Le Yunnan (云南), province du Sud-Ouest chinois frontalière du Laos, de la Birmanie et du Tibet, ne se résume ni à ses minorités ethniques ni à ses paysages spectaculaires. C'est une diagonale qui monte du Xishuangbanna tropical aux sommets himalayens. Une Chine qui s'étage par altitudes, qui exporte son thé pu'er par la route du thé et des chevaux, et qui défait les certitudes qu'on avait sur la Chine han.
Mon beau-père est du Dongbei, l'extrême nord-est de la Chine, à plus de trois mille kilomètres du Yunnan. C'est lui pourtant qui m'a appris à aimer le thé pu'er. Il sort la galette compressée, la casse avec un petit couteau en forme de pic, fait chauffer l'eau, jette la première infusion (toujours), et sert dans des coupes minuscules. Le thé est sombre, presque noir, terreux, un peu animal. La première fois, je n'ai pas aimé. La troisième, je commençais à comprendre. Aujourd'hui, je le préfère à tous les autres.
Le pu'er vient du Yunnan. Plus précisément des collines du sud du Yunnan, autour de la ville de Pu'er, non loin des frontières du Laos et de la Birmanie. C'est un thé qu'on fait vieillir comme on fait vieillir un vin, parfois pendant vingt ans, parfois plus. Aucun autre thé chinois ne se traite comme ça. Aucun autre thé chinois n'a ce goût-là.
Le pu'er voyage. Il finit dans la théière d'un retraité du Dongbei. Il finit dans la mienne, en France, des décennies plus tard. Et il garde, jusque dans la coupe, le goût d'un ailleurs qu'il n'a jamais quitté tout à fait.
C'est sans doute la meilleure manière d'entrer dans le Yunnan : par un objet qui en est sorti, et qui pourtant continue de dire d'où il vient.
Une province qui monte
Le Yunnan ne se visite pas, il se gravit.
On entre par Kunming, posée à 1 890 mètres, sur un grand plateau au climat si doux qu'on l'appelle la ville de l'éternel printemps. On monte vers Dali, à près de 2 000 mètres, autour du lac Erhai, encadré par les neiges de la chaîne du Cangshan. On monte encore vers Lijiang, à 2 400 mètres, dans les vallées Naxi. Et on continue de monter, vers Shangri-La, à 3 200 mètres, où les drapeaux de prière commencent à claquer dans le vent et où l'idée qu'on se faisait de la Chine commence à devenir insuffisante.

Au nord-ouest de la province, à la frontière du Tibet autonome, le Kawagebo culmine à 6 740 mètres. Au sud, dans la jungle du Xishuangbanna, on est à peine au-dessus du niveau de la mer, parmi les bananiers, les éléphants et les maisons sur pilotis des Dai.
Entre les deux, il y a vingt-six groupes ethniques officiels, des dizaines de microclimats, des cuisines qui ne se ressemblent pas d'une vallée à l'autre, et la sensation persistante qu'on ne traverse pas une province mais un dénivelé.
C'est cette verticalité qui explique tout le reste. Quand on monte de six mille mètres en quelques centaines de kilomètres, on ne change pas seulement d'altitude. On change d'air, de pluie, de plantes, d'animaux, de toits, de dieux. Les Dai sont en bas parce qu'ils cultivent le riz et craignent le froid. Les Yi sont à mi-pente parce qu'ils élèvent les chèvres sur les versants secs. Les Tibétains sont en haut parce qu'ils ont appris, depuis très longtemps, à respirer un air mince. Aucun de ces peuples n'a choisi sa place sur une carte. Chacun occupe l'étage où sa manière de vivre était possible.

C'est pour ça qu'au Yunnan, on ne change pas de province quand on traverse une frontière administrative. On change de province quand on franchit un col.
Un royaume qui regardait ailleurs
Pendant cinq siècles, le Yunnan n'a pas été chinois.
Du 8e au 13e siècle, la région a été gouvernée par deux royaumes successifs, Nanzhao puis Dali, qui devinrent bouddhistes et regardaient autant vers la Birmanie et le Tibet que vers Chang'an (actuelle Xi'an). Ces royaumes parlaient leurs propres langues, écrivaient leur propre histoire, frappaient leur propre monnaie. Ils négociaient avec l'empire Tang, puis avec les Song, sans s'y soumettre. Le bouddhisme y est arrivé par le sud et par l'ouest, par les routes caravanières, pas par les missions impériales venues du nord.
Le Yunnan n'est intégré à l'empire chinois qu'en 1253, par les Mongols de Kubilai Khan, dans le grand mouvement de conquête qui donnera la dynastie Yuan. À l'échelle d'une civilisation qui en compte plus de trente, c'est récent. Le Yunnan est entré tard, et il en garde quelque chose.

Cette autonomie n'était pas seulement politique, elle était matérielle. Pendant plus de mille ans, le Yunnan a vécu d'un réseau commercial qui passait largement à côté de l'empire : la route du thé et des chevaux, qui partait des plantations du Pu'er, traversait Dali et Lijiang, et montait vers Lhassa et la Birmanie. Le Yunnan exportait son thé compressé, importait des chevaux tibétains, et tissait un commerce horizontal avec ses voisins du sud et de l'ouest bien avant de tisser un commerce vertical avec Pékin.
C'est une route que la plupart des Occidentaux ne connaissent pas. Pendant des siècles, des caravanes ont franchi des cols à quatre mille mètres pour livrer du thé à des Tibétains qui en avaient besoin. Le pu'er a la forme compressée qu'on lui connaît parce qu'il fallait pouvoir le sangler sur le dos d'un mulet et le transporter pendant des mois sans qu'il se gâte. La forme du thé, c'est la mémoire du voyage.
Ce que la diagonale a produit
Le marché de Zhuanxin, à Kunming, ouvre à six heures. À sept heures, il faut jouer des coudes. Les vendeurs hurlent les prix, les acheteurs hurlent leurs contre-propositions, les motos passent entre les étals avec des poulets vivants attachés au porte-bagages. Des caisses en plastique bleu débordent de champignons qu'on ne voit nulle part ailleurs en Chine : des bolets sauvages presque noirs, des trompettes de la mort, des matsutake qu'une grand-mère soupèse un par un avant d'en choisir trois.

À côté, des fleurs comestibles vendues en bottes, comme on vendrait des herbes en France : capucines, fleurs de courgettes, fleurs de ciboulette, jasmin. Du fromage de chèvre frais, le rubing, qu'on fait griller à la poêle et qu'on mange salé ou sucré. Du fromage en Chine. Une anomalie absolue, dans un pays où les produits laitiers sont historiquement absents de l'alimentation han.
Du café, aussi, en sacs, en grains, en infusions. Le Yunnan est le premier producteur de café de Chine, héritage des missionnaires français qui en avaient planté à la fin du 19e siècle, dans la région de Pu'er précisément, là où poussait déjà le thé. Le même climat fait pousser le café et le thé, et personne ne semble trouver ça étrange.
À Dali, les Bai mangent des galettes de riz grillées qui ne ressemblent à rien d'autre en Chine. À Lijiang, les Naxi écrivent encore avec une écriture pictographique, le dongba, une écriture pictographique encore vivante, transmise par les prêtres rituels d'une religion qui mélange chamanisme, bouddhisme et influences tibétaines. Dans le Xishuangbanna, les Dai célèbrent le Songkran, la fête de l'eau, comme les Thaïs et les Laotiens, parce qu'ils sont, ethniquement et linguistiquement, plus proches d'un Thaï du nord que d'un Han de Pékin.

Chacun de ces détails est une trace. Pas une trace folklorique, une trace de ce que cette diagonale a permis d'exister. Une cuisine qui mange du fromage parce que les Bai ont appris à le faire au contact des peuples des hauteurs. Une écriture qui survit parce que les vallées Naxi ont été assez isolées pour que les prêtres dongba continuent de la transmettre. Une fête de l'eau parce que la jungle du Xishuangbanna n'a jamais cessé d'être, culturellement, l'extrémité nord de l'Asie du Sud-Est.
Le Yunnan d'aujourd'hui
En janvier 2023, une série télé chinoise est sortie sur CCTV. « Meet Yourself » (去有风的地方, « Aller là où souffle le vent ») raconte l'histoire d'une jeune cadre de Pékin, épuisée par son travail dans l'hôtellerie de luxe, qui démissionne et descend s'installer dans un village près de Dali pour réapprendre à vivre. Quarante épisodes de slow life, de levers de soleil sur l'Erhai, d'amitiés en cour intérieure, d'un beau garçon qui parle doucement et qui a quitté la ville lui aussi. La série a été un phénomène. Et les mois qui ont suivi sa diffusion, le tourisme à Dali a explosé.
La Chine d'aujourd'hui, c'est une génération urbaine qui parle d'involution (内卷, nèijuǎn), de course épuisante, et qui a inventé le Tang Ping (躺平, « s'allonger »), pour décrire son envie de sortir du jeu. Cette génération cherche un lieu où poser sa fatigue. Et le Yunnan, avec ses lacs, ses montagnes, ses cafés en cour bai et ses jeunes Naxi qui jouent du luth, est devenu ce lieu. À Dali, on parle même des Dali piao, les « flottants de Dali », ces urbains de Pékin et de Shanghai qui sont descendus pour quelques semaines et qui ne sont jamais remontés.

Le Yunnan n'a pas demandé ce rôle, mais il l'assume. Les vieilles villes sont restaurées, parfois trop. Les cafés et les auberges se multiplient. Une partie de ce qu'on vient y chercher est mise en scène pour qu'on la trouve. Et en même temps, une autre partie de ce qu'on y trouve continue d'exister parce qu'elle a toujours existé : les marchés à champignons, les fêtes de l'eau, l'écriture dongba. La province est devenue un décor, et elle est restée elle-même. Les deux phrases sont vraies en même temps, et c'est ce qui rend le Yunnan d'aujourd'hui difficile à juger.
À Shangri-La (qui s'appelait Zhongdian jusqu'en 2001, avant qu'on la rebaptise pour des raisons touristiques évidentes), les jeunes Tibétains roulent en scooter électrique et postent sur Douyin entre deux séances au monastère. La modernité est partout, y compris dans les hauteurs supposément préservées. Le Yunnan vit la même tension que tout le Sud-Ouest chinois : il est devenu une destination, et il n'a pas envie de devenir un décor. Mais il a aussi des atouts que les autres provinces n'ont pas.
Sa diversité est tellement grande qu'aucun cliché ne tient longtemps. Vous arrivez avec l'image des Naxi en costume, vous repartez avec celle d'un café du Pu'er qui a remporté un prix à un concours international. Vous arrivez en cherchant Shangri-La, vous trouvez une bourgade tibétaine sous la neige où une vieille dame fait tourner son moulin à prières devant un magasin qui vend des chargeurs USB. Vous arrivez avec une carte mentale, vous repartez avec une autre.

C'est peut-être ça, finalement, le Yunnan. Pas une province où on coche des étapes, mais une province qui défait, doucement, les certitudes qu'on avait sur la Chine. Une diagonale qui monte, et qui, à mesure qu'elle monte, fait apparaître une Chine qu'on n'attendait pas.
Y aller, pour quoi faire
On ne va pas au Yunnan pour voir « la Chine ». On y va pour voir une Chine qui s'éloigne d'elle-même sans cesser d'être elle. Une Chine qui a été un royaume, qui a regardé vers la Birmanie avant de regarder vers Pékin, qui boit son thé en forme de galette parce qu'il fallait pouvoir le mettre sur un mulet, qui mange du fromage et qui produit du café, qui s'étage par altitudes plutôt que de s'organiser par villes.
Si c'est votre premier voyage en Chine, le Yunnan n'est probablement pas la meilleure idée. C'est trop divers, trop étendu, trop loin des images mentales qu'on a en arrivant. Vous risquez de ne pas reconnaître ce que vous cherchez.
Mais si vous y allez après Pékin, après Shanghai, après le Sichuan peut-être, alors le Yunnan fait quelque chose de particulier. Il vous montre que la Chine est plus grande que vous ne le pensiez. Pas plus grande géographiquement (ça, on le savait), mais plus grande dans ce qu'elle peut contenir. Une province où on peut passer la nuit dans une maison Dai sur pilotis et, le surlendemain, partager le thé au beurre de yack avec une famille tibétaine, sans jamais sortir de la même unité administrative.
Et puis, à la fin du voyage, on rapporte forcément une galette de pu'er. On la garde dans un placard. Elle vieillit doucement. Et chaque fois qu'on en casse un morceau, des années plus tard, on retrouve le goût terreux et animal de cette province qui n'a jamais cessé d'envoyer ses choses dans le monde, depuis les caravanes du 8e siècle jusqu'à votre cuisine. Le Yunnan ne se quitte pas vraiment. Il vous suit dans la théière.



