Le Sichuan, grande province du Sud-Ouest chinois est connu pour ses pandas géants, sa cuisine engourdissante et ses maisons de thé. Mais pour comprendre cette province, il faut d'abord regarder une carte en relief : une immense cuvette fertile au cœur de la Chine, fermée de toutes parts par des montagnes. C'est cette géographie qui explique presque tout.
On était dans un train à grande vitesse, et Haixia regardait par la fenêtre. On venait de quitter le Shaanxi, on avait traversé les monts Qinling, et le paysage avait changé d'un coup. Les collines sèches du Nord avaient laissé place à des rizières en terrasses, à des bambous, à une brume humide qui collait aux vitres. Haixia m'a dit : Tu vois, on est entrés dans une autre Chine.
Elle avait raison. Le Sichuan n'est pas une province, c'est une géographie. Une cuvette si bien protégée par ses murs qu'elle a longtemps fonctionné comme un monde à part. Et c'est cette dualité (le dedans et les murs) qui donne la clé pour tout le reste.
Une cuvette au cœur de la Chine
Le Sichuan, c'est d'abord un bassin. Une cuvette d'à peu près 200 000 km² qu'on appelle en chinois « le Bassin rouge » (红盆地, hóng péndì), à cause de la couleur de ses sols argileux. Au centre coule un réseau dense de rivières qui descendent vers le Yangtsé : la Min, la Tuo, la Jialing, le Fu. Le nom même de la province en porte la trace : 四川 (sìchuān) signifie littéralement « les quatre rivières ».
Ces rivières ont déposé pendant des millénaires des limons fertiles, et le climat subtropical humide fait le reste. Le Sichuan, c'est une terre qui pousse toute seule.

Les Chinois ont une expression pour ça : « le pays du grenier céleste » (天府之国, tiānfǔ zhī guó). L'expression date de l'époque des Han, il y a deux mille ans, et elle n'a jamais cessé de coller à la province. Le Sichuan a toujours été le lieu où la Chine pouvait compter pour manger, même quand le reste flanchait.
Aujourd'hui, sur cette cuvette qui représente moins de 2% du territoire chinois, vivent plus de quatre-vingts millions de personnes. Pour donner un ordre de grandeur, c'est plus que la population de l'Allemagne, sur une superficie deux fois plus petite. La densité est extraordinaire, et pourtant le paysage n'est pas écrasé : les rizières grimpent en terrasses, les villages s'accrochent aux pentes, les marchés débordent de produits qu'on ne voit nulle part ailleurs. On a parfois l'impression que la cuvette nourrit ses habitants sans effort, presque par habitude.

Cette abondance n'est pas seulement agricole. Le Sichuan a aussi été pendant des siècles un centre industriel et commercial majeur : c'est ici qu'a été imprimé, au 10e siècle, le premier papier-monnaie du monde, le 交子 (jiāozǐ). Pas par hasard : il fallait bien faciliter les échanges dans une région où le commerce du sel, de la soie et du thé était devenu si dense que les pièces de cuivre ne suffisaient plus.
Une muraille de montagnes
Si la cuvette nourrit, les montagnes isolent. Le Sichuan est encerclé par un mur quasi continu de reliefs. Au nord, les monts Qinling séparent la province de la plaine du Wei et du cœur historique de la Chine impériale. Au sud, les hauteurs du Yunnan et du Guizhou ferment l'accès. À l'est, ce sont les Trois Gorges du Yangtsé, longtemps si dangereuses qu'il fallait des semaines pour les remonter. À l'ouest, enfin, les contreforts du plateau tibétain, qui montent jusqu'à plus de 7 000 mètres.
Pour entrer dans le Sichuan, historiquement, il fallait franchir un col, descendre une gorge, ou remonter le fleuve contre le courant. Aucune des trois options n'était facile.
Le poète Li Bai (李白, 701-762), qui était lui-même originaire du Sichuan, a écrit un poème célèbre intitulé La route du Shu est difficile (蜀道难, shǔ dào nán). Il y dit que la route du Sichuan est plus dure à gravir que la montée au ciel bleu. Le vers a marqué la mémoire chinoise pendant treize siècles, parce qu'il disait la vérité : pour parler au Sichuan, il fallait s'y résoudre, et pour en sortir aussi.

Cette barrière a tout produit. Et notamment, longtemps avant l'arrivée de la Chine impériale, des civilisations qui se sont développées en autonomie complète, sans recevoir grand-chose du bassin du Fleuve Jaune.
En 1986, des ouvriers d'une briqueterie ont fait, par hasard, la découverte d'un site qui allait bouleverser l'archéologie chinoise : Sanxingdui. À une quarantaine de kilomètres au nord de Chengdu, ils ont mis au jour des centaines d'objets en bronze datant d'environ trois mille deux cents ans : des masques aux yeux saillants, aux oreilles immenses, des têtes humaines stylisées, des arbres sacrés en métal, des sculptures sans équivalent dans le reste de la Chine de cette époque. Cette civilisation, qu'on appelle aujourd'hui la culture de Sanxingdui, est probablement liée au royaume de Shu, dont parlent les chroniques chinoises tardives. Elle s'est développée pendant plus d'un millénaire sans presque rien emprunter à la Chine du Centre.

Et puis il y avait les Ba. Moins connus, plus discrets, mais tout aussi sichuanais dans l'âme. Les Ba étaient une confédération de clans installés à l'est de la cuvette, dans la région de l'actuel Chongqing et le long des gorges du Yangtsé. Une partie de ce peuple vivait du fleuve, pêchait, naviguait. L'autre partie tenait les hauteurs, chassait, vénérait le tigre blanc comme animal totem. Déjà la même dualité que la province elle-même : la rivière et la montagne. Les Ba ont laissé des bronzes, des armes aux lames recourbées, des cercueils en forme de barque suspendus dans les falaises (on en voit encore aujourd'hui dans certaines gorges), et des inscriptions sur les sceaux et les armes que personne n'a jamais réussi à déchiffrer. On parle d'ailleurs de trois systèmes d'écriture Ba-Shu distincts, toujours muets.

En 316 avant notre ère, l'État de Qin (celui qui allait quelques décennies plus tard unifier la Chine et donner son nom au pays) a fini par franchir les montagnes. Shu, puis Ba, ont été conquis et absorbés. Les Ba et les Shu ont disparu sans qu'on sache vraiment ce qu'ils avaient à dire. Mais leurs descendants, leurs cuisines, leurs musiques, leurs danses (la danse Ba Yu était encore appréciée sous les Han et les Tang) ont continué à colorer la province pendant des siècles. Et la simple idée qu'il a existé, au cœur de la Chine, deux civilisations entières dont on ne sait presque rien raconte déjà quelque chose de la cuvette : on peut y disparaître sans laisser de trace lisible.
Le refuge récurrent
Une fois la cuvette intégrée à la Chine, sa géographie a continué à jouer. Pas comme une frontière, mais comme un refuge. Chaque fois que la Chine du Nord s'effondrait, sous les nomades, sous l'invasion, sous la guerre civile, le pouvoir trouvait au Sichuan un endroit où se replier.
Au 3e siècle, alors que la dynastie Han s'effondre dans le sang, Liu Bei franchit les cols et fonde le royaume de Shu Han, l'un des trois royaumes des Trois Royaumes (三国, sānguó). Son ministre Zhuge Liang, devenu l'une des figures les plus admirées de la culture chinoise, organise la province et la défend pendant des décennies. Le souvenir de cette époque est partout à Chengdu, et son temple, le 武侯祠 (Wǔhóu Cí), reste l'un des lieux les plus visités de la ville.

Mille six cents ans plus tard, l'histoire recommence. En 1937, le Japon envahit la Chine. Tchang Kaï-chek replie son gouvernement et sa capitale à Chongqing, qui faisait alors partie du Sichuan. Pendant huit ans, la ville devient la capitale de guerre de la République de Chine, bombardée presque chaque jour par l'aviation japonaise, mais jamais prise. Les montagnes du Sichuan ont fait, encore une fois, leur travail.

Et puis, dans les années 1960, c'est Mao qui regarde la carte. Inquiet d'une attaque soviétique ou américaine, il lance la « construction des troisièmes lignes » (三线建设, sānxiàn jiànshè), un déplacement massif de l'industrie militaire et stratégique chinoise vers l'ouest du pays, et notamment vers le Sichuan. Des usines entières sont démontées en bord de mer et remontées dans des vallées sichuanaises. Une partie de l'aéronautique chinoise s'installe à Chengdu, où elle est encore aujourd'hui (les chasseurs J-10 et J-20 sortent toujours des usines de Chengdu Aircraft). La cuvette, encore une fois, a servi de coffre-fort.

Quand la Chine cherche un endroit où tenir, elle regarde au sud-ouest. Quand elle est sûre d'elle, elle l'oublie un peu.
Le piment, l'étranger devenu emblème
Si la cuvette absorbe, elle absorbe à son rythme. Et l'exemple le plus parlant, c'est la cuisine.
Tout le monde associe aujourd'hui le Sichuan au piment. Le hot pot mala, les nouilles dandan, le mapo doufu, le poulet Kung Pao, le poisson en sauce piquante. Le piment est devenu le marqueur identitaire de la province. On imagine volontiers que les Sichuanais mangent épicé depuis toujours.

Sauf que non. Le piment n'est arrivé en Chine qu'au 17e siècle, importé des Amériques par les Portugais via les ports du Sud. Pendant deux mille ans, la cuisine sichuanaise existait sans lui. Il a fallu deux ou trois siècles pour qu'il s'enracine, qu'il rencontre le poivre de Sichuan (lui, indigène, et qui engourdit la langue plutôt qu'il ne brûle), et qu'il devienne, par leur combinaison, le mala (麻辣) qu'on connaît aujourd'hui. Trois siècles plus tard, le piment américain est devenu si sichuanais qu'on l'imagine éternel.
C'est très révélateur de la cuvette. Elle ne refuse pas l'extérieur, mais elle prend son temps pour le digérer. Elle le retravaille, le mélange à ce qu'elle connaît déjà, et finit par en faire un emblème. Le piment n'est pas devenu sichuanais en arrivant. Il est devenu sichuanais quand le Sichuan a décidé que oui.

Le seuil de l'ouest
À l'est et au centre, la cuvette est dense, urbaine, agricole. À l'ouest, tout change. En quelques dizaines de kilomètres, on passe des rizières à la haute montagne, du chinois han au tibétain, des temples bouddhistes chinois aux monastères en terre rouge accrochés aux pentes. L'ouest du Sichuan n'est plus tout à fait le Sichuan.
Avant la bascule, il y a les seuils. Le mont Emei (峨眉山), l'une des quatre montagnes sacrées du bouddhisme chinois, monte à plus de 3 000 mètres. On le gravit pendant deux ou trois jours, par des chemins qui traversent des forêts brumeuses, croisent des macaques chapardeurs, des moines, des pèlerins. Au sommet, quand le ciel se dégage (rarement), on voit la mer de nuages.

Plus bas, à la confluence de trois rivières, le Grand Bouddha de Leshan, taillé directement dans la falaise au 8e siècle, atteint 71 mètres de haut. C'est la plus grande statue de Bouddha en pierre au monde. On le contemple depuis un bateau qui descend doucement la rivière, et la pierre rouge, érodée par mille trois cents ans de pluie, semble vous regarder passer sans s'émouvoir.

Et puis il y a le système d'irrigation de Dujiangyan, construit au 3e siècle avant notre ère, qui fonctionne encore aujourd'hui. Ce qui en fait sa singularité, c'est qu'il a été conçu sans barrage : il accompagne le fleuve plutôt que de le contraindre. C'est très cohérent avec la province, qui préfère travailler avec la géographie qu'elle a, plutôt qu'essayer de la dominer.

Plus à l'ouest encore, on entre dans un autre monde. Kangding, ancienne ville-frontière entre les Han et les Tibétains, marque la transition. Au-delà, ce sont les hauts plateaux : Litang, Garzê, Daocheng. Les drapeaux de prière remplacent les lanternes rouges. La langue change. Les visages changent. L'altitude change. C'est encore le Sichuan administrativement, mais culturellement on est passé de l'autre côté de la muraille.

Plus au nord, autour de Jiuzhaigou et de Huanglong, on retrouve un autre Sichuan : des lacs turquoise, des cascades calcaires, des forêts d'altitude, et des villages tibétains et qiang qui n'ont rien à voir avec Chengdu.
Cette frange occidentale, c'est l'envers de la cuvette. La province bascule là, vers ce qu'elle a toujours regardé sans tout à fait y entrer.
Chengdu et Chongqing, les deux capitales
Si la cuvette a un centre, c'est Chengdu. Capitale historique du royaume de Shu, capitale actuelle de la province, mégapole de plus de vingt millions d'habitants. C'est ici que la culture du temps long, des maisons de thé, du mahjong, des cureurs d'oreilles et du panda mâcheur trouve sa pleine expression. Chengdu, c'est la cuvette qui s'assoit.

À l'est de la province, il y a Chongqing. Pendant des siècles, c'était la grande ville fluviale du Sichuan, là où les bateaux du Yangtsé chargeaient et déchargeaient. En 1997, Chongqing a été détachée du Sichuan pour devenir une municipalité autonome, directement rattachée à Pékin. Sur la carte, elles sont voisines. Dans l'histoire longue, elles sont les héritières directes des anciens Ba et Shu : Chongqing à l'est, terre des Ba fluviaux et montagnards, accrochée aux falaises ; Chengdu à l'ouest, terre des Shu de la plaine, étalée dans la cuvette. Deux capitales pour une même géographie, mais deux tempéraments très différents.

Visiter le Sichuan
On ne va pas au Sichuan pour cocher une liste. La province est trop grande, trop diverse, trop épaisse pour qu'on en fasse le tour. Si vous voulez tout voir, vous ne verrez rien.
Allez plutôt au Sichuan en sachant que vous allez croiser plusieurs Chines en quelques jours. Une Chine dense et urbaine à Chengdu, avec ses tours, ses startups, ses maisons de thé, ses restaurants où le hot pot dure trois heures. Une Chine impériale et religieuse autour d'Emei et de Leshan, où le bouddhisme s'est installé dans la brume des montagnes sacrées. Une Chine archéologique à Sanxingdui, où des masques de bronze rappellent que cette terre a porté des civilisations dont on ne sait presque rien. Une Chine technique et patiente à Dujiangyan, où un système d'irrigation de 2 200 ans continue de fonctionner sans barrage. Et une Chine qui n'est plus tout à fait la Chine, à l'ouest, dans les vallées tibétaines de Kangding ou les lacs de Jiuzhaigou.
Et quand vous quittez la province (par la route, par le train, par l'avion qui décolle dans la brume), vous comprenez peut-être pourquoi les Chinois eux-mêmes parlent du Sichuan comme d'un monde à part. Ce n'est pas une province qui ressemble à une autre. C'est un bassin qui a vécu derrière sa muraille, qui a absorbé ce qui voulait bien entrer, et qui en a fait quelque chose qu'on ne voit nulle part ailleurs.
Hélène, quand on parle du Sichuan en famille, se souvient surtout d'un trottoir de Chengdu où elle s'est laissée curer les oreilles par une dame avec une lampe frontale. C'est sa porte d'entrée à elle. La nôtre, c'est peut-être ce moment dans le train, quand on est sortis des Qinling, quand le paysage a changé d'un coup, et que Haixia a souri en disant qu'on était entrés dans une autre Chine.



