Wu Jing, Shen Teng, Jackson Yee, Yang Mi, Zhao Lusi : le cinéma chinois a de nouveaux visages. Blockbusters patriotiques, comédies populaires, dramas romantiques et films d'auteur ; des acteurs et actrices qui dessinent la Chine d'aujourd'hui.
Si comme moi, vous avez grandi avec Jackie Chan et Bruce Lee, le cinéma chinois contemporain peut sembler un autre monde. Et c'est exactement ce qu'il est. Les stars qui remplissent les 80 000 salles chinoises aujourd'hui ne ressemblent pas à celles d'hier. Pas de kung-fu (ou presque), pas de films primés à Cannes (ou pas encore) : on est dans un cinéma fait par la Chine, pour la Chine, à une échelle industrielle.
Un cinéma de comédies populaires qui rapportent des milliards de yuans, de dramas romantiques qui comptent des centaines de millions de vues en streaming, de blockbusters patriotiques qui rivalisent avec Hollywood sur leur propre terrain. Et aussi, parfois, de films d'auteur qui surprennent tout le monde. Les sept noms qui suivent sont quasi inconnus en France, mais ce sont des mégastars dans un pays d'1,4 milliard d'habitants. Chacun raconte quelque chose de la Chine d'aujourd'hui que les noms classiques ne disent plus.
Wu Jing

Wu Jing (吴京) est l'acteur le plus rentable de l'histoire du cinéma chinois. Et vous n'en avez probablement jamais entendu parler. C'est le paradoxe parfait du cinéma chinois contemporain : un homme dont les films cumulent plus de 20 milliards de yuans de recettes au box-office, et dont le nom ne dit rien à un spectateur européen.
Formé au wushu comme Jet Li (il est passé par l'équipe de Pékin), Wu Jing a d'abord fait carrière dans le cinéma d'action hongkongais (SPL, Fatal Contact). Puis il a changé de registre. Wolf Warrior 2 (战狼2, 2017), qu'il a réalisé et dans lequel il joue, a explosé tous les records : 870 millions de dollars au box-office chinois, le deuxième film le plus lucratif jamais sorti dans un seul pays (derrière Star Wars: The Force Awakens aux États-Unis). Le film raconte l'histoire d'un ancien soldat chinois qui sauve des compatriotes et des locaux pendant une guerre civile en Afrique. C'est du pur cinéma d'action patriotique, le « Rambo chinois » comme l'ont surnommé les médias occidentaux.
Derrière le spectacle, Wolf Warrior 2 raconte quelque chose de profond sur la Chine actuelle : la fierté nationale, la volonté de projection internationale, l'idée que la Chine protège les siens partout dans le monde. Wu Jing a ensuite enchaîné avec La Bataille du lac Changjin (长津湖, film de guerre sur la Corée) et The Wandering Earth (流浪地球, science-fiction). À chaque fois, des records de box-office. C'est un cinéma que l'Europe ne voit jamais, mais qui façonne l'imaginaire de centaines de millions de spectateurs chinois.
Shen Teng

Shen Teng (沈腾) est le roi de la comédie en Chine, et son humour ne voyage pas. C'est dit sans jugement ; c'est même ce qui le rend fascinant comme clé de lecture. Là où Stephen Chow faisait rire en cantonais avec un humour absurde qui a fini par trouver un public international, Shen Teng fait rire en mandarin avec un humour ancré dans la vie quotidienne chinoise, et ça reste en Chine.
Né à Qiqihar, dans le Heilongjiang (le nord-est, pas exactement le centre de l'industrie du divertissement), il vient du théâtre comique. La troupe Mahua FunAge (开心麻花), dont il est la figure de proue, est un phénomène en Chine : elle produit des pièces de théâtre comiques qui sont ensuite adaptées au cinéma. Goodbye Mr. Loser (夏洛特烦恼, 2015) a lancé la machine ; Hello Mr. Billionaire (西虹市首富, 2018) et Moon Man (独行月球, 2022) ont confirmé que Shen Teng est le visage du rire chinois contemporain.
Ses personnages sont presque toujours les mêmes : des types ordinaires, un peu losers, qui se retrouvent dans des situations absurdes. C'est la Chine de la classe moyenne qui rit d'elle-même : ses rêves de richesse, ses maladresses, sa débrouillardise. Shen Teng est l'acteur dont le cumul de box-office en tant que rôle principal est le plus élevé de l'histoire du cinéma chinois. En France, personne ne le connaît.
Jackson Yee (Yi Yangqianxi)

Jackson Yee (易烊千玺) est peut-être le phénomène le plus improbable du cinéma chinois récent : une idole pop de boys band devenue l'un des acteurs les plus respectés de sa génération. Né en 2000 à Huaihua (Hunan), il rejoint les TFBoys à 13 ans, l'un des groupes de musique les plus populaires de Chine, équivalent d'un BTS à l'échelle chinoise.
Puis, à 17 ans, il tourne Better Days (少年的你, 2019), un film sur le harcèlement scolaire d'une intensité qui a pris tout le monde par surprise. Le film a été nommé à l'Oscar du meilleur film international, et la performance de Jackson Yee lui a valu une pluie de prix du meilleur espoir. Ce n'est pas un cas isolé : il a enchaîné avec A Little Red Flower (送你一朵小红花, 2020, un drame sur un jeune cancéreux),La Bataille du lac Changjin (avec Wu Jing), et Full River Red (满江红, 2023, le plus gros succès asiatique de l'année). Plus récemment, Resurrection (狂野时代, 2025) de Bi Gan a été primé à Cannes.
Ce qui rend Jackson Yee intéressant, c'est la trajectoire : passer de la pop idol au cinéma d'auteur, de la fan culture au respect critique. En Chine, c'est un parcours qui dit beaucoup sur la porosité entre l'industrie du divertissement et le cinéma « sérieux », et sur une génération qui refuse de choisir entre le populaire et l'exigeant.
Yang Mi

Yang Mi (杨幂) n'est pas seulement une actrice ; c'est un empire. Née à Pékin en 1986, enfant actrice, elle a construit au fil des années une marque qui couvre le cinéma, les séries télévisées, la mode et la production. En Chine, elle est omniprésente ; en dehors, invisible.
Son terrain de jeu principal, ce sont les dramas télévisés. Eternal Love (三生三世十里桃花, 2017), un drame fantastique romantique adapté d'un roman en ligne, a été un phénomène culturel : des milliards de vues en streaming, des produits dérivés partout, un film tiré de la série. Yang Mi y incarne une déesse renard à neuf queues dans un récit qui mêle mythologie chinoise et romance. C'est un genre (le xianxia, 仙侠, fantastique basé sur la mythologie taoïste) qui n'a pas d'équivalent en Occident et qui représente une part considérable de l'industrie télévisuelle chinoise.
Au-delà de ses rôles, Yang Mi a fondé sa propre société de production (Jaywalk Studio) qui a lancé la carrière de plusieurs jeunes acteurs. Elle est aussi une figure majeure de la mode en Chine, ambassadrice de marques de luxe. Ce qui la rend intéressante comme clé de lecture, c'est qu'elle incarne un modèle de star qui n'existe pas en Occident : à la fois actrice, productrice, influenceuse et femme d'affaires, dans un écosystème où les séries télévisées, les réseaux sociaux et le commerce forment un continuum.
Zhao Lusi

Zhao Lusi (赵露思) est la reine des dramas romantiques chinois, et son parcours raconte beaucoup sur la façon dont on devient star en Chine aujourd'hui. Née à Chengdu en 1998, elle n'a pas suivi le parcours classique des grandes écoles de cinéma pékinoises. Elle a percé via les plateformes de streaming, dans des séries produites à un rythme effréné pour un public jeune et connecté.
Hidden Love (偷偷藏不住, 2023) est son plus grand succès : une romance entre une lycéenne et l'ami de son frère aîné, un genre (le « sweet romance ») qui cartonne en Chine et qui s'exporte de mieux en mieux via Netflix et d'autres plateformes. Avant ça, il y a eu The Romance of Tiger and Rose (传闻中的陈芊芊, 2020), Love Like the Galaxy (星汉灿烂, 2022), et une dizaine d'autres séries qui l'ont installée comme la valeur sûre des romances historiques et contemporaines.
En 2024, Zhao Lusi a aussi traversé une période difficile, révélant publiquement qu'elle souffrait de dépression depuis 2019, mettant en lumière la pression que subissent les jeunes stars dans l'industrie chinoise du divertissement. Son parcours est révélateur de la machine à dramas chinoise : des saisons de production ultra-rapides, un public jeune et exigeant, des plateformes de streaming (iQIYI, Tencent Video, Youku) qui sont les vrais patrons du jeu, et des acteurs qui tournent parfois trois séries par an. C'est un univers que le spectateur européen ne voit pas, mais qui façonne les goûts et les imaginaires de toute une génération.
Xiao Zhan

Xiao Zhan (肖战) est l'acteur qu'il faut connaître pour comprendre la fan culture chinoise. Non pas parce que ses performances sont les plus marquantes (bien qu'il soit un acteur très correct), mais parce que le phénomène qui l'entoure est un cas d'étude sur la façon dont les stars sont fabriquées et défendues en Chine aujourd'hui.
Né à Chongqing en 1991, diplômé de design, il a d'abord participé à un télé-crochet avant de percer avec The Untamed (陈情令, 2019), une adaptation d'un roman BL (Boys'Love) extrêmement populaire en ligne. La série, qui raconte l'amitié (officiellement) entre deux jeunes cultivateurs dans un univers fantastique, a déclenché un engouement sans précédent. Xiao Zhan est devenu du jour au lendemain l'objet d'une dévotion de fans d'une intensité que l'Occident peine à imaginer : des armées de fans organisées en escouades sur les réseaux sociaux, capables de faire monter ou descendre des tendances, de boycotter des marques, de défendre leur idole contre toute critique.
En 2020, un incident impliquant ses fans (qui ont fait bloquer la plateforme d'archives AO3 en Chine) a provoqué un débat national sur le pouvoir des communautés de fans. C'est cet épisode qui rend Xiao Zhan intéressant : au-delà de l'acteur, il y a un phénomène social. La fan culture chinoise, le rapport entre les plateformes et les idoles, la frontière floue entre le divertissement et le militantisme en ligne ; tout ça passe par des visages comme le sien.
Jia Ling

Jia Ling (贾玲) est la preuve vivante que le cinéma chinois peut encore surprendre. Pas de formation d'actrice classique, pas de physique de star, pas de réseau dans l'industrie. Issue du xiangsheng (相声), cet art comique populaire du nord de la Chine, elle est devenue en deux films l'une des réalisatrices les plus rentables de l'histoire du cinéma mondial.
Nǐ hǎo, Lǐ Huànyīng (你好,李焕英, 2021), inspiré de la mort de sa propre mère, a rapporté plus de 5 milliards de yuans (environ 750 millions de dollars). YOLO (热辣滚烫, 2024) a encore dominé le box-office du Nouvel An chinois avec près de 3,5 milliards de yuans. Pour ce deuxième film (l'histoire d'une trentenaire en retrait de la société qui se reconstruit par la boxe), Jia Ling a perdu 50 kilos, un choix qui a fasciné autant que divisé.
Ce qui fait de Jia Ling un « nouveau visage » essentiel, c'est ce qu'elle raconte de la Chine d'aujourd'hui : un cinéma populaire, féminin, émotionnel, qui parle de deuil, de solitude, du regard des autres sur le corps, et qui touche des centaines de millions de spectateurs sans passer par le filtre des festivals internationaux. Dans une industrie dominée par les blockbusters patriotiques (Wu Jing) et les comédies de boys club (Shen Teng), elle a ouvert un espace qui n'existait pas.
Un cinéma qui ne nous attend pas
Le point commun de ces sept noms, c'est que leur succès ne dépend en rien de l'Occident. C'est la différence fondamentale avec la génération précédente : Bruce Lee avait besoin de Hollywood pour exister à l'international ; Jackie Chan a passé vingt ans à essayer de percer aux États-Unis ; Zhang Ziyi et Gong Li ont dû naviguer entre Pékin et Los Angeles. Les nouveaux visages du cinéma chinois n'ont pas ce problème. Le marché intérieur chinois est devenu si vaste (deuxième marché mondial, parfois premier selon les années) qu'il se suffit à lui-même.
Ça ne veut pas dire que ce cinéma est fermé. Les dramas de Zhao Lusi circulent sur Netflix ; *Better Days* de Jackson Yee a été nommé aux Oscars ; The Wandering Earth de Wu Jing a montré que la Chine pouvait faire de la science-fiction à l'échelle hollywoodienne. Mais la direction du regard a changé. Ces acteurs ne regardent pas vers l'Occident en espérant une reconnaissance ; ils regardent vers un public chinois qui est à la fois leur premier et leur principal interlocuteur. Pour un lecteur français, c'est peut-être la clé de lecture la plus importante de toutes : le cinéma chinois d'aujourd'hui ne cherche plus à nous parler. Il parle à la Chine. Et ça vaut la peine de tendre l'oreille.



