Le Guangdong, le laboratoire de la Chine moderne

Le Guangdong, le laboratoire de la Chine moderne

Première province de Chine par la population et par la richesse, le Guangdong n'a jamais tourné le dos au centre impérial ; mais il a toujours regardé ailleurs en même temps, vers la mer, le commerce et ses diasporas. C'est cette double posture qui en a fait, à plusieurs reprises, le laboratoire de la Chine moderne.

Sept heures du matin dans une maison de thé de Canton. La salle est déjà pleine, et le niveau sonore aussi : des familles entières, des retraités qui lisent le journal, des collègues avant le bureau. Un chariot passe entre les tables, empilé de petits paniers en bambou qui fument encore. Vous pointez du doigt, on dépose devant vous trois raviolis translucides, une bouchée de porc laqué, un chou farci.

Quelqu'un vous ressert du thé sans s'interrompre de parler. Repliez l'index et le majeur, tapotez deux fois la table : c'est ainsi qu'on remercie ici, d'un geste, sans casser la conversation. La légende veut qu'il imite une révérence, du temps où un empereur voyageait incognito et servait lui-même ses compagnons ; personne ne sait s'il faut la croire, mais le geste, lui, est partout.

Vous venez de comprendre une première chose sur le Guangdong : tout se règle vite, dans le mouvement, autour d'une table.

La porte que la Chine a gardée entrouverte

Il existe un vieux proverbe chinois que les Cantonais aiment citer : le ciel est haut, l'empereur est loin (天高皇帝远). Il ne parle pas de rébellion, il parle de distance. Loin de la capitale, on reste dans l'empire, mais on dispose d'une marge : on s'arrange, on commerce, on regarde la mer. Pendant que le Nord se barricadait derrière la Grande Muraille, le Sud ouvrait ses ports. Canton (Guangzhou) a été, pendant des siècles, la porte que la Chine a gardée entrouverte sur le reste du monde, sans jamais la laisser grande ouverte.

C'est déjà la mécanique du laboratoire : un territoire assez loyal pour être toléré, assez autonome pour innover. On la retrouvera à chaque étape de l'histoire de la province.

Ile de Shamian, ancienne concession étrangère, Guangdong

Cette mémoire ne se raconte pas, elle se parcourt. Sur l'île de Shamian, ancienne concession étrangère posée sur la rivière des Perles, les bâtiments coloniaux et les arbres centenaires forment une parenthèse au calme étrange, à deux pas du tumulte de la ville. La mosquée Huaisheng, fondée selon la tradition au 7e siècle, rappelle que des marchands arabes et persans débarquaient déjà ici quand l'Europe ignorait jusqu'au nom de la Chine.

Un peu plus loin, le marché de Qingping aligne ses sacs de racines, d'écorces, de champignons séchés et d'herbes médicinales : la pharmacie d'un monde qui soigne autrement. Et partout, la rivière, large et brune, qui a tout vu passer : les jonques, les canonnières, les porte-conteneurs.

marché de Qingping, Guangdong

Manger cantonais, ou la pensée du Sud dans l'assiette

S'il fallait choisir un seul endroit pour saisir le Guangdong, ce serait la table. La cuisine cantonaise (粤菜) est l'une des huit grandes cuisines régionales de Chine, et probablement la plus connue hors des frontières : c'est elle que les diasporas ont exportée, c'est elle que la plupart des Européens appellent, à tort, « la cuisine chinoise ».

Sa philosophie tient en une exigence : ne pas trahir le produit. Le poisson se mange le jour où il est pêché, à peine relevé de gingembre et d'oignon vert, pour qu'on goûte le poisson et non la sauce. La soupe mijote des heures pour concentrer le goût sans l'écraser. C'est une cuisine de la fraîcheur et de la nuance, à l'opposé des piments du Sichuan.

restaurant, poisson, Guangdong

Pour la vivre, le yum cha reste l'expérience la plus directe : une matinée passée à boire le thé et à grignoter des dim sum, dans une grande maison historique comme le Tao Tao Ju ou le Panxi. Le soir venu, l'ambiance bascule du côté des dai pai dong, ces gargotes de rue où l'on dîne sur des tabourets bas, dans la vapeur des woks. Goûtez le porc laqué char siu, l'oie rôtie à la peau craquante, et vous tiendrez, dans l'assiette, ce que ce chapitre essaie de dire : ici, le concret prime sur le principe.

Un carrefour de langues, des clans, un opéra

On peut être profondément chinois sans rien devoir au Nord, et le Guangdong le prouve d'abord par ses langues. Le cantonais (粤语) domine le delta, Canton et l'ouest de la province : une langue sinitique distincte du mandarin, avec sa littérature, son cinéma, sa musique populaire. Mais à l'est, dans la région de Chaoshan, on parle le teochew, autre langue sinitique tout aussi éloignée du mandarin, et la matrice d'une immense diaspora d'affaires en Asie du Sud-Est. Au nord et à l'est encore, le hakka, langue des migrants venus du centre il y a des siècles. Le Guangdong n'est pas une culture : c'est un carrefour.

temple de la famille Cheng, Guangdong

Le temple de la famille Chen (陈家祠) donne la clé de ce qui tient ce carrefour ensemble. Cet ensemble du 19e siècle, hérissé sur ses toits de scènes en céramique et de bois sculpté, n'a pas été bâti pour un empereur ni pour un dieu, mais pour une lignée. Dans le Sud, l'appartenance se joue d'abord au clan, au village d'origine, aux ancêtres ; l'empire vient après.

Tout près, le quartier restauré de Yongqingfang et la rue Enning conservent les qilou, ces maisons à arcades qui abritaient autrefois marchands et artisans, et le musée de l'opéra cantonais, art lyrique aux costumes éclatants que les anciens fredonnent encore dans les parcs le matin.

Yongqingfang, Guangdong

Si vous voulez pousser le fil, Foshan, à une demi-heure de Canton, est le berceau de cet imaginaire cantonais : opéra, arts martiaux, et toute une lignée de maîtres devenus personnages de cinéma, de Wong Fei-hung à Ip Man. La ville prolonge Canton sans la répéter.

Partir et revenir : les tours des émigrés

« Regarder ailleurs », dans le Sud, a longtemps voulu dire partir. Du 19e siècle au début du 20e, des centaines de milliers de Cantonais, de Teochew et de Hakka ont quitté la province pour l'Asie du Sud-Est, l'Australie, les Amériques. Les Chinatowns de San Francisco, de Singapour ou de Paris se sont d'abord parlé dans ces langues du Sud. Le Guangdong est la matrice d'une grande partie du monde chinois d'outre-mer.

diaolou de Kaiping, Guangdong

Cette histoire a une adresse : les diaolou de Kaiping, à environ deux heures de Canton. Ce sont des tours fortifiées, classées au patrimoine mondial, que des émigrés enrichis ont fait construire dans leurs villages natals au début du 20e siècle, pour protéger leurs familles et afficher leur réussite. Plantées au milieu des rizières, elles mêlent colonnes grecques, coupoles baroques et meurtrières chinoises : l'architecture même de ceux qui sont revenus avec autre chose dans les yeux. Aucun lieu ne dit mieux le mouvement de cette province : on part pour réussir, puis on revient bâtir.

Shenzhen, ou la même audace mille ans plus tard

En 1980, Deng Xiaoping choisit un village de pêcheurs du delta de la rivière des Perles pour y installer l'une des premières zones économiques spéciales. Le choix n'a rien d'arbitraire : Pékin pose le laboratoire là où le réflexe existe déjà, à la frontière de Hong Kong, dans le delta qui sait commercer depuis mille ans. La décision vient du centre, mais le terrain était prêt. Quarante ans plus tard, ce village s'appelle toujours Shenzhen, mais il compte plus de quinze millions d'habitants et fabrique une partie de la technologie qui équipe nos téléphones.

Huaqiangbei, Guangdong

À Huaqiangbei, le grand marché de l'électronique, des immeubles entiers vendent au détail composants, cartes, écrans et drones : on y assemble en quelques heures un prototype qui prendrait des semaines ailleurs.

Beaucoup de visiteurs voient Shenzhen comme une anomalie sortie de nulle part. C'est presque l'inverse. La ville ressemble moins à une rupture qu'à une accélération. Elle applique à l'ère technologique des réflexes anciens du delta : commercer, expérimenter, copier, améliorer, repartir. Ce que Canton faisait avec les épices et la soie, Shenzhen le fait avec les puces et le code. La porte entrouverte du premier chapitre et la métropole d'aujourd'hui obéissent à la même logique.

Comprendre la Chine d'aujourd'hui par le Guangdong

En parcourant le Guangdong, on ne trouve pas une Chine plus authentique, ni plus moderne, que les autres. On trouve la province où se sont testés, l'un après l'autre, la plupart des ingrédients de la Chine contemporaine : le commerce maritime, la diaspora, les réseaux familiaux, l'industrie, l'ouverture aux capitaux étrangers, la proximité de Hong Kong, l'expérimentation de Shenzhen. Rien de tout cela ne suffit à lui seul à expliquer le pays. Mais nulle part ailleurs ces fils ne se rejoignent aussi clairement.

C'est peut-être la raison la plus utile d'y venir. Une fois qu'on a saisi cette province qui n'a jamais rompu avec le centre tout en regardant constamment ailleurs, on comprend mieux, par contraste, ce que le reste de la Chine a de différent.

Que recherchez-vous ?