Gong Li, Zhang Ziyi, Maggie Cheung, Liu Yifei : les actrices chinoises ont façonné des décennies de cinéma, de Pékin à Hollywood, des drames d'auteur aux séries à succès.
Le cinéma chinois ne manque pas de héros masculins : Bruce Lee, Jackie Chan, Jet Li occupent naturellement le devant de la scène quand on en parle depuis l'Europe. Mais les actrices racontent souvent quelque chose de plus subtil, et peut-être de plus révélateur, sur la Chine elle-même.
Parce que leurs rôles sont rarement de simples faire-valoir ; ils racontent quelque chose sur la place des femmes dans une société en mutation permanente, sur les tensions entre tradition et modernité, sur ce qu'un pays choisit de montrer au monde et ce qu'il se raconte à lui-même. Les sept noms qui suivent ne sont pas un classement.
Ce sont sept trajectoires différentes, de la Chine rurale des années 80 filmée par Zhang Yimou au burnout urbain des trentenaires d'aujourd'hui, en passant par le Hong Kong des années 90 et les tapis rouges de Cannes.
Gong Li

Gong Li (巩俐) est l'actrice par qui la Chine profonde est arrivée sur les écrans du monde. Avant elle, le cinéma chinois qui parvenait en Occident, c'était essentiellement du kung-fu. Puis, dans les années 90, les films de Zhang Yimou ont commencé à circuler dans les festivals européens, et à chaque fois, il y avait Gong Li.
Dans Épouses et Concubines (大红灯笼高高挂), elle est une jeune femme instruite qui entre comme quatrième épouse dans une riche maison et découvre un monde où le pouvoir se joue à travers des rituels domestiques (qui obtient le massage des pieds, qui reçoit la lanterne rouge). Dans Vivre ! (活着), elle traverse quarante ans d'histoire chinoise, du Guomindang à la Révolution culturelle, avec une résilience qui dit tout sans jamais verser dans le discours.
Ce qui frappe, c'est que Gong Li n'a jamais besoin de crier ou de surjouer. Un regard, un silence, et toute la complexité d'une situation apparaît. Elle a ensuite tourné à Hollywood (Mémoires d'une geisha, Miami Vice), mais c'est dans le cinéma chinois qu'elle reste irremplaçable. Elle a donné un visage à quelque chose que l'Occident ne savait pas voir : la force tranquille des femmes chinoises à l'intérieur d'un système qui leur laisse peu de marge.

Maggie Cheung

Si Gong Li incarne la Chine continentale, Maggie Cheung (张曼玉) incarne Hong Kong. Et à travers elle, c'est tout un pan du cinéma hongkongais qui se révèle : pas celui des cascades et des flingues, mais celui des émotions retenues, de l'élégance dans les ruelles, du temps qui file.
Née à Hong Kong, élevée en partie en Angleterre, ex-dauphine de Miss Hong Kong, Maggie Cheung a d'abord été cantonnée aux rôles de petite amie dans les Police Story de Jackie Chan. Puis Wong Kar-wai l'a transformée. Dans In the Mood for Love (花样年华), elle est inoubliable : une femme qui sait que son mari la trompe, qui se rapproche d'un voisin dans la même situation, et qui ne franchira jamais la ligne. Le film est un chef-d'œuvre de non-dits, et Maggie Cheung y évolue dans ses robes qipao comme si chaque geste était une phrase qu'on n'ose pas prononcer.
Elle est aussi la première actrice asiatique à avoir reçu le Prix d'interprétation féminine à Cannes (pour Clean d'Olivier Assayas, qui fut aussi son mari). Elle a arrêté le cinéma au début des années 2010, mais son empreinte reste : elle a montré qu'une actrice chinoise pouvait exister à l'écran sans arts martiaux, sans exotisme, juste par la densité de sa présence.
Zhang Ziyi

Zhang Ziyi (章子怡), c'est la génération qui a poussé les portes. Là où Gong Li a ouvert la voie avec le cinéma d'auteur et Maggie Cheung a incarné la grâce hongkongaise, Zhang Ziyi a fait irruption sur la scène internationale avec une énergie offensive, presque frontale.
Son rôle dans Tigre et Dragon (卧虎藏龙) l'a propulsée de Pékin à Hollywood en un film. Elle y incarne une jeune aristocrate qui refuse le destin qu'on lui impose et se bat (au sens propre) pour sa liberté. Puis il y a eu Hero (英雄), Le Secret des poignards volants (十面埋伏), Mémoires d'une geisha : en quelques années, elle est devenue le visage du cinéma chinois à l'international.
Ce qui la rend intéressante, c'est qu'elle incarne la Chine des années 2000 : ambitieuse, mobile, décomplexée, qui circule entre les langues et les continents sans complexe d'infériorité. Là où Gong Li incarnait la résistance silencieuse dans un système, Zhang Ziyi incarne l'offensive. Elle ne subit pas ; elle traverse, quitte à bousculer. Son parcours a aussi ses zones d'ombre (controverses médiatiques, critiques en Chine même), mais c'est précisément cette complexité qui en fait un reflet honnête de sa génération.
Zhou Xun

Zhou Xun (周迅) est peut-être la plus grande actrice chinoise dont vous n'avez jamais entendu parler. Pas de blockbuster hollywoodien, pas de tapis rouge à Cannes qui fasse la une en Europe. Et pourtant, en Chine, elle est considérée comme l'une des actrices les plus talentueuses de sa génération, aux côtés de Gong Li et Zhang Ziyi.
Ce qui la distingue, c'est une capacité rare à disparaître dans ses rôles. Dans Suzhou River (苏州河), elle joue deux personnages dans le même film (une sirène de bar et une jeune femme disparue) avec une aisance qui brouille les frontières entre réalité et fiction. Dans Balzac et la Petite Tailleuse chinoise (巴尔扎克与小裁缝), elle incarne une jeune couturière de campagne pendant la Révolution culturelle, un rôle tout en finesse qui a touché le public français puisque le film est une coproduction franco-chinoise tirée du roman de Dai Sijie.
Zhou Xun représente un cinéma chinois qui ne cherche pas l'export ni le spectaculaire : un cinéma intimiste, sensible, qui parle de gens ordinaires dans des circonstances extraordinaires. C'est aussi une artiste engagée, ambassadrice du Programme des Nations unies pour le développement, qui utilise sa notoriété pour des causes environnementales.
Tang Wei

Tang Wei (汤唯) a une carrière que personne n'aurait pu scénariser. Un premier grand rôle qui la propulse et la fait interdire dans le même mouvement ; une traversée du désert ; puis un retour par la Corée du Sud, de tous les endroits possibles.
Tout commence avec Lust, Caution (色,戒) d'Ang Lee en 2007. Elle y incarne une étudiante recrutée pour séduire et piéger un collaborateur du régime japonais pendant l'Occupation. Le film est un chef-d'œuvre de tension, mais ses scènes de sexe explicites provoquent un scandale en Chine. Tang Wei est temporairement bannie de l'écran chinois ; pas le réalisateur, pas son partenaire masculin Tony Leung, elle seule. La Chine de cette époque est une industrie culturelle encore corsetée, où c'est l'actrice qui paie le prix de l'audace du réalisateur.
Plutôt que de disparaître, Tang Wei part tourner en Corée du Sud, où elle devient une star (Late Autumn, Decision to Leave de Park Chan-wook). Son parcours est devenu celui d'une actrice transasiatique, à l'aise entre Pékin, Séoul et les festivals internationaux. Elle incarne une résilience particulière : celle de quelqu'un qui transforme un obstacle en trajectoire.
Liu Yifei

Liu Yifei (刘亦菲) fait le pont entre plusieurs Chines à la fois. Celle des séries télévisées populaires et celle de Hollywood. Celle des héroïnes guerrières de la littérature classique et celle des trentenaires urbaines en quête de sens.
Née à Wuhan, partie aux États-Unis à 11 ans, revenue en Chine à 15 ans pour intégrer la Beijing Film Academy : son parcours est déjà un va-et-vient entre deux mondes. En Chine, elle explose avec des séries comme Chinese Paladin (仙剑奇侠传) et Return of the Condor Heroes (神雕侠侣), des adaptations de romans de wuxia qui font d'elle la « sœur féérique » (神仙姐姐) de toute une génération. En Occident, c'est le rôle-titre de Mulan (Disney, 2020) qui la fait connaître.
Mais le plus intéressant est peut-être ailleurs : dans Meet Yourself (去有风的地方, 2023), elle incarne une trentenaire en burnout qui quitte son emploi pour un village du Yunnan. La série a touché un nerf dans la Chine contemporaine, celui d'une jeunesse fatiguée de la course à la performance. Liu Yifei est un miroir des aspirations changeantes de la société chinoise : des héroïnes épiques d'hier à la quête de ralentissement d'aujourd'hui.
Jia Ling

Jia Ling (贾玲) n'est pas le profil type d'une star du cinéma chinois. Pas de formation académique prestigieuse, pas de physique de mannequin, pas de rôles dans des fresques historiques. Elle vient du xiangsheng (相声), cet art comique populaire du nord de la Chine, un échange de tac au tac sur scène qui brode sur les travers de la société.
Et pourtant, elle est devenue l'une des réalisatrices les plus rentables au monde. Son premier film, Nǐ hǎo, Lǐ Huànyīng (你好,李焕英, 2021), inspiré de la mort de sa propre mère, a rapporté plus de 5 milliards de yuans (environ 750 millions de dollars) au box-office chinois, faisant d'elle temporairement la réalisatrice la plus lucrative de l'histoire du cinéma mondial. Son second film, YOLO (热辣滚烫, 2024), a encore dominé le box-office du Nouvel An chinois avec près de 3,5 milliards de yuans de recettes. Pour ce rôle d'une trentenaire en retrait de la société qui se reconstruit par la boxe, Jia Ling a perdu 50 kilos, un choix qui a autant fasciné que divisé.
Ce qui rend Jia Ling importante, c'est ce qu'elle représente : un cinéma chinois populaire, féminin, émotionnel, qui parle au plus grand nombre sans passer par le filtre des festivals internationaux. Ses films racontent la Chine des gens ordinaires (le deuil, la solitude, le regard des autres sur le corps) avec un mélange d'humour et de sincérité qui remplit les salles un soir de Nouvel An.

Et au-delà de cette liste ?
Ces sept noms ne sont qu'un début. Le cinéma chinois a produit bien d'autres actrices remarquables : Fan Bingbing, dont la carrière a été brisée par un scandale fiscal avant un retour progressif ; Michelle Yeoh, Malaisienne devenue star du cinéma hongkongais puis oscarisée à Hollywood ; Yang Mi, reine des séries télévisées et des réseaux sociaux ; Zhao Wei, réalisatrice et actrice qui fut l'une des plus grandes stars des années 2000. Chacune mériterait sa propre page, et certaines l'auront.
Ce qui frappe, quand on regarde ces trajectoires dans leur ensemble, c'est à quel point elles épousent les mutations de la Chine elle-même. Des paysannes silencieuses de Gong Li aux héroïnes en burnout de Liu Yifei, des robes qipao de Maggie Cheung à la transformation physique radicale de Jia Ling, le cinéma chinois au féminin raconte, mieux que n'importe quel essai, comment une société se transforme et ce que les femmes y gagnent (ou y perdent) en chemin.



