La Chine compte des dizaines de montagnes célèbres, mais on ne les visite pas au hasard : certaines sont impériales, d'autres bouddhistes, taoïstes, ou simplement devenues des chefs-d'œuvre de la peinture. Comprendre ce que chacune représente avant d'en choisir une à visiter, change tout au voyage.
Fermez les yeux et pensez à un paysage chinois. Il y a de fortes chances que vous voyiez à peu près ceci : des pics de granit effilés émergeant d'une mer de nuages, quelques pins accrochés au vide, de la brume. Ce paysage existe, il porte un nom, Huangshan (黄山, les Montagess Jaunes), et nous y reviendrons, car son histoire dit beaucoup de la place des montagnes dans ce pays. Mais retenez déjà ceci : l'image que vous avez spontanément de la Chine est une montagne.
Ce n'est pas un hasard. Le mot chinois pour « paysage » le dit mieux que n'importe quelle explication : shānshuǐ (山水), littéralement « montagnes-eaux ».
En Chine, le paysage ne contient pas des montagnes, il est fait de montagnes et d'eau, par définition. Et ces deux termes ne sont pas une simple addition : ils forment un couple d'opposés complémentaires, la montagne (山) yang, solide, qui s'élève, l'eau (水) yin, fluide, qui descend. Toute la peinture de paysage chinoise tient dans cet équilibre. La montagne n'est donc pas un élément du tableau, c'est l'une de ses deux coordonnées.
Cette place démesurée s'explique par un paradoxe que cette page voudrait éclairer : en Chine, la montagne joue deux rôles presque opposés. Elle est ce qui ferme, et ce qui élève. Tout le reste en découle.
Ce qui ferme : la montagne comme bord du monde
Quand on traverse l'ouest du Sichuan pour la première fois, on comprend physiquement ce que veut dire le mot frontière. Les vallées se resserrent, les cols montent, l'air se raréfie, et les mondes changent : la langue, les visages, les toits, les dieux. La montagne cesse d'être un paysage pour devenir une séparation.

C'est la première fonction de la montagne chinoise. Le pays est bordé de hauts reliefs (l'Himalaya au sud-ouest, le Pamir et le Kunlun à l'ouest), et dans l'imaginaire han, ces hauteurs marquent le bord du monde connu : là où le relief se dresse, la civilisation chinoise s'arrête et un autre univers commence, le plateau tibétain, les steppes, l'Asie centrale.
Cette fermeture est plus culturelle que physique : ces montagnes ont toujours été percées de corridors, et c'est par leurs cols qu'est passée la route de la Soie, avec ses marchands, ses moines et ses idées. La montagne-frontière sépare et fait passer à la fois. Mais dans la représentation chinoise, elle reste d'abord ce qui clôt l'horizon. Gardez cette idée de côté, car la seconde fonction en est l'exact contraire.
Ce qui élève : la montagne comme axe vertical
Confucius aurait dit : l'homme de cœur se plaît à la montagne, l'homme d'esprit se plaît à l'eau
(仁者乐山,智者乐水). La montagne, dans cette vision, n'est pas un relief mais une vertu, la stabilité, la permanence, la hauteur morale du sage.
C'est le second visage des sommets chinois, et il renverse le premier : non plus ce qui borde, mais ce qui monte, le point où la terre se rapproche du ciel.
Historiquement, on ne montait pas d'abord pour la vue. On montait parce que la hauteur rapprochait du ciel, et c'est là, en altitude, qu'on est allé chercher ce qu'on ne trouvait pas en bas : les dieux, les immortels, la faveur du Ciel, la paix intérieure. Cette intuition unique (la hauteur est sacrée) a produit, au fil des siècles, trois façons très différentes de désigner et de classer les montagnes saintes. Trois réponses à une même question, et ce sont les trois portes d'entrée de ce dossier.

L'État impérial en a fait des bornes. Pour marquer les limites de l'empire et son lien avec le Ciel, il a fixé cinq sommets, un par direction plus le centre : ce sont les cinq montagnes sacrées, une carte du cosmos posée sur le territoire.
Le bouddhisme en a fait des résidences. Chaque montagne abrite un bodhisattva qu'on vient saluer, et l'on choisit sa montagne selon ce qu'on vient lui demander : ce sont les quatre montagnes bouddhistes.
Le taoïsme en a fait des lieux de pratique. On y monte pour se retirer, raffiner son souffle, se transformer ; et comme le sacré y naît du travail qu'on y mène, la liste elle-même ne tient pas en place : ce sont les quatre montagnes taoïstes.
Trois systèmes, trois logiques, parfois superposés sur un même sommet. C'est cette grille qui transforme une collection de noms en quelque chose qu'on peut lire. Chacune de ces trois pages en donne la clé.
Ce qu'on regarde : la montagne devenue art
Revenons au Huangshan, celui par lequel nous avons commencé. Il ne figure dans aucun des trois grands systèmes (ni impérial, ni dans le canon des quatre montagnes bouddhistes ou taoïstes), et pourtant c'est lui, plus que les autres, qui incarne « la montagne chinoise » dans l'imaginaire mondial.
Il n'est pas pour autant vierge de tout sacré : on y trouve des ermitages, des traces d'alchimie taoïste, des sommets aux noms d'immortels. Mais ce qui l'a rendu célèbre, c'est autre chose : l'art l'a tellement absorbé qu'il a fini par éclipser sa dimension religieuse.

Des siècles de peinture à l'encre l'ont transformé en idée même de « la montagne » : ses pics, ses pins, sa mer de nuages sont devenus le modèle que les peintres de shānshuǐ cherchaient à capter, au point que bien des paysages « typiquement chinois » qu'on croit reconnaître ailleurs sont en réalité son portrait.
Huangshan illustre une quatrième voie, après l'État, le Bouddha et le Dao : la montagne sacralisée par la beauté seule. Sa version contemporaine et spectaculaire, ce sont les piliers de grès de Zhangjiajie, devenus à leur tour décor de cinéma.
Sacrée par l'État, par la dévotion, par la pratique ou par la seule beauté : la montagne chinoise est toujours davantage qu'un relief. Peut-être est-ce pour cela qu'elle revient sans cesse dans les peintures, les poèmes et les récits. Ces sommets ne disent pas ce qu'est la Chine ; ils rappellent qu'une partie du pays se tient toujours un peu plus haut que le regard.





