Le kung-fu n'est pas ce que vous croyez

Le kung-fu n'est pas ce que vous croyez

Entre le moine Shaolin des films et la retraitée qui pratique le taiji à l'aube dans un parc de Chengdu, il y a un gouffre. Le kung-fu (功夫, gōngfū) chinois n'est pas ce que le cinéma en a fait. Il est à la fois plus vaste et plus ordinaire. Tout commence par un mot mal traduit.

J'ai découvert le kung-fu comme tout le monde : un dimanche après-midi, devant la télé. Bruce Lee torse nu, des cris aigus, des coups de pied qui défient la gravité. J'avais huit ou neuf ans. Dans la cour de l'école, le lundi, on essayait de reproduire les gestes en se tapant à moitié dessus. On était convaincus d'une chose : les Chinois savaient tous se battre.

Quarante ans plus tard, marié avec une Chinoise, je vis entouré d'une famille où personne ne sait se battre. Ma belle-mère fait parfois du Tai-chi le matin dans le parc. Mon beau-père préfère les échecs. Et quand je demande à des amis chinois s'ils ont déjà pratiqué le kung-fu, la plupart me regardent comme si je leur demandais s'ils savaient monter à cheval.

Le décalage entre l'image et la réalité est immense. Et il commence par le mot lui-même.

Un mot qui ne veut pas dire ce qu'on croit

Kung-fu (功夫, gōngfū) ne signifie pas « arts martiaux ». Ça n'a jamais été son sens.

功 (gōng) désigne un accomplissement, un travail abouti. 夫 (fū) renvoie à l'énergie investie pour y parvenir. Le kung-fu, au sens propre, c'est la maîtrise acquise par un effort patient et prolongé. Rien de plus, rien de moins.

On peut avoir du gongfu en cuisine, en calligraphie, dans l'art du thé (功夫茶, gōngfūchá). Dire d'un artisan qu'il a du gongfu, c'est lui faire un compliment magnifique : ça signifie qu'il a mis le temps, qu'il a persévéré, et que ça se voit dans le résultat.

Le mot a été capturé par le cinéma hongkongais des années 1970, mais sa forme écrite « kung‑fu » venait en réalité de l’ancienne romanisation Wade‑Giles du mandarin (gōngfu). Les films l’ont simplement rendu mondialement familier. En deux syllabes, un concept philosophique large est devenu synonyme de coups de pied volants.

Le véritable terme chinois pour désigner les arts martiaux est 武术 (wǔshù). Et ce mot-là raconte une tout autre histoire.

Arrêter la lance

Le caractère 武 (wǔ), qu'on traduit par « martial », est composé de deux éléments : 止 (zhǐ, arrêter) et 戈 (gē, la lance). L'art martial, dans sa conception chinoise, n'est pas l'art de combattre. C'est l'art de faire cesser le combat.

Je ne sais pas si cette étymologie reflète la réalité historique du caractère (les linguistes en débattent). Mais ce qui compte, c'est que c'est comme ça que les Chinois l'interprètent depuis des siècles, et que cette lecture a profondément influencé la manière dont les arts martiaux se sont développés en Chine.

On est loin de l'image du guerrier agressif. L'idéal du 武 n'est pas celui qui frappe le plus fort ; c'est celui qui, par sa maîtrise, rend le combat inutile.

C'est une inversion complète par rapport à la logique occidentale du « martial ». Et c'est peut-être la première clé pour comprendre ce qui se joue réellement dans les arts martiaux chinois.

Deux montagnes, deux visions du monde

Si vous ne deviez retenir que deux noms pour comprendre le paysage du kung-fu (au sens martial cette fois), ce seraient ceux-ci : Shaolin et Wudang. Deux montagnes, deux monastères, deux philosophies.

Temple Shaolin et Monts Wudang : les 2 berceaux du Kung-fu en Chine

Shaolin : le corps comme forge

Le Monastère Shaolin (少林寺), sur le mont Song dans le Henan, est le berceau du kung-fu dit « externe » (外家, wàijiā). Le principe : forger le corps par l'effort, développer la puissance musculaire, la vitesse, la résistance. L'entraînement est dur, physique, visible.

Ce qui est moins connu, c'est que Shaolin est un monastère bouddhiste. Les moines ne pratiquaient pas les arts martiaux pour devenir des combattants ; ils considéraient la discipline du corps comme un chemin vers l'éveil spirituel. Le concept central est celui de 禅武合一 (chán wǔ hé yī) : l'union du zen et de la technique. La pratique physique et la méditation ne sont pas deux activités séparées. Elles sont les deux faces d'un même travail intérieur.

Wudang : le souffle comme guide

De l'autre côté du spectre, les Monts Wudang (武当山), montagne sacrée du taoïsme dans le Hubei, sont le berceau du kung-fu dit « interne » (內家, nèijiā). Ici, pas de démonstration de force. Tout passe par le souffle, la fluidité, la maîtrise du Qi.

Le kung-fu interne ne cherche pas à briser l'adversaire ; il cherche à le déséquilibrer en utilisant sa propre force contre lui. Le corps n'est pas une arme, il est un outil d'écoute. On apprend à sentir avant de réagir.

Les trois grands styles internes sont le Taiji quan (太极拳) que l'on connait surtout sous le nom de Tai-chi, le Xingyi quan (形意拳) et le Baguazhang (八卦掌). Chacun a sa logique propre : le Taiji travaille la souplesse et les changements constants entre yin et yang ; le Xingyi est le plus offensif des trois, avec des frappes explosives qui partent de l'immobilité totale ; le Bagua est le plus singulier, fondé sur la marche en cercle et les changements de direction permanents.

Mais au-delà de leurs différences techniques, ces trois styles partagent une même conviction : la vraie puissance ne vient pas des muscles. Elle vient de l'alignement entre le corps, le souffle et l'intention.

Ce que cette opposition révèle

J'ai longtemps pensé que Shaolin et Wudang étaient deux « écoles » rivales, comme on l'imagine en regardant les films. La réalité est plus subtile. Ce sont deux réponses différentes à la même question : comment le corps peut-il devenir un chemin de transformation intérieure ? L'un passe par l'effort visible, l'autre par la douceur invisible. Mais la destination est la même.

Et c'est peut-être ça, la chose la plus difficile à comprendre pour un regard occidental : en Chine, un art martial n'est jamais seulement un art martial. C'est toujours aussi une pratique spirituelle, une médecine du corps, et une philosophie en mouvement.

Le kung-fu que les Chinois vivent vraiment

Si vous vous promenez dans un parc chinois à six heures du matin (et je vous le recommande, c'est un spectacle en soi), vous verrez des dizaines de personnes qui pratiquent le Tai-chi. Des retraités, surtout. Des gestes lents, fluides, synchronisés. Parfois avec un éventail, parfois avec une épée. Parfois en musique, parfois dans un silence complet.

C'est ça, le kung-fu chinois d'aujourd'hui. Pas un combat. Un rituel de santé.

La réalité, c'est que la pratique martiale du kung-fu est en déclin profond en Chine depuis des décennies. Les raisons sont prosaïques : les jeunes Chinois ont autre chose à faire. Les études sont un marathon qui ne laisse pas de place aux entraînements de trois heures par jour. La réussite sociale passe par les diplômes et la carrière, pas par la maîtrise du bâton ou de la lance. L'armée moderne n'a plus besoin de combattants à mains nues. Et les parents préfèrent investir dans des cours d'anglais ou de piano plutôt que dans des leçons de wushu.

Le kung-fu martial survit dans une quarantaine d'écoles spécialisées et dans le sport de compétition (le wushu moderne, codifié après 1949). Mais pour l'immense majorité des Chinois, les arts martiaux sont devenus ce que le taiji incarne parfaitement : une gymnastique douce, un exercice de respiration, un moment de calme avant la journée de travail.

Il y a quelque chose de fascinant dans ce glissement. Le kung-fu n'a pas disparu ; il s'est transformé. Le geste martial est devenu geste de santé. La technique de combat est devenue technique de longévité. Comme si le sens originel de 功夫 (la maîtrise patiente) avait fini par reprendre le dessus sur le sens importé (le combat spectaculaire).

Le kung-fu hors de Chine : une greffe inattendue

Pendant que le kung-fu martial décline en Chine, il vit une seconde existence à l'étranger. Dans les villes européennes et américaines, des milliers de pratiquants s'entraînent chaque semaine au Wing-chun, au Tai-chi ou au Shaolin. Certains depuis vingt ou trente ans.

Ce qui me frappe, c'est le paradoxe. Beaucoup de ces pratiquants occidentaux cherchent dans le kung-fu exactement ce que le mot gongfu désigne : un chemin de discipline personnelle, une lenteur assumée, un rapport au corps qui ne passe pas par la performance ou la compétition. Ils y trouvent quelque chose que leur propre culture sportive ne leur offre pas. Pendant ce temps, en Chine, les jeunes s'en détournent pour des raisons parfaitement rationnelles (les études, la carrière, la modernité).

Est-ce que le kung-fu pratiqué à Paris ou à San Francisco est le « vrai » kung-fu ? Je n'en sais rien. Probablement pas au sens technique : la transmission s'est diluée, les lignées sont parfois approximatives, et certaines écoles vendent plus d'exotisme que de contenu. Mais si on revient au sens du mot (la maîtrise patiente), alors un pratiquant qui s'entraîne avec sérieux pendant quinze ans dans un gymnase de banlieue a, lui aussi, du gongfu. La forme a changé ; l'effort, non.

Ce qui est certain, c'est que le kung-fu est devenu un objet culturel global, qui n'appartient plus tout à fait à la Chine. C'est peut-être le destin de toutes les grandes pratiques : elles finissent par dépasser leur lieu d'origine. Le yoga n'est plus indien. Le judo n'est plus japonais. Le kung-fu, sous ses différentes formes, est en train de devenir autre chose. Ce qu'il deviendra exactement reste à écrire.

Le wuxia : quand le kung-fu devient légende

Si les Chinois ne pratiquent plus guère le kung-fu martial, ils continuent de le rêver. Le genre wuxia (武侠, littéralement « héros martial ») est l'une des grandes mythologies populaires chinoises : des récits de chevaliers errants, experts en arts martiaux, qui parcourent la Chine ancienne pour combattre l'injustice.

C'est l'équivalent du western américain ou du roman de chevalerie européen. Des héros souvent issus du peuple, un code d'honneur strict, et des combats chorégraphiés qui tiennent autant de la danse que du duel. Le genre existe depuis la dynastie Tang et n'a jamais vraiment cessé d'être populaire.

C'est par le wuxia que le kung-fu est arrivé jusqu'à nous. Bruce Lee, d'abord, qui a donné au genre une portée internationale dans les années 1970. Ce qu'on retient moins, c'est que Bruce Lee n'était pas seulement un acteur ; il a contribué à changer la représentation des Asiatiques à Hollywood et il est devenu, presque malgré lui, un symbole de fierté nationale pour les Chinois de la diaspora.

Le cinéma hongkongais, puis des films comme Tigre et Dragon, ont prolongé cette vague. Mais le wuxia, c'est un monde en soi, qui mérite bien plus que quelques lignes.

Le wuxia est d'abord un imaginaire, le jianghu, un espace moral parallèle où se joue une question très chinoise : que vaut un individu face aux hiérarchies ?

Revenir au mot

Au fond, la meilleure façon de comprendre le kung-fu, c'est de revenir à ce que le mot signifie vraiment. Pas les arts martiaux. Pas les films. Pas Bruce Lee.

Gongfu : la maîtrise qui vient du temps et de l'effort.

C'est un concept qui traverse toute la culture chinoise, bien au-delà du combat. Le calligraphe qui répète le même trait pendant des années a du gongfu. Le médecin traditionnel qui a passé sa vie à affiner son diagnostic a du gongfu. La grand-mère qui prépare les jiaozi avec des gestes parfaits, transmis sur trois générations, a du gongfu.

Ce que ce mot dit de la Chine, c'est peut-être ceci : la valeur d'une compétence ne se mesure pas à son spectaculaire, mais à la patience qu'elle a exigée. Ce n'est pas le résultat qui impressionne ; c'est le chemin.

Le kung-fu, au sens chinois du terme, n'est pas un sport. C'est une façon de regarder l'effort humain.

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