6 villes cyberpunk en Chine : voyage vers des horizons futuristes

6 villes cyberpunk en Chine : voyage vers des horizons futuristes

Hong Kong, Chongqing, Shenzhen, Changsha, Wuhan, Canton : six visages du cyberpunk chinois, du berceau visuel des films de Blade Runner aux nouvelles capitales du néon. Une lecture par quartiers, pas par villes entières.

À Chongqing, la nuit ne tombe pas, elle s'installe. La brume du Yangzi monte le long des tours de verre de Jiefangbei, et la ville commence à s'éclairer par strates. Les écrans LED géants au sommet des gratte-ciel projettent des dragons mouvants, des publicités, des slogans gouvernementaux. En contrebas, les enseignes au néon des restaurants de hot pot rougeoient dans l'humidité.

Le bitume reflète tout, déformé, étiré, comme si la ville refusait toute image stable.

À hauteur de regard, c'est l'enchevêtrement : des escaliers en colimaçon qui se faufilent entre deux tours, des câbles électriques tendus en travers du ciel, un téléphérique qui traverse le fleuve. On lève les yeux et il y a six étages d'autoroute superposés au-dessus de la tête. On les baisse et il y a un autre niveau de ville en dessous, avec ses propres rues, ses propres commerces.

Et ce qu'on traverse, en allant simplement dîner à Chongqing, c'est exactement ce que les films américains des années 1980 et 1990 ont appelé cyberpunk. Sauf qu'ici, ce n'est pas une fiction. C'est le décor quotidien. Les vapeurs de bouillon pimenté se mélangent aux pixels, les idéogrammes côtoient les caractères taoïstes gravés sur un temple coincé entre deux tours.

La cohabitation entre technologie avancée, densité urbaine extrême, esthétique néon et fragments de tradition n'est pas une mise en scène ; c'est la texture ordinaire de certaines villes chinoises aujourd'hui.

Qu'est-ce que le cyberpunk, exactement ?

Le mot a été inventé par la science-fiction américano-japonaise des années 1980 (William Gibson pour la littérature, Blade Runner puis Ghost in the Shell pour le cinéma) pour désigner un futur dystopique caractérisé par une technologie envahissante, une densité urbaine extrême, des mégastructures verticales, des néons et des idéogrammes asiatiques, et une fracture sociale violente résumée par la formule « high tech, low life ».

Cet imaginaire a été projeté sur l'Asie de l'Est de l'époque (Hong Kong, Tokyo, Séoul), perçue comme préfiguration de l'avenir.

Quarante ans plus tard, la Chine continentale a rattrapé puis dépassé cet imaginaire. Le pourquoi de cette rencontre entre fiction occidentale et réalité, je l'ai traité dans un article à part.

Ce qui nous occupe ici est plus concret : où voir cela, quand on voyage, et pourquoi certaines villes sont plus cyberpunk que d'autres.

Une absence à noter d'emblée : Shanghai. C'est probablement la ville chinoise la plus moderne, la plus spectaculaire la nuit, et la plus photographiée par les guides de voyage. Mais ce n'est pas vraiment du cyberpunk. Lujiazui depuis le Bund, c'est une vitrine officielle, propre, lissée, conçue pour l'image. Le cyberpunk a besoin de friction, de désordre, de superposition désordonnée et un peu sale entre la technologie et la vie ordinaire. Shanghai est futuriste, pas cyberpunk.

Six villes, six registres (et toujours quelques quartiers, pas toute la ville)

Avant d'entrer dans le détail, je fais une une mise au point importante. Aucune de ces villes n'est cyberpunk dans son ensemble. Le cyberpunk se concentre dans certains quartiers, à certains moments (presque toujours la nuit), et chaque ville a aussi des arrondissements résidentiels banals, des zones commerciales standards, des espaces verts qui ne ressemblent à rien de particulier. Aller à Chongqing pour le cyberpunk, c'est aller spécifiquement à Jiefangbei, Hongyadong, Liziba, le soir. Le reste de la ville (et il y a beaucoup de reste, Chongqing fait 32 millions d'habitants) ressemble à n'importe quelle métropole chinoise. La même précision vaut pour les cinq autres villes ci-dessous.

Hong Kong, le berceau visuel

Hong Kong est l'origine de tout. C'est elle qui a inspiré l'imaginaire visuel cyberpunk que les films occidentaux et japonais des années 1980 et 1990 ont ensuite diffusé partout. La citadelle de Kowloon (démolie en 1994), avec ses 33 000 habitants entassés dans un seul bloc de bâtiments interconnectés, est citée par Ridley Scott comme l'une des inspirations directes de Blade Runner. Mamoru Oshii a filmé Hong Kong pour les scènes urbaines de Ghost in the Shell en 1995. Le cyberpunk asiatique vu par l'Occident, c'est presque toujours Hong Kong.

Aujourd'hui, le cyberpunk hongkongais se trouve principalement à Mong Kok (densité piétonne extrême, enseignes lumineuses superposées qui pendent dans la rue, marchés nocturnes, foule continue) et à Quarry Bay où l'immeuble Yick Cheong (les « monster buildings ») est devenu un lieu de pèlerinage photographique pour les amateurs de cyberpunk.

Causeway Bay, Tsim Sha Tsui la nuit, certaines parties de Sham Shui Po complètent la carte.

Le grondement du tramway sur Des Vœux Road se mêle aux jingles répétitifs des boutiques d'électronique, et la moiteur subtropicale épaissit l'air entre les façades. Hong Kong garde quelque chose de spécifique : une densité plus ancienne et moins planifiée que celle des villes du continent, héritée de l'époque coloniale et des cités fortifiées, qui colle plus précisément au cyberpunk classique que les métropoles plus récemment construites.

Chongqing, le cyberpunk vertical et organique

Chongqing est aujourd'hui la référence pour qui cherche le cyberpunk en Chine continentale.

Jiefangbei est le centre historique, devenu un canyon de tours LED géantes qui projettent leurs publicités la nuit ; on s'y promène le soir comme dans un film. Hongyadong est un ancien complexe à flanc de falaise reconverti en zone touristique, avec ses dix étages d'architecture traditionnelle illuminés au-dessus du fleuve Jialing ; l'image officielle qui circule sur les réseaux sociaux chinois vient de là.

Liziba (李子坝) est devenu célèbre pour son métro qui traverse littéralement un immeuble résidentiel de huit étages.

Mais pour beaucoup de voyageurs, l'expérience la plus troublante reste Baixiangju (白象居). Un immense ensemble résidentiel construit à flanc de colline, où les passerelles, les cages d'escaliers et les niveaux superposés donnent l'impression d'être perdu dans une architecture devenue organisme vivant.

Chongqing, Baixiangju

Ce qui rend Chongqing différente des autres villes cyberpunk, c'est la verticalité organique imposée par la topographie. La ville est posée sur une presqu'île montagneuse à la confluence du Yangtsé et du Jialing. Pour s'adapter, l'urbanisme a empilé les niveaux : des routes passent à différentes altitudes, des téléphériques traversent les fleuves, des escaliers et des escalators publics relient des étages d'une même ville comme dans un jeu vidéo.

Le bruit ambiant participe à l'effet : klaxons constants, annonces du métro en mandarin et en dialecte chongqinois, vrombissement des climatiseurs accrochés aux façades, musique de karaoké qui sort des immeubles, vendeurs qui crient leur prix.

Et toujours, partout, l'odeur du bouillon pimenté qui s'échappe des restaurants de hot pot. Ce n'est pas du cyberpunk désigné, c'est du cyberpunk subi puis assumé. La municipalité elle-même se présente officiellement comme « la ville la plus cyberpunk de Chine » et l'utilise comme argument touristique.

Shenzhen, le cyberpunk industriel et tech

Shenzhen raconte une autre histoire. C'était un village de pêcheurs au début des années 1980. C'est aujourd'hui une métropole de 17 millions d'habitants, créée presque ex nihilo par les réformes économiques, et devenue capitale officieuse de la tech chinoise. Cette absence de profondeur historique est précisément ce qui rend Shenzhen cyberpunk au sens « high tech, low life ».

Shenzhen, Huaqiangbei

Huaqiangbei (华强北) est le plus grand marché d'électronique du monde, un complexe de plusieurs bâtiments où s'empilent sur des étages entiers des stands serrés les uns contre les autres. Au rez-de-chaussée d'un de ces bâtiments, un réparateur ressoude une carte mère sous une lampe blanche de bureau ; au-dessus, un étage entier est consacré aux drones sans marque ; encore au-dessus, des vendeurs proposent des composants à l'unité sortis de bacs en plastique, sans emballage ni notice. L'air sent la résine chaude et le café instantané. C'est l'envers industriel et un peu sale du futur, exactement ce que le cyberpunk décrit : pas la vitrine mais l'usine d'où sort la vitrine.

Shenzhen, Futian

Futian (福田), à deux stations de métro, joue l'autre versant : le Ping An Finance Centre (un des plus hauts gratte-ciels du monde) et un alignement de tours qui s'illuminent chaque soir en spectacle synchronisé. Le contraste entre Huaqiangbei le jour et Futian la nuit est exactement ce que les manuels de cyberpunk recommandent.

Changsha, le cyberpunk jeune et Douyin

Changsha (长沙), capitale du Hunan, est probablement la ville la moins connue de cette liste pour un voyageur occidental, et c'est précisément ce qui la rend intéressante. Pour la jeunesse urbaine chinoise, en revanche, Changsha est devenue depuis quelques années une destination incontournable. La ville accueille le siège de Mango TV (groupe Hunan TV), l'un des plus puissants producteurs de contenus de divertissement du pays, et elle est devenue un haut lieu du tourisme intérieur des moins de trente ans.

Wuyi Square, Changsha

Les quartier de Wuyi Square et de Huangxing Road s'éclaire la nuit d'écrans LED géants qui couvrent des façades entières, dont certaines comportent des écrans courbes ou anamorphiques qui créent des illusions tridimensionnelles très filmées sur Douyin. Le centre commercial IFS (avec ses fameuses sculptures de pandas suspendues) est devenu l'un des spots photographiques les plus partagés de Chine.

Huangxing Roa, Changsha

L'air sent les châtaignes grillées et le tofu fermenté du Hunan, on entend la musique de plusieurs boutiques se chevaucher dans la même rue, des groupes d'amis se font filmer en train de marcher au ralenti pour leur prochaine vidéo. Le registre cyberpunk de Changsha est plus jeune, plus pop, plus connecté aux plateformes vidéo. C'est probablement là que se construit, en ce moment, l'esthétique chinoise jeune pour les prochaines années.

Wenheyou, Changsha

Mais Changsha propose aussi un cas particulier : Wenheyou (文和友), un immense complexe immersif intérieur qui recrée une rue de Changsha des années 1980, sur plusieurs étages, avec néons, enseignes vintage, escaliers extérieurs, et même un téléphérique intérieur. Les médias chinois et les touristes qualifient l'endroit de cyberpunk, à cause de la densité verticale, des néons partout et de l'esthétique nocturne reconstruite en intérieur.

Mais ce n'est pas vraiment du cyberpunk au sens classique. Pas de friction sociale, pas de critique du futur, pas de désordre subi : c'est une mise en scène contrôlée, intégralement reconstruite pour la photographie et la consommation. Les médias chinois ont d'ailleurs forgé un terme spécifique pour ce genre d'expérience : 复古赛博朋克 (fùgǔ sàibópéngkè), « cyberpunk rétro », une catégorie où la nostalgie des années 1980 emprunte le vocabulaire visuel du cyberpunk pour produire un divertissement immersif.

Wuhan, le cyberpunk industriel et fluvial

Capitale du Hubei, métropole centrale traversée par le Yangzi et la rivière Han, Wuhan (武汉) a une longue histoire industrielle (sidérurgie, automobile) qui se superpose aujourd'hui avec un développement tech important.

Le pont du Yangzi à Wuhan (武汉长江大桥), construit dans les années 1950, est devenu un spot iconique des photographes cyberpunk chinois : lampadaires orange-jaune d'époque, métro qui passe en niveau inférieur, fleuve immense en arrière-plan, tours modernes qui s'allument sur la rive d'en face. C'est un cas typique de cyberpunk involontaire, produit par une infrastructure datée qui se retrouve, soixante-dix ans après, dans le décor d'une métropole hyper-moderne.

Pont, Wuhan

Jianghan Road (江汉路), ancienne concession britannique à Hankou, aligne des bâtiments en pierre des années 1920 (banques, hôtels, immeubles de négoce) aujourd'hui couverts de néons, d'écrans LED et d'enseignes lumineuses ; on y croise des familles qui dînent sur des trottoirs, le bruit des klaxons se mélange à la musique des boutiques, la friction entre l'architecture coloniale et les pixels est exactement ce qui fait son cyberpunk.

Jianghan Road, Wuhan

Guanggu (光谷, « la vallée de la lumière »), au sud-est de la ville, est l'un des plus grands clusters chinois pour l'optique, les semi-conducteurs et la biotech, avec une architecture résolument futuriste qui complète l'inventaire.

Guanggua, Wuhan

Ce qui rend Wuhan cyberpunk de manière distincte, c'est la superposition d'âges industriels lisible directement dans le paysage urbain : des friches de l'époque maoïste à côté des nouveaux parcs tech, des ponts ferroviaires des années 1950 à côté de tours de cinquante étages. Pour les amateurs du genre, c'est probablement la ville la plus « gibsonienne » de la liste, au sens où la friction entre les couches historiques s'incarne sans effort.

Canton, le cyberpunk subtropical

Canton (广州), ou Guangzhou, ajoute à la liste une dimension climatique qui change tout : la moiteur subtropicale. La ville est à la latitude de Hong Kong, son climat est chaud et humide une grande partie de l'année, et son rapport à la nuit est particulier ; la vie nocturne y est dense parce que la chaleur diurne pousse les gens à sortir tard.

Le cyberpunk cantonais a deux versants distincts. Côté vitrine, l'axe de la Tour de Canton et du quartier Zhujiang New Town sur la rive nord de la rivière des Perles offre le spectacle attendu : tours qui s'illuminent chaque soir en synchronisation, opéra signé Zaha Hadid, vues panoramiques.

Canton

Côté plus organique, Beijing Road (北京路)  : une rue piétonne commerçante où les écrans LED des boutiques se superposent à des vestiges archéologiques de l'ancienne Canton, visibles sous des dalles de verre incrustées dans le pavé. On marche littéralement au-dessus de couches historiques superposées, sous des néons qui changent toutes les dix secondes, entouré d'enseignes en cantonais, en mandarin et parfois en anglais.

Canton

Ce qui rend Canton spécifique, c'est la texture climatique autour des néons. L'humidité qui floute les pixels, la végétation tropicale qui pousse entre les bâtiments, les marchés nocturnes qui débordent sur les trottoirs, l'odeur des fruits du dragon et du durian qui se mêle à la fumée des braseros, la sueur sur la peau dès qu'on sort du métro climatisé. Le néon dans la moiteur subtropicale n'a pas le même rendu que dans la brume de Chongqing ou dans l'air sec de Pékin. C'est un cyberpunk plus végétal, plus humide, plus alimentaire.

Au-delà de ces six villes

Le cyberpunk en Chine ne s'arrête pas à ces six villes. Beaucoup d'autres ont des quartiers, des moments, des éclairages qui appartiennent au registre. Xi'an par exemple offre un cas particulier qu'on pourrait appeler cyberpunk historique : la muraille Ming illuminée la nuit qui jouxte l'immeuble Future Eye au sommet vitré. Le contraste entre les couches d'histoire et le futur produit un effet visuel proprement cyberpunk.

Shenyang dans le Nord-Est a quelques anciennes usines reconverties qui offrent une esthétique brutaliste-rétrofuturiste, sans atteindre le cyberpunk au sens plein. Hangzhou est ultra-connectée (siège d'Alibaba, paiements faciaux généralisés) mais son cyberpunk est invisible plutôt que visuel.

La règle générale serait que toute grande ville chinoise contemporaine a, quelque part dans sa carte, un quartier qui peut basculer dans le registre à la tombée du jour. Les six villes de cette liste sont celles où le basculement est le plus net et le plus assumé. Mais aller en Chine et chercher le cyberpunk, c'est une expérience qui peut commencer à peu près n'importe où, à condition d'être au bon endroit au bon moment.

Reste la question de fond : pourquoi cette esthétique est-elle devenue la signature visuelle de la Chine d'aujourd'hui, et qu'est-ce qu'elle dit du pays ? C'est une autre histoire, que j'aborde ici.

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