Cuisine du Sichuan : l'ingrédient le plus chinois n'est pas chinois

La cuisine du Sichuan : comment un ingrédient étranger est devenu l'âme d'une province

Le plat le plus « typiquement chinois » du monde repose sur un ingrédient qui n'est pas chinois. L'histoire de la cuisine sichuanaise (川菜) est celle d'une adoption, d'une transformation et d'une inversion sociale complète. Elle raconte, en miniature, ce que la Chine fait depuis toujours avec ce qui vient d'ailleurs.

Demandez à n'importe qui de citer un plat chinois. Il y a de fortes chances que la réponse soit un plat du Sichuan : le mapo tofu, le poulet Kung Pao, le hotpot. Ces plats sont devenus, dans l'imaginaire mondial, l'incarnation même de la cuisine chinoise. Le rouge profond de l'huile pimentée, la sensation de brûlure sur les lèvres, l'engourdissement qui monte ; c'est ça, pour beaucoup, « manger chinois ».

Or l'ingrédient qui produit cette sensation (le piment, le Capsicum) n'est pas chinois. Il est américain. Il est arrivé des Amériques via les routes commerciales portugaises et espagnoles à la fin du 16e siècle. Et pendant longtemps, personne en Chine ne l'a mangé. C'était une plante ornementale, jolie et inutile.

La cuisine du Sichuan telle qu'on la connaît aujourd'hui, l'une des 8 grandes traditions culinaires chinoises a moins de 300 ans. Avant cela, le Sichuan cuisinait déjà depuis des siècles, avec une identité forte et des saveurs complexes. Mais sans un seul grain de piment.

Un autre Sichuan : ce qu'il y avait avant le piment

Il faut se défaire d'un réflexe : imaginer que sans piment, le Sichuan était fade. C'est l'inverse. La province avait déjà un répertoire de saveurs intense, construit autour d'ingrédients que l'on oublie souvent.

Le poivre du Sichuan (花椒 huājiāo) était là depuis des millénaires. Utilisé dès la dynastie Qin (3e siècle avant JC), il servait aussi bien en cuisine qu'en médecine, et on l'offrait même en tribut à l'empereur. Le gingembre (姜 jiāng) apportait une chaleur aromatique. Les baies de cornouiller (茱萸 zhūyú, le fruit du cornus mas) ajoutaient une âcreté piquante. Ensemble, ces trois ingrédients formaient ce qu'on appelait les « trois parfums » (三香 sānxiāng) de la cuisine ancienne.

Il y avait aussi tout un univers de fermentations : pâtes de soja, légumes au vinaigre, haricots noirs fermentés (豆豉 dòuchǐ). Le sésame, l'anis étoilé, la cannelle de Chine (桂皮 guìpí) complétaient le tableau. La cuisine du Sichuan était déjà célèbre il y a 800 ans ; sous la dynastie Song, des restaurants sichuanais existaient à Hangzhou, la capitale impériale, à des centaines de kilomètres de là.

Le registre sensoriel de ce Sichuan ancien était celui du 辛辣 (xīn là), le « piquant aromatique » : une chaleur enveloppante, parfumée, qui montait doucement. Pas la brûlure frontale du piment. Une musique en sourdine plutôt qu'un cri.

Puis le piment est arrivé. Et tout a changé.

Le sel des pauvres

L'histoire du piment en Chine ne commence pas au Sichuan. Elle commence au Guizhou, une province voisine, montagneuse, enclavée et pauvre. Et elle commence par une question d'argent, pas de goût.

En Chine impériale, le sel était un monopole d'État. Il était taxé, contrôlé, distribué par des circuits officiels. Dans les provinces de l'intérieur, loin des salines côtières et des puits de sel, il était rare et cher. Au Guizhou, qui ne possédait pas un seul puits de sel, le prix était prohibitif pour les paysans et les communautés de minorités ethniques (Miao, Tujia). Il fallait trouver autre chose pour rendre la nourriture mangeable.

Le piment, qui poussait facilement dans le climat subtropical, est devenu ce « autre chose ». Pas par goût de l'aventure ; par nécessité économique. On l'appelait d'ailleurs 海椒 (hǎijiāo, « poivre de la mer »), un nom qui trahit son origine étrangère et maritime. Les premières recettes au piment documentées en Chine apparaissent dans un livre de cuisine du Guizhou en 1790.

De là, le piment a descendu les vallées vers le Sichuan et le Hunan. Et pendant tout le 18e et le 19e siècle, manger pimenté, c'était manger comme un pauvre. Les lettrés, les fonctionnaires impériaux, les élites urbaines considéraient le piment comme un aliment grossier, indigne d'une table raffinée. Le piment était le marqueur d'une classe sociale, pas d'une culture gastronomique.

C'est ici qu'il faut comprendre quelque chose qui change le regard sur toute cette cuisine.

Les tripes dans le bouillon : quand la nécessité invente le luxe

L'histoire du hotpot (火锅 huǒguō) du Sichuan illustre parfaitement cette mécanique. Le plat est né sur les quais de Chongqing (qui faisait alors partie du Sichuan), dans les milieux les plus pauvres. Les dockers, les porteurs, les ouvriers récupéraient ce que les bouchers et les restaurants jetaient : les tripes, les estomacs, les intestins, les morceaux de sang caillé. Ce que personne ne voulait.

Pour rendre ces morceaux mangeables, ils les plongeaient dans un bouillon tellement chargé en piment et en poivre qu'il aurait assommé un bœuf. Le feu du málà (麻辣) n'était pas là pour le plaisir ; il était là pour masquer, pour transformer, pour rendre comestible ce qui sans lui aurait été insupportable.

C'est exactement la même logique que celle du berger pyrénéen avec son fromage de brebis. Quand le fromage avait trop vieilli, que le goût était devenu trop fort, le berger le mangeait avec de la confiture de cerise noire. Pas par raffinement ; par nécessité. La confiture couvrait ce que le palais refusait.

Et dans les deux cas, l'ironie de l'histoire est la même : ce qui était la cuisine de la survie est devenu la cuisine de la distinction. Aujourd'hui, dans les hotpots de Chengdu, les tripes (毛肚 máodǔ), l'aorte de bœuf (黄喉 huánghóu), l'estomac sont les garnitures les plus chères de la carte. Les clients se battent pour commander ce que les dockers mangeaient parce qu'ils n'avaient rien d'autre. Le fromage de brebis affiné avec sa confiture artisanale se vend aujourd'hui dans les épiceries fines à Paris. La boucle est la même.

Le piment n'a pas seulement changé le goût du Sichuan. Il a inversé la hiérarchie sociale de toute une cuisine.

Le málà : une invention, pas une tradition

La rencontre entre le piment (étranger, récent, populaire) et le poivre du Sichuan (local, ancien, déjà noble) a produit quelque chose qui n'existait nulle part avant : le málà (麻辣).

Il faut comprendre que ce mot désigne deux sensations distinctes, simultanées. Le 麻 (má) est l'engourdissement, le picotement, cette vibration étrange sur la langue produite par le poivre du Sichuan. Le 辣 (là) est la brûlure du piment. L'un engourdit ; l'autre enflamme. Ensemble, ils créent une confusion sensorielle qui ne ressemble ni au piquant indien, ni au feu mexicain, ni à la chaleur thaïlandaise. C'est un profil unique au monde.

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Et le poivre du Sichuan lui-même est un imposteur magnifique. Ce n'est pas un poivre. C'est la cosse séchée d'une baie d'agrume (du genre Zanthoxylum, la même famille que le citron). Il contient une molécule appelée hydroxy-alpha-sanshool, qui agit sur plusieurs types de terminaisons nerveuses à la fois, activant des récepteurs normalement insensibles au toucher et au froid. Le résultat est cette sensation impossible à décrire autrement qu'en la vivant : un bourdonnement, un picotement, comme si la langue vibrait à une fréquence précise.

Le málà n'a que quelques siècles d'existence. On le présente comme une tradition immémoriale ; c'est en réalité une invention née de la collision entre un ingrédient américain et une baie chinoise, dans le contexte d'une cuisine de pauvres qui cherchaient à survivre. La tradition la plus « authentique » du Sichuan est un accident de l'histoire mondiale.

Le piment au Sichuan, c'est la Chine en miniature

Un ingrédient arrive de l'extérieur. Il est d'abord ignoré, puis adopté par les marges (les pauvres, les minorités ethniques, les provinces enclavées). Puis il est transformé en profondeur, combiné avec des éléments locaux, jusqu'à devenir méconnaissable. Et quelques générations plus tard, plus personne ne se souvient qu'il venait d'ailleurs. Il est devenu « chinois ».

C'est exactement ce que la Chine a fait avec le bouddhisme, arrivé d'Inde et devenu le bouddhisme Chan (puis le Zen japonais). C'est ce qu'elle a fait avec le marxisme, devenu « socialisme aux caractéristiques chinoises ». C'est ce qu'elle fait aujourd'hui avec les technologies numériques, importées d'Occident et transformées en un écosystème (WeChat, Alipay, Douyin) que la Silicon Valley observe désormais avec perplexité.

Le Sichuan n'invente pas le piment. Il le sinise. Et au bout du processus, c'est le monde entier qui associe le piment à la Chine, oubliant complètement qu'il vient du Mexique.

Goûter le Sichuan : quelques plats, quelques histoires

La cuisine du Sichuan revendique 24 profils de goût distincts, et les Sichuanais aiment dire « cent plats, cent saveurs » (百菜百味 bǎi cài bǎi wèi). Voici quelques plats qui racontent chacun un bout de cette histoire.

Le hotpot (火锅 huǒguō) : la marmite des dockers

Fondue sichuanaise

Né sur les quais de Chongqing, le hotpot est passé des tripes des ouvriers aux tables climatisées des centres commerciaux de Chengdu. Le principe est simple : un bouillon brûlant (dont on choisit l'intensité, du doux au volcanique) est posé au centre de la table. Chacun y plonge ses ingrédients (viande, légumes, tofu, nouilles, abats) quelques secondes, puis les trempe dans une sauce qu'il compose lui-même. C'est un repas collectif, bruyant, interminable ; en Chine, un hotpot n'est pas un dîner, c'est un événement social.

Le mapo tofu (麻婆豆腐) : le plat d'une femme au visage grêlé

Mapo Tofu

L'un des plats les plus célèbres au monde porte un nom que personne ne traduit. 麻婆 (mápó) signifie « la vieille femme au visage marqué par la variole ». Dans les années 1860, à Chengdu, une certaine Madame Chen tenait une gargote près d'un pont où passaient les porteurs d'huile. Elle leur servait du tofu dans une sauce de pâte de fèves fermentées (豆瓣, dòubàn), de haricots noirs, de piment et de poivre du Sichuan, avec un peu de porc haché. C'était bon marché, nourrissant, et assez relevé pour faire oublier la fatigue. Le plat a survécu à la gargote, au pont, à Madame Chen, et à la dynastie Qing.

Le poulet Kung Pao (宫保鸡丁) : du palais du gouverneur au menu de fast-food

Poulet Kung Pao

Le nom signifie « poulet en dés du gardien du Palais ». Ce gardien était Ding Baozhen, un gouverneur du Sichuan sous la dynastie Qing, dont le titre honorifique était 宫保 (gōngbǎo). Le plat (poulet sauté avec des cacahuètes, des piments séchés et du poivre du Sichuan) est associé à sa table ; mais la version que l'on trouve dans les restaurants chinois en Occident n'a souvent plus rien d'épicé. Elle a subi la même simplification que le reste de la cuisine chinoise exportée : adoucie, arrondie, dépouillée de ce qui dérange.

Les Dan Dan Mian (担担面) : les nouilles du porteur ambulant

Dan Dan Mian

Le nom ne désigne pas un ingrédient ni une saveur ; il désigne un outil. 担担 (dàndàn), c'est la palanche, la perche en bambou que les vendeurs de rue posaient sur leurs épaules, avec d'un côté les nouilles, de l'autre les condiments (vinaigre noir, huile pimentée, poivre du Sichuan moulu, cacahuètes écrasées, ail, oignon vert). Chaque bol était composé à la demande, sur le trottoir, pour quelques centimes. C'est la cuisine de rue dans sa forme la plus pure : pas de restaurant, pas de carte, pas de décor. Juste un homme, une perche et un bol.

Le porc remis au wok (回锅肉 huíguōròu) : la double cuisson

Porc remis au wok, ou Porc double cuisson

Le plat le plus quotidien du Sichuan. 回锅 signifie littéralement « retourner au wok » : le porc est d'abord bouilli entier, puis tranché et sauté une seconde fois avec de la pâte de fèves pimentée (豆瓣酱, dòubànjiàng), des haricots noirs fermentés et de l'ail vert. La double cuisson donne une texture que rien d'autre ne produit : fondant à l'intérieur, légèrement croustillant à l'extérieur. C'est le plat que les Sichuanais réclament quand ils rentrent chez eux après un long voyage.

Le Fuqi Fei Pian (夫妻肺片) : les tranches de poumon du mari et de la femme

Fuqi Fei Pian

Ne vous fiez pas au nom : il n'y a généralement pas de poumon dans ce plat, mais de la langue, de l'estomac, du cœur de bœuf, tranchés fin et arrosés d'une vinaigrette d'huile pimentée, de vinaigre noir, de poivre du Sichuan et de sésame. Le nom vient d'un couple de Chengdu qui poussait un chariot dans les rues pour vendre ses tranches de bœuf vinaigrées. Elles étaient si bonnes qu'un client satisfait leur offrit une enseigne en or portant ces quatre caractères. L'histoire est peut-être embellie ; le plat, lui, est bien réel, et il incarne parfaitement la logique du Sichuan : prendre les morceaux les moins nobles et les transformer en quelque chose que l'on se dispute.

Le Sichuan en trois saveurs

Au-delà du málà, la cuisine du Sichuan utilise des dizaines de profils de goût. Trois méritent qu'on s'y arrête, parce qu'ils montrent que cette cuisine est bien plus que « du feu ».

Yúxiāng (鱼香), l'arôme de poisson : il n'y a pas de poisson. Le nom vient des assaisonnements traditionnellement utilisés pour cuisiner le poisson d'eau douce (piments marinés, vinaigre, sucre, gingembre, ail). Appliqués à du porc ou des aubergines, ils produisent une saveur sucrée-acidulée-piquante d'une complexité surprenante. C'est le profil de goût le plus contre-intuitif du Sichuan : un nom de poisson, pas de poisson, et un résultat qui ne ressemble à rien d'autre.

Guàiwèi (怪味), la saveur étrange : un mélange qui cherche l'équilibre parfait entre salé, sucré, acide, piquant et engourdi. Aucune saveur ne doit dominer les autres. On la retrouve surtout dans les plats froids (poulet, noix). Ce profil existe depuis la dynastie Song, bien avant le piment ; il témoigne de cette obsession sichuanaise pour l'équilibre dans la complexité.

Suān là (酸辣), l'acide piquant : vinaigre noir et piment, une combinaison que l'on retrouve dans les soupes et les nouilles. C'est le profil le plus addictif pour les non-initiés ; l'acidité tempère le feu et relance l'appétit.

Quand ma femme chinoise apprend qu'un restaurant chinois ouvre, elle ne demande pas s'il est bon. Elle demande d'où vient le chef.

La prochaine fois que vous mangerez un mapo tofu, pensez à ceci : vous mangez un plat inventé par une femme au visage grêlé pour des porteurs d'huile, assaisonné avec un ingrédient américain arrivé par bateau portugais, combiné avec une baie d'agrume que les Chinois utilisaient déjà quand Rome était une république. Tout cela dans un bol de tofu, l'aliment le plus ordinaire de la cuisine chinoise.

C'est ça, le Sichuan. Et c'est ça, la Chine : prendre ce qui vient d'ailleurs, le mélanger avec ce qui était déjà là, et produire quelque chose que le monde entier finit par considérer comme « authentiquement chinois ».

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