Il existe bien quatre montagnes taoïstes célèbres en Chine, mais aucune liste officielle ne les fige vraiment. Comprendre ce flottement, c'est saisir d'un coup ce qu'une montagne représente dans le taoïsme : moins un sommet à admirer qu'un atelier où l'on travaille sur soi.
J'ai voulu, un jour, dresser la liste des quatre montagnes taoïstes avant un voyage. Je suis tombé sur trois listes différentes. La plupart citaient le Wudang, le Longhu, le Qingcheng et le Qiyun, mais d'autres remplaçaient le Qiyun par le mont Mao ou le mont Lao, et certaines rangeaient carrément les cinq montagnes sacrées dans le lot.
J'allais m'agacer de ce désordre quand j'ai compris qu'il n'était pas une lacune des guides : c'était un indice. Le taoïsme n'a pas de liste stable parce qu'il n'a pas le même rapport à la montagne que les autres.
C'est la clé de cette page, et c'est ce qu'aucune liste ne vous dira jamais en se contentant d'aligner quatre noms.
La montagne n'est pas un monument, c'est un atelier
Pour l'empire chinois, la montagne est une borne : les cinq montagnes sacrées quadrillent l'empire selon les directions, et la liste est fixe depuis deux mille ans. Pour le bouddhisme, la montagne est une adresse : les quatre montagnes bouddhistes sont chacune la résidence d'un bodhisattva, et là encore le canon est stable.
Le taoïsme, lui, ne fait ni l'un ni l'autre.
Pour un taoïste, la montagne est un lieu de travail. On n'y monte pas pour marquer un territoire ni pour saluer une présence, mais pour faire quelque chose, et en redescendre transformé : se retirer du monde, raffiner son souffle (le qi), pratiquer l'alchimie intérieure, viser la longue vie ou l'immortalité, s'entraîner.

Et c'est précisément pour cette raison que la liste flotte : puisque le sacré naît du travail qu'on y mène, n'importe quel sommet où un maître s'est retiré et a fondé une lignée peut le devenir. On ne décrète pas une montagne taoïste, on la rend sacrée en y pratiquant. D'où la prolifération, et l'absence de canon.
Une fois cette idée en tête, le « désordre » devient lisible. Les quatre montagnes que l'on cite le plus souvent ne sont pas un palmarès officiel, mais quatre façons d'habiter la montagne. Je vous les présente comme telles, en assumant que d'autres listes existent.

Un mot pour écarter la confusion la plus tenace, au passage : on lit souvent que les cinq montagnes sacrées seraient « taoïstes ». C'est inexact. Ce sont des montagnes impériales, antérieures au taoïsme organisé, que celui-ci a investies plus tard sans les avoir fondées. Elles ne font pas partie de ce groupe-ci.
Mont Wudang (武当山) : le corps en mouvement
La plus célèbre des quatre, dans le Hubei, et celle où la pratique taoïste se voit le mieux, parce qu'elle passe par le corps. Le mont Wudang est le berceau des arts internes, le tai-chi et le kung-fu Wudang, où le geste lent devient méditation et culture du qi. On y vénère Zhenwu, le dieu guerrier parfait, et l'on y raconte la figure de Zhang Sanfeng, l'ermite légendaire à qui la tradition attribue la création du tai-chi.

Ses temples ne sont pas des musées mais des lieux de pratique : le Pavillon d'Or tout en cuivre au sommet, le Palais du Nuage pourpre (紫霄宫) centre d'enseignement, le temple Nanyan accroché à la falaise. Marcher au Wudang, c'est suivre des sentiers où, depuis des siècles, on monte non pour voir mais pour s'exercer.

Mont Longhu (龙虎山) : le siège du pouvoir
Dans le Jiangxi, la montagne du Dragon et du Tigre raconte une autre histoire : non plus le corps, mais l'institution. C'est ici que la lignée des Maîtres célestes (天师), descendant de Zhang Daoling, a tenu pendant près de deux millénaires une véritable autorité spirituelle, transmise de père en fils. Zhang Daoling avait fondé sous les Han le courant des Maîtres célestes, le Tianshi dao, matrice de ce qui deviendra plus tard le taoïsme Zhengyi.
Le Longhu n'est donc pas un lieu de retraite mais un centre de pouvoir religieux.

Et le décor dément le sérieux institutionnel : une rivière verte serpente entre des falaises de grès rouge, lentes et massives, sur lesquelles on devine au loin des cercueils suspendus, déposés là par un peuple ancien il y a plus de deux mille ans, à des dizaines de mètres au-dessus de l'eau, par des moyens qui intriguent encore. Glisser en barque au pied de ces parois (le relief de Danxia, classé à l'UNESCO) en sachant qu'on longe le siège historique d'une dynastie de maîtres, c'est ressentir d'un coup le contraste très taoïste entre la puissance des hommes et l'indifférence du paysage.
Mont Qingcheng (青城山) : le retrait des origines
Près de Chengdu, dans le Sichuan, le Mont Qingcheng est l'un des plus anciens foyers du taoïsme. La tradition situe la toute première révélation de Zhang Daoling un peu plus loin, au mont Heming (鹤鸣山), également dans le Sichuan, mais le Qingcheng fut très tôt un grand centre, notamment de l'école Shangqing.

C'est peut-être la montagne où l'on ressent le mieux le retrait taoïste : son nom (« la cité verte ») raconte son atmosphère, une forêt dense, des temples enfouis sous les arbres, une lumière tamisée, le calme.
C'est là, dans ce silence, qu'on imagine le mieux les ermites penchés sur l'alchimie intérieure, ce long travail sur le souffle et l'esprit censé mener à l'immortalité. Et c'est aussi la plus facile à intégrer dans un voyage, à une trentaine de kilomètres de Chengdu et de ses pandas, juste à côté du système d'irrigation antique de Dujiangyan (les deux sites classés ensemble à l'UNESCO).
Mont Qiyun (齐云山) : la montagne discrète
La moins connue des quatre, dans l'Anhui, tout près des célèbres Montagnes jaunes qui lui volent la vedette. Et c'est justement pour cela qu'elle compte dans cette page : elle montre qu'une montagne taoïste « mineure » reste un lieu de pratique pleinement vivant. Le Qiyun (« haute comme les nuages ») dresse des falaises de grès rouge, lui aussi, couvertes d'inscriptions gravées par des siècles de lettrés et de pèlerins, et dédie ses temples à Zhenwu, comme le Wudang.

C'est la montagne qui révèle le flottement de la liste. Le quatuor Wudang / Longhu / Qingcheng / Qiyun s'est imposé comme la version la plus courante, largement popularisée aujourd'hui par le tourisme, mais il n'a rien de canonique : selon les sources, le Qiyun cède sa place à l'un de deux autres prétendants. Le mont Mao (Maoshan, Jiangsu) fut le centre de l'école Shangqing et reste un haut lieu du taoïsme liturgique ; le mont Lao (Laoshan, Shandong) est lié à la figure de Lao Tseu et à la quête d'immortalité en bord de mer.
Le taoïsme ne manque pas de quatrième montagne : il en a plusieurs, parce que partout où l'on a cherché à se transformer, la montagne est devenue sacrée.
Alors, laquelle ?
Cette fois, la question de départ ne tient pas tout à fait, et c'est le plus intéressant. On ne choisit pas une montagne taoïste comme on choisit une direction (les cinq sacrées) ou un bodhisattva (les quatre bouddhistes), car la liste elle-même est mouvante.
On choisit plutôt une manière d'y être : le geste et le corps au Wudang, l'histoire et le pouvoir religieux au Longhu, le retrait et le silence au Qingcheng (le plus simple d'accès), le hors-piste tranquille au Qiyun.
Au fond, c'est peut-être la leçon la plus taoïste de cet article. Là où l'État borne son territoire et où le pèlerin bouddhiste va rendre visite, le taoïste, lui, monte pour se défaire de quelque chose et redescendre changé. Peut-être est-ce pour cela qu'il n'existe pas vraiment de quatrième montagne taoïste définitive : une montagne cesse difficilement d'être sacrée tant qu'on continue d'y chercher quelque chose.


