Le Hubei, la province où la Chine se croise

Le Hubei, la province où la Chine se croise

Le Hubei (湖北, húběi) est une province du centre de la Chine. On y trouve les Trois Gorges et leur barrage, le mont Wudang (centre du taoïsme martial chinois), et Wuhan, immense ville-carrefour formée par la jonction de trois anciennes villes à la confluence du Yangtsé et de la rivière Han. C'est ici, et nulle part ailleurs, que se croisent l'axe nord-sud et l'axe est-ouest de la Chine.

Personne ne dit « je pars au Hubei » comme on dit « je pars au Sichuan » ou « je pars au Yunnan ». On dit « je passe par Wuhan », « je vais aux Trois Gorges », « je monte au Wudang ». La province se vit en fragments, en transit, en correspondance.

Ces fragments composent une province qui, depuis trois mille ans, est le point de passage obligé de la Chine. C'est ici que le Yangtsé sort des montagnes et entre dans la grande plaine. C'est ici que l'axe nord-sud entre Pékin et Canton croise l'axe est-ouest entre Shanghai et Chongqing. C'est ici que se trouve aujourd'hui le principal nœud du réseau ferroviaire chinois.

Cette position a façonné l'histoire de la province, sa capitale, ses habitants, et même la manière dont les Chinois en parlent.

Les autres provinces appellent les habitants du Hubei les « oiseaux à neuf têtes » (九头鸟, jiǔ tóu niǎo) . Une formule populaire dit : « en haut l'oiseau à neuf têtes, en bas le gars du Hubei ». On entend là un mélange de respect et de méfiance, qui dit la débrouillardise, l'intelligence rapide, le sens du négoce, la capacité à voir venir. Des qualités de gens de carrefour. Les peuples de passage développent toujours ce type de qualités.

Wuhan, la ville-jonction

Si on doit comprendre une seule chose du Hubei, c'est Wuhan. Et pour comprendre Wuhan, il faut commencer par monter à la Tour de la Grue Jaune (黄鹤楼, huánghè lóu), sur la colline du Serpent, rive sud du Yangtsé.

De là, on voit la ville pour ce qu'elle est. Pas une ville mais trois, soudées par les fleuves. Wuchang au sud, sur la rive droite du Yangtsé, la ville historique et universitaire. Hankou au nord-ouest, sur la rive gauche de la rivière Han, l'ancienne ville commerçante et concessionnaire. Hanyang, au sud de la Han, prise entre les deux cours d'eau, l'ancienne ville industrielle. Au milieu, le Yangtsé fait deux kilomètres de large et reçoit la Han, plus modeste, qui vient s'y jeter presque à angle droit.

Wuhan, c'est trois villes posées exactement là où deux fleuves se rencontrent, dans la grande plaine centrale.

Cette position a fait l'histoire de la ville. Au 19e siècle, quand les puissances occidentales obtiennent par traité l'ouverture des ports intérieurs, Hankou devient la plus importante concession étrangère du Yangtsé. Britanniques, Français, Allemands, Russes, Japonais s'y installent, construisent des quartiers entiers d'inspiration européenne dont une grande partie est encore debout. Ce qu'on appelle aujourd'hui le « Bund de Hankou » est un alignement de bâtiments coloniaux le long de la rivière, comparable à celui de Shanghai, simplement moins visité.

Et c'est aussi à Wuhan que commence la Chine moderne. Le 10 octobre 1911, dans la garnison de Wuchang, des officiers révolutionnaires se soulèvent. En quelques semaines, le mouvement gagne province après province. L'empire millénaire s'effondre. La République est proclamée le 1er janvier 1912. On parle souvent de Sun Yat-sen, de Nankin, de Pékin pour raconter la fin de l'empire ; on parle peu de Wuchang, qui est pourtant le point d'allumage.

Il y a un autre symbole de cette vocation de jonction, et celui-là est moins ancien : le pont du Yangtsé de Wuhan, achevé en 1957. Avant lui, traverser le Yangtsé entre Wuchang et Hanyang signifiait prendre un bac. Le fleuve coupait le pays en deux. Le pont, le premier pont moderne jamais construit sur le Yangtsé, a relié physiquement le réseau ferroviaire du nord à celui du sud. C'est par lui que passe encore aujourd'hui la ligne Pékin-Canton. Pour les Chinois, ce pont a une charge symbolique considérable : c'est le moment où la Chine devient géographiquement continue, où l'on peut aller de Pékin à Canton sans rupture.

Aujourd'hui, Wuhan est avant tout une ville étudiante. Sept ou huit grandes universités, dont l'université de Wuhan qui passe pour l'un des plus beaux campus de Chine (au printemps, les allées de cerisiers sont saturées de visiteurs venus de tout le pays). Plus d'un million d'étudiants vivent ici. Ça donne à la ville un rythme particulier, jeune, dense, qui mange dans la rue et se déplace en métro à grande vitesse.

Une cuisine de carrefour

Si la position du Hubei a façonné ses habitants, elle a aussi façonné ce qu'on y mange. Et c'est, là encore, une cuisine qui ne se laisse pas ranger facilement.

Quand on évoque les grandes cuisines régionales de Chine, on cite spontanément le Sichuan pour le piment engourdissant, le Hunan voisin pour le piment brûlant, le Guangdong pour le raffinement cantonais, le Shandong pour la cuisine de cour. Le Hubei n'a pas cette réputation. Sa cuisine est rattachée à un ensemble plus large dit « cuisine du Yangtsé moyen », ne joue ni l'extrême ni la signature. Elle joue le produit.

Et le produit, ici, c'est l'eau. Le Yangtsé, la Han, le lac Dongting au sud, les centaines de lacs et d'étangs qui parsèment la plaine du Hubei fournissent une matière première qui structure toute la cuisine locale : poissons d'eau douce, racines de lotus, châtaignes d'eau, jeunes pousses, crustacés. Le poisson à la vapeur de Wuchang (武昌鱼, wǔchāng yú), un poisson de rivière préparé entier avec du gingembre et de la ciboule, est devenu un plat connu dans toute la Chine après que Mao en eut fait l'éloge dans un poème. La soupe de racine de lotus aux côtes de porc (排骨藕汤), longuement mijotée jusqu'à ce que le lotus devienne fondant, est l'un de ces plats d'hiver qui définissent la cuisine domestique du Hubei.

Et puis il y a le matin. À Wuhan, le petit déjeuner est un genre à part entière, qu'on appelle localement guò zǎo (过早). On mange debout, dans la rue, à six heures, avant d'attraper un train ou un cours. Le plat emblématique est le re gan mian (热干面), les nouilles sèches au sésame : nouilles épaisses légèrement précuites, sauce au sésame épaisse, condiments piquants, herbes hachées, le tout mélangé vivement par le vendeur en vingt secondes. À côté, on trouve les doupi (豆皮), galettes de riz et de soja farcies au porc et aux pousses de bambou, les miànwō (面窝), les soupes claires aux boulettes. Une diversité de petits déjeuners qui n'a son équivalent dans aucune autre ville chinoise.

Cette cuisine n'a pas la radicalité du Hunan ou du Sichuan. Elle ne brûle pas, elle n'engourdit pas, elle ne déstabilise pas. Elle accepte des produits de partout (le piment vient un peu du sud, les techniques de vapeur viennent de l'est, les nouilles viennent du nord) et les recompose en quelque chose de propre au Hubei. Comme la province elle-même.

Le Yangtsé, frontière qui traverse

Le Yangtsé entre dans le Hubei par les Trois Gorges. Pendant des kilomètres, le fleuve se resserre entre des falaises abruptes avant de s'ouvrir progressivement vers la grande plaine centrale. On sent presque physiquement le changement : en amont, un fleuve de montagne ; en aval, l'immense axe fluvial qui traverse la Chine d'ouest en est.

Depuis 2006, cette transition est dominée par le barrage des Trois Gorges, près de Yichang. Le plus grand barrage hydroélectrique du monde. Des villages entiers ont été déplacés, des paysages engloutis, le niveau du fleuve relevé sur des centaines de kilomètres. En Chine, le barrage suscite encore des débats ; mais il dit aussi quelque chose de très chinois dans le rapport au territoire : la volonté ancienne de contrôler les fleuves, même au prix de transformations gigantesques.

Yichang est devenue la porte d'entrée de cet ensemble. C'est de là que partent les croisières vers Chongqing ou Shanghai. La ville elle-même importe moins que le fleuve. Depuis le pont de Xiling, on voit passer des cargos qui remontent vers le Sichuan, d'autres qui descendent vers la côte est. Le Yangtsé n'est pas seulement un paysage célèbre ; c'est l'une des grandes artères qui font tenir la Chine ensemble.

Wudang, l'autre montagne sacrée

Au nord-ouest du Hubei, à la lisière des montagnes du Shaanxi, le mont Wudang (武当山) occupe une place particulière dans l'imaginaire chinois. C'est la montagne du taoïsme martial, associée au tai-chi et aux arts internes. L'autre grand pôle des arts martiaux chinois face à Shaolin.

Mais Wudang ne ressemble pas à l'idée spectaculaire qu'on se fait souvent du kung-fu chinois.

Au lever du jour, sur les esplanades accrochées à la montagne, on croise des pratiquants venus de tout le pays répéter lentement des mouvements de tai-chi ou de bagua. Ici, il n'est pas question de force ou de démonstration. Tout tourne autour du souffle, de l'équilibre, de la circulation du corps.

La différence avec Shaolin est presque devenue une opposition classique en Chine. Shaolin représente les arts externes : la puissance, la vitesse, l'impact. Wudang, les arts internes : la souplesse, la lenteur, le contrôle.

La montagne elle-même renforce cette impression. Les temples semblent se fondre dans les falaises et les forêts de pins. Une partie importante du complexe actuel date réellement des Ming, ce qui reste rare en Chine où beaucoup de grands sites religieux ont été reconstruits. Au sommet, la Cité dorée (金顶), chapelle de bronze perchée à plus de 1 600 mètres d'altitude, domine les montagnes du Hubei dans une lumière souvent noyée de brume.

Même sans s'intéresser aux arts martiaux, Wudang laisse une impression particulière. Pas celle d'une montagne sacrée écrasante ou théâtrale. Plutôt celle d'un lieu qui ralentit les corps et le regard.

Les marges de l'ouest

À l'ouest du Hubei, en allant vers le Sichuan, le paysage change. La plaine du Yangtsé cède la place à des massifs karstiques, des canyons profonds, des forêts denses. C'est là que se trouvent des espaces dont on entend de plus en plus parler

Shennongjia (神农架) est un massif forestier classé à l'UNESCO, l'un des derniers grands ensembles de forêt primaire de la Chine de l'Est. Une biodiversité exceptionnelle, des reliefs élevés (sommets autour de 3 000 mètres), une faune rare (singes dorés, ours noirs). C'est aussi le territoire du mythe du yěrén (野人), l'« homme sauvage » chinois, sorte de yéti local que des témoins assurent avoir aperçu (la légende est entretenue avec sérieux). La région est devenue une destination de nature relativement préservée, encore peu fréquentée par les voyageurs étrangers.

Plus au sud, la préfecture d'Enshi (恩施) ouvre une autre couche du Hubei. On y entre dans le territoire historique des Tujia, minorité ethnique du sud-ouest qu'on retrouve aussi à l'ouest du Hunan et au nord du Guizhou. Les paysages d'Enshi sont spectaculaires : le grand canyon d'Enshi, le pont naturel de Yunlong, les rizières en terrasses. La culture Tujia y est encore présente dans l'architecture en bois sur pilotis, dans certains festivals, dans une cuisine plus rustique que celle de la plaine.

Ces marges occidentales ne sont pas le cœur de l'identité Hubei. Elles forment une couche supplémentaire, qui rappelle que même une province aussi clairement définie par sa position centrale possède ses propres confins, ses propres altérités. Une province carrefour a aussi besoin de ses bords.

Visiter le Hubei

Le Hubei n'est pas une destination en soi pour un premier voyage en Chine, mais c'est une province qui s'invite naturellement dans un itinéraire. Si on fait Pékin-Shanghai en train, on passe à côté ; si on fait une croisière sur le Yangtsé entre Chongqing et Shanghai, on la traverse ; si on combine la Chine du Sud avec le centre, Wuhan est la jonction logique.

Concrètement, l'accès est simple. Wuhan est à quatre heures de TGV de Pékin, quatre heures et demie de Shanghai, quatre heures de Canton, deux heures de Changsha, cinq heures de Chongqing. C'est probablement la ville la mieux connectée de Chine après Pékin et Shanghai. L'aéroport international de Tianhe relie Wuhan à toutes les grandes villes asiatiques et à plusieurs villes européennes. Yichang, Wudang et Enshi disposent également de leurs propres gares à grande vitesse.

Pour un séjour qui veut prendre la mesure du Hubei, l'itinéraire le plus parlant combine trois temps : Wuhan pour la ville-jonction (deux à trois jours, en prenant le temps de Hankou et de Wuchang) ; les Trois Gorges en croisière depuis Yichang (deux à trois jours, en montant vers Chongqing ou en descendant depuis) ; et le Wudang pour la dimension spirituelle (deux jours minimum, idéalement avec une nuit sur la montagne). Shennongjia et Enshi sont des extensions pour voyageurs plus avancés.

Le printemps (mars-mai) et l'automne (septembre-novembre) sont les meilleures saisons. L'été à Wuhan est l'un des plus chauds de Chine (la ville fait partie des « quatre fournaises » du Yangtsé avec Chongqing, Nankin et Changsha), avec une humidité écrasante. L'hiver est froid et humide, sans charme particulier sauf à Wudang sous la neige, qui est un spectacle.

Une dernière chose. Le Hubei ne donne pas le même type de souvenir que d'autres provinces chinoises. On ne rapporte pas du Hubei une ambiance, comme on rapporte du Hunan une intensité ou du Sichuan une douceur. On rapporte du Hubei une compréhension. On comprend mieux, après être passé par Wuhan, comment la Chine tient ensemble : par ces points où tout se relie, où le nord rencontre le sud, où l'amont rencontre l'aval, où une civilisation aussi vaste arrive malgré tout à se penser comme une.

Et on comprend aussi, en croisant des Hubeiwen à table, à quel point une géographie peut former un peuple.

Que recherchez-vous ?