Jackie Chan, Tony Leung, Chow Yun-fat, Maggie Cheung, Stephen Chow : les acteurs de Hong Kong ont inventé le polar d'action, la comédie kung-fu et le drame romantique asiatique. Découvrez 7 légendes du cinéma hongkongais et ce qu'ils racontent de cette ville-monde.
Hong Kong est une ville de 7 millions d'habitants coincée entre la mer de Chine et les montagnes, chinoise et cantonaise, marquée par un siècle et demi de présence britannique, et dotée d'une identité culturelle singulière. Et pourtant, cette ville a produit l'une des industries cinématographiques les plus prolifiques et les plus influentes de la planète. Pendant trois décennies (des années 70 aux années 90), Hong Kong a été la troisième puissance mondiale du cinéma, derrière Hollywood et Bollywood. Pas mal pour un territoire grand comme la moitié de la Corse.
Les sept acteurs qui suivent racontent chacun une facette de cette histoire. Ensemble, ils dessinent le portrait d'une ville qui a inventé un langage cinématographique unique : plus rapide, plus physique, plus émotionnel que ce qui se faisait ailleurs. Et qui a fini par changer la façon dont le monde entier fait des films d'action.
Jackie Chan

Jackie Chan (成龙) est le fils prodige de Hong Kong. Pas de la Chine continentale, pas de Hollywood : de cette ville précise, à cette époque précise. Pour comprendre Jackie Chan, il faut comprendre ce qu'était Hong Kong dans les années 80 : une énergie folle, un optimisme brut, une ville qui se construisait à toute vitesse et où tout semblait possible.
Formé dès l'enfance à l'Opéra de Pékin (dans des conditions d'une dureté qu'on peine à imaginer aujourd'hui), Jackie Chan maîtrise l'acrobatie, le chant et la danse avant même de savoir lire. C'est cette formation qui explique son style unique : la comédie d'action, un genre qu'il a pratiquement inventé. Avant lui, les héros de kung-fu étaient sérieux, stoïques, redoutables. Jackie Chan, lui, se bat avec une échelle, un tabouret, un réfrigérateur, et il prend des coups. Beaucoup de coups. Police Story (警察故事), Le Marin des mers de Chine (A计划), Drunken Master (醉拳) : ses films hongkongais sont des concentrés d'énergie, drôles et dangereux en même temps.
Quand il est parti à Hollywood (après plusieurs tentatives ratées) avec Rush Hour, il a exporté cette énergie. Mais ses films américains, aussi divertissants soient-ils, ne sont qu'un écho atténué de ce qu'il faisait à Hong Kong, où il contrôlait tout : les cascades, la mise en scène, le rythme comique. Jackie Chan vu depuis Hong Kong, c'est un auteur complet ; vu depuis Hollywood, c'est un acteur d'action sympathique. La différence est considérable.

Chow Yun-fat

Si Jackie Chan est le Hong Kong lumineux et acrobatique, Chow Yun-fat (周润发) en est la face sombre et élégante. Avec lui et le réalisateur John Woo, le cinéma hongkongais a inventé un genre qui n'existait nulle part ailleurs : le polar lyrique. Deux flingues, un imperméable, des colombes au ralenti, et un regard qui porte toute la mélancolie du monde.
Fils d'un paysan de l'île de Lamma, Chow Yun-fat a grandi dans la pauvreté avant de devenir la plus grande star de la télévision hongkongaise dans les années 70. Puis John Woo en a fait autre chose. Dans Le Syndicat du crime (英雄本色), The Killer (喋血双雄) et À toute épreuve (辣手神探), il incarne des personnages qui naviguent dans une zone grise entre loyauté et trahison, honneur et violence. Ce cinéma est profondément hongkongais : il reflète une ville qui vit entre deux mondes (la couronne britannique et la Chine continentale), où les codes moraux sont flottants et où l'élégance est une forme de résistance.
Chow Yun-fat a aussi surpris tout le monde en incarnant le maître Li Mu Bai dans Tigre et Dragon (卧虎藏龙), un rôle tout en retenue où la force réside dans ce qui n'est pas dit. Du polar noir au wuxia contemplatif ; du gangster en imperméable au guerrier philosophe : peu d'acteurs ont cette amplitude. Hollywood a essayé de le récupérer (The Replacement Killers, Anna and the King), mais sans jamais retrouver la magie de ses films hongkongais.
Tony Leung Chiu-wai

Tony Leung (梁朝伟), c'est l'âme de Hong Kong mise en image. Dans une industrie cinématographique souvent associée à la vitesse et au spectaculaire, il représente l'exact opposé : l'émotion retenue, le silence, ce qui se passe dans un regard quand les mots ne suffisent plus.
Sa collaboration avec Wong Kar-wai a produit des films qui comptent parmi les plus beaux jamais tournés. In the Mood for Love (花样年华) est sans doute le sommet : deux voisins dans le Hong Kong des années 60 découvrent que leurs conjoints respectifs ont une liaison. Ils se rapprochent, mais ne franchiront jamais la ligne. Tony Leung y est bouleversant de retenue ; tout passe par une cigarette fumée dans un couloir, un regard dans un escalier, un geste esquissé. Ce film raconte aussi quelque chose de très hongkongais : la nostalgie d'un monde qui disparaît, la politesse comme armure émotionnelle, et cette mélancolie particulière d'une ville qui sait qu'elle vit un sursis (le film a été tourné juste après la rétrocession de 1997).
Tony Leung a reçu le Prix d'interprétation masculine à Cannes pour ce rôle ; il est l'un des rares acteurs asiatiques à avoir obtenu cette reconnaissance. Plus récemment, son entrée dans le Marvel Cinematic Universe (Shang-Chi) l'a fait découvrir à un nouveau public, mais c'est dans les ruelles humides du Hong Kong de Wong Kar-wai qu'il faut le chercher.
Maggie Cheung

Maggie Cheung (张曼玉) est la preuve vivante que le cinéma hongkongais ne se résume pas à l'action. Ex-dauphine de Miss Hong Kong, elle a commencé sa carrière dans les comédies légères et comme faire-valoir de Jackie Chan dans *Police Story*. Puis elle est devenue l'une des plus grandes actrices du cinéma mondial, tous pays confondus.
C'est Wong Kar-wai, encore lui, qui a révélé ce qu'elle pouvait faire. Dans In the Mood for Love, elle est l'autre moitié du chef-d'œuvre : une femme qui contient son désir dans des robes qipao si ajustées qu'elles semblent l'emprisonner. Chaque changement de tenue (il y en a des dizaines) raconte un état émotionnel. Mais Maggie Cheung, c'est aussi Irma Vep d'Olivier Assayas (son mari pendant quelques années), où elle joue son propre rôle dans un film français surréaliste, et Clean, du même Assayas, pour lequel elle est devenue la première actrice asiatique à recevoir le Prix d'interprétation féminine à Cannes en 2004.
Cinq Hong Kong Film Awards de la meilleure actrice, un Ours d'argent à Berlin, un prix à Cannes : son palmarès est vertigineux. Elle a arrêté le cinéma au début des années 2010, mais son héritage reste intact. Elle a prouvé qu'une actrice hongkongaise pouvait exister à l'écran sans arts martiaux ni exotisme, simplement par la densité de sa présence.
Leslie Cheung

Leslie Cheung (张国荣) est l'étoile la plus complexe du firmament hongkongais. Acteur, chanteur, icône de la Cantopop, il a traversé les genres et les registres avec une aisance qui cachait une fragilité profonde. Sa mort en 2003, à 46 ans, a laissé un vide que Hong Kong n'a jamais vraiment comblé.
Son parcours au cinéma est indissociable des plus grands réalisateurs de son époque. Avec John Woo, il est le jeune frère torturé du Syndicat du crime (英雄本色), face à Chow Yun-fat. Avec Wong Kar-wai, il est le séducteur mélancolique de Nos années sauvages (阿飞正传), puis l'amant homosexuel de Happy Together (春光乍泄), tourné à Buenos Aires. Avec Chen Kaige, il atteint des sommets dans Adieu ma concubine (霸王别姬), Palme d'or à Cannes, où il incarne un chanteur d'opéra de Pékin dont l'identité se confond avec ses rôles féminins. Ce film reste l'un des plus grands jamais produits par le cinéma chinois.
Leslie Cheung est aussi l'une des premières personnalités publiques chinoises à avoir assumé son homosexualité, en 1997, lors d'un concert où il a dédié une chanson d'amour à son compagnon. Dans une société hongkongaise encore conservatrice, le geste avait une portée immense. Son parcours raconte un Hong Kong pluriel, ouvert, plus libre que ce qu'on imagine parfois.
Stephen Chow

Stephen Chow (周星驰) est le roi d'un territoire que les Occidentaux ne soupçonnent même pas : la comédie cantonaise. Si vous demandez à un Hongkongais de citer le plus grand acteur de tous les temps, il y a de grandes chances qu'il réponde Stephen Chow. Et vous n'en aurez probablement jamais entendu parler.
Son registre, le « mo lei tau » (无厘头), est un style d'humour absurde, nonsensique, impossible à traduire. Imaginez du Monty Python mélangé à du kung-fu et à des références à la culture populaire cantonaise. Shaolin Soccer (少林足球) et Crazy Kung-Fu (功夫) ont fini par percer à l'international grâce à leur dimension visuelle, mais ses films les plus drôles restent ceux tournés en cantonais dans les années 90, bourrés de jeux de mots et de clins d'œil qui échappent totalement au public occidental.
-Ce qui rend Stephen Chow essentiel dans cette liste, c'est qu'il représente le Hong Kong populaire, celui des salles de cinéma bondées de Kowloon, pas celui des festivals européens. Un cinéma irrévérencieux, profondément local, qui fait rire des millions de gens sans avoir besoin de validation extérieure. Dans le paysage du cinéma hongkongais dominé (vu d'Europe) par le polar et le drame d'auteur, Stephen Chow rappelle que Hong Kong, c'est aussi et surtout une ville qui rit.
Sammo Hung

Sammo Hung (洪金宝) est le « grand frère » au sens propre du terme. Plus âgé que Jackie Chan, formé dans la même école de l'Opéra de Pékin (où ils faisaient partie des « Seven Little Fortunes » avec Yuen Biao), c'est lui qui a ouvert la voie. Et c'est lui que Jackie Chan appelle encore « Da Goh Da » (大哥大), le grand frère du grand frère.
Ce qui fascine chez Sammo Hung, c'est le décalage entre son physique et ses capacités. Corpulent depuis l'enfance (un accident à l'entraînement l'a immobilisé longtemps et il n'a jamais perdu le poids pris pendant cette période), il exécute des mouvements d'une rapidité et d'une souplesse qui défient la logique. Ce décalage est devenu sa marque de fabrique et l'un des ressorts comiques les plus efficaces du cinéma hongkongais.
Mais Sammo Hung est bien plus qu'un acteur : c'est un architecte. Réalisateur, chorégraphe de combats, il a inventé la kung-fu comédie avec Le Moine d'acier (三德和尚与舂米六) en 1977 (avant Jackie Chan), créé le genre de la ghost kung-fu comedy avec L'Exorciste chinois (鬼打鬼), et chorégraphié certaines des scènes de combat les plus mémorables du cinéma asiatique (y compris dans Opération Dragon de Bruce Lee). Avec Jackie Chan et Yuen Biao, il forme dans les années 80 un trio légendaire (Le Marin des mers de Chine, Le Flic de Hong Kong) qui incarne l'âge d'or du cinéma d'action hongkongais. C'est l'homme de l'ombre qui a rendu possible la lumière des autres.
Un cinéma à part, une ville à part
Ces sept noms racontent l'histoire d'une industrie unique au monde, née dans une ville qui l'était tout autant. Le cinéma de Hong Kong a inventé des genres (le polar lyrique, la kung-fu comédie, la ghost comedy), lancé des carrières planétaires, et influencé Hollywood bien avant que Hollywood ne s'en rende compte (Quentin Tarantino, les Wachowski, Martin Scorsese ont tous reconnu leur dette envers le cinéma hongkongais).
Mais cette histoire a aussi un tournant. Depuis la rétrocession de 1997 et surtout depuis les années 2010, l'industrie cinématographique de Hong Kong s'est progressivement intégrée à celle de la Chine continentale. Les budgets sont plus gros, le marché est immense, mais quelque chose a changé : le rythme de production, l'esprit artisanal, cette énergie un peu folle qui faisait tourner dix films en même temps dans les studios de Clearwater Bay. Les acteurs de cette liste appartiennent pour la plupart à un âge d'or qui ne reviendra pas sous cette forme. Ce qui ne les rend que plus précieux comme clés de lecture : ils racontent un moment unique où une petite ville a inventé sa propre grammaire cinématographique et l'a exportée au monde entier.



