Le Guizhou, province enclavée du Sud-Ouest chinois (Xinan) longtemps considérée comme la plus pauvre de Chine, abrite à la fois 18 minorités ethniques), des paysages karstiques spectaculaires et, depuis quinze ans, le plus grand télescope radio du monde, les datacenters d'Apple, de Huawei et de Tencent. Une province qui, en deux décennies, est passée d'une industrialisation militaire isolée à une économie numérique mondialisée.
Sur un marché de Kaili, dans l'est du Guizhou, une femme d'une trentaine d'années choisit ses légumes. Elle porte la coiffe d'argent et la veste brodée des Miao, transmises par sa mère. Quand elle paie, elle scanne le QR code que le vendeur a accroché à son étal avec un bout de scotch.
La même main qui a brodé la veste pendant des mois, qui a piqué les fils de couleur un par un selon des motifs hérités, scanne le code en deux secondes.
C'est nous qui sommes étonnés. Pas elle.
La province qu'on n'a jamais voulue
Un vieux proverbe résume tout ce qu'il fallait penser du Guizhou : 天无三日晴,地无三尺平,人无三两银. Pas trois jours sans pluie. Pas trois pieds de terrain plat. Pas trois sous dans la poche.
Le ciel d'abord. Le Guizhou est l'une des provinces les plus humides de Chine. Il y pleut huit mois par an, en averses lentes ou en bruines tenaces, et le reste du temps la brume monte des rizières au matin et ne se lève qu'en milieu d'après-midi. On ne voit jamais loin au Guizhou. On marche dans du coton mouillé.

Le sol ensuite. La province est presque entièrement karstique, un paysage calcaire troué de grottes, de gouffres, de pics, de rivières qui disparaissent sous la roche pour ressurgir trois kilomètres plus loin. On ne peut pas marcher cinq minutes sans monter ou descendre. Les routes serpentent, les villages s'accrochent aux pentes, les rizières s'étagent en terrasses parce qu'il n'y a pas de plat. Le bruit de l'eau est partout. Sources, cascades, rivières souterraines qu'on entend gronder sous ses pieds.
Pendant deux mille ans, ces deux contraintes ont fait du Guizhou l'une des régions les plus pauvres de Chine. Pas de grand fleuve navigable, pas de capitale historique majeure, pas de production agricole excédentaire.
L'empire y envoyait ses fonctionnaires en disgrâce, ses garnisons d'avant-poste, ses condamnés à l'exil.
Quand la dynastie Ming a voulu, au 14e siècle, marquer sa présence dans ces montagnes, elle a construit la forteresse de Qingyan et fait venir des colons militaires du Jiangnan pour tenir la place. Leurs descendants, les Tunpu, vivent toujours dans leurs villages fortifiés, parlant un dialecte du Yangtsé inférieur figé depuis six siècles. On y conserve du chinois du 14e siècle comme dans un bocal.

Le karst, qui avait condamné l'économie, a sauvé les cultures. En fragmentant le territoire en milliers de vallées et de bassins fermés, il a laissé à des dizaines de groupes la place de coexister sans se fondre. Le Guizhou compte officiellement dix-huit minorités ethniques reconnues, plus de 37 % de la population. Miao, Dong, Bouyi, Shui, Yi, Gelao et bien d'autres, chacun avec sa langue, ses fêtes, ses costumes, ses chants. Les Dong sont célèbres pour leurs chœurs polyphoniques sans chef d'orchestre, classés au patrimoine immatériel de l'UNESCO ; on les écoute le soir dans les tours-tambours en bois, des constructions de quatre ou cinq étages assemblées sans un clou.
Une industrialisation cachée
La province a connu, comme le reste de la Chine, une industrialisation lourde. Mais elle l'a connue de manière particulière, et largement invisible. À partir de 1964, Mao décide de délocaliser une partie de l'industrie militaire chinoise dans les provinces de l'intérieur, à l'abri d'une éventuelle invasion soviétique ou américaine. C'est le 三线建设, le Troisième Front. Des usines d'armement, d'aéronautique, d'électronique militaire sont construites en secret dans les montagnes karstiques du Guizhou. Zunyi devient un grand centre aérospatial. Anshun et Liupanshui accueillent des sites industriels lourds. Ces installations ne sont pas connectées au reste de l'économie chinoise. Elles répondent à des plans, pas à des marchés.
À la même époque, l'extraction tourne à plein régime. Le Guizhou est l'un des grands producteurs chinois de bauxite, de phosphate, de charbon. Des mines à ciel ouvert éventrent les pentes karstiques, et les rivières prennent par endroits des couleurs étranges.

Et puis, à Maotai, dans le nord-ouest de la province, une distillerie continue de fermenter du sorgho rouge dans des jarres de terre selon une méthode qui n'a pas changé depuis cinq siècles. L'alcool qu'on y produit, le Moutai, est l'alcool des banquets officiels chinois depuis Mao. Dans les années 2010, Kweichow Moutai, l'entreprise qui le commercialise, devient l'une des plus grandes capitalisations boursières de Chine, parfois plus valorisée que les géants de la tech. Une distillerie artisanale, à la production rigoureusement limitée par les conditions micro-climatiques locales, devient l'une des sociétés les plus chères du pays.
Un alcool fermenté en jarres de terre coté à Shanghai à des centaines de milliards de yuans.
Le retournement
À partir des années 2000, l'État chinois décide d'accélérer.
Le raisonnement officiel est politique (réduction des inégalités régionales, lutte contre la pauvreté), mais il y a aussi un calcul. La province a deux atouts que personne ne voyait. Son climat, d'abord. À mille mètres d'altitude moyenne, dans une région humide mais tempérée, le Guizhou offre des températures stables toute l'année, ce qui réduit considérablement les coûts de refroidissement des serveurs. Sa géologie, ensuite. Les grottes karstiques, fraîches, sèches, naturellement protégées, sont des idéales pour les datacenters. Et les cratères calcaires offrent des dépressions naturelles parfaites pour poser des télescopes géants.

En 2014, le gouvernement central désigne le Guizhou comme zone pilote nationale du big data. Apple y installe en 2018 les serveurs iCloud de tous ses utilisateurs chinois, dans un datacenter de Gui'an. Huawei, Tencent et l'État chinois suivent, parfois en logeant directement leurs machines dans des grottes naturelles aménagées.
En 2016, dans le comté de Pingtang, l'État inaugure FAST (Five-hundred-meter Aperture Spherical Telescope), le plus grand radiotélescope du monde, posé dans une dépression karstique de 500 mètres de diamètre. Le télescope cherche des planètes habitables et des signaux extraterrestres. Il est installé dans une vallée où, il y a trente ans, les paysans Buyi n'avaient pas l'électricité.
Pendant ce temps, le réseau ferroviaire à grande vitesse atteint Guiyang. Aujourd'hui, on relie Canton à la capitale du Guizhou en quatre heures, Pékin en huit. Et les ponts. Le Guizhou est devenu, depuis dix ans, le pays des ponts records. Sur les cent ponts les plus hauts du monde, près de la moitié sont au Guizhou. Le pont de Beipanjiang, à 565 mètres au-dessus de la rivière, est le plus haut pont du monde depuis 2016. Le karst, qui pendant deux mille ans avait empêché tout déplacement, est devenu un terrain de jeu pour ingénieurs.

Ce modèle ne va pas sans critiques. Plusieurs datacenters ont tourné à bas régime pendant des années. Des journalistes parlent d'éléphants blancs. Mais l'État chinois ne cherche pas la rentabilité immédiate d'une infrastructure. Il crée les conditions pour que la demande émerge, quitte à ce qu'elle prenne dix ans. C'est une forme de pari sur l'avenir, rendue possible par une puissance publique qui n'a pas à convaincre des électeurs ou des actionnaires tous les trimestres. Le Guizhou n'attend pas que le marché vienne à lui. Il le fait venir de force.
Et le Guizhou n'est pas un cas isolé. D'autres provinces périphériques, le Yunnan, le Gansu, le Ningxia, suivent une trajectoire similaire, avec moins d'éclat médiatique. Le Guizhou est simplement le cas le plus spectaculaire d'un modèle chinois plus large appliqué aux arrière-pays : industrialiser par bonds, en sautant les étapes que d'autres pays avaient cru nécessaires.
Deux Guizhou dans la même journée
Le voyageur d'aujourd'hui se déplace entre les deux Guizhou sans avoir à le décider.
Il prend un train à grande vitesse depuis Guiyang. Quarante minutes plus tard, il est à Kaili. De là, un taxi le mène en deux heures à Xijiang, le grand village Miao aux mille maisons, où les habitations en bois s'accrochent aux pentes et où le torrent coule au milieu du village. La route passe sur des ponts vertigineux qui surplombent des vallées karstiques. Le soir, dans la maison sur pilotis qui semble figée dans le 18e siècle, la jeune fille de la famille regarde Douyin sur le canapé pendant que sa mère prépare le riz au feu de bois.

À Langde, village voisin moins touristique, l'orfèvrerie en argent et la broderie Miao se transmettent encore de mère en fille. Ce sont des savoir-faire qui s'éteignaient lentement, dans les années 1990, avec l'exode rural et la migration des jeunes vers les usines de la côte. La demande touristique, chinoise et étrangère, leur a redonné une valeur économique. Aujourd'hui, certaines femmes vivent de la broderie qu'elles vendent aux visiteurs, et transmettent leur art parce qu'il les nourrit. La femme du marché de Kaili porte sa veste parce que c'est sa veste, et parce que c'est aussi grâce à cette veste qu'elle peut en vivre. Le tourisme fige et préserve en même temps. Les deux phrases sont vraies.

Le lendemain, on repart par un autre pont, et le soir on dîne à Guiyang dans un restaurant ouvert par un jeune entrepreneur revenu de Shanghai parce que les loyers à Guiyang sont moins chers et l'air plus propre. Il a travaillé chez Tencent, et il revient ouvrir un restaurant de cuisine Dong. Il sert un thé sauvage cueilli par sa grand-mère dans la montagne.
On voudrait raconter ce voyage à son retour. On bute. Aucune des images qui circulent sur le Guizhou ne suffit.
Ni les minorités folklorisées des reportages, ni les ponts records des vidéos d'ingénierie. Quelque chose résiste au récit, parce que ce qu'on a vu ne ressemble à aucun schéma connu de développement.
Pas d'usines suivies de classes moyennes suivies de services suivis de numérique. Une province rurale, montagneuse, ethniquement fragmentée, branchée directement sur le cloud mondial. Et le vertige discret qui en résulte : peut-être que la séquence européenne, qu'on prenait pour universelle, n'était jamais qu'un chemin parmi d'autres.
Y aller, pour quoi faire
Allez au Guizhou en hiver, si vous pouvez. La brume est plus épaisse, les villages plus silencieux, les datacenters dans les grottes restent à la même température toute l'année. Vous serez seul sur les sentiers des rizières de Jiabang. Vous boirez du thé chaud dans des maisons de bois où le feu ne s'éteint pas. Vous prendrez un train à grande vitesse pour aller voir, dans une vallée karstique, un radiotélescope plus grand qu'un stade. Et vous reviendrez en train à Guiyang le même soir.
Vous repartirez sans avoir réussi à classer ce que vous avez vu. Vous aurez vu une province qui a sauté un siècle. Et qui, malgré ce saut, ressemble encore à elle-même.



