Île tropicale à la pointe sud de la Chine, Hainan est devenue la grande destination balnéaire du pays, sa « Hawaï chinoise ». Pendant des siècles, pourtant, c'était l'inverse : le bout du monde où l'empire reléguait ses fonctionnaires en disgrâce. La même distance qui faisait de l'île un châtiment en fait aujourd'hui une évasion.
Si vous marchez sur une plage de Sanya en plein hiver, vous verrez autour de vous des familles venues de Pékin ou de Harbin qui photographient les cocotiers, les pieds dans un sable que la neige n'atteint jamais. À quelques kilomètres de là, sur la côte, d'énormes rochers gravés portent un nom que tout Chinois connaît : Tianya Haijiao, « le bout du ciel, le coin de la mer ».
Pendant des siècles, ce nom n'a pas fait rêver : il désignait la fin du monde connu, l'endroit au-delà duquel on n'envoyait que ceux dont on voulait se débarrasser.
Le même rivage, deux exils que mille ans séparent : l'un qu'on subissait, l'autre qu'on s'offre.
Hainan, le bout de l'empire chinois
Pour comprendre Hainan, il faut d'abord oublier la plage et se souvenir de la peur qu'inspirait l'île. Séparée du continent par un détroit, écrasée de chaleur, réputée pour ses fièvres, elle représentait pour la Chine impériale le dernier degré de l'éloignement. On n'y envoyait pas les gens : on les y reléguait. Bannir un fonctionnaire à Hainan, c'était le condamner à une mort lente sans prononcer la sentence.
Le plus célèbre de ces exilés est le poète Su Dongpo (Su Shi), relégué à Danzhou, sur la côte ouest, à la fin du 11e siècle. Loin de tout, sans espoir affiché de retour, il y a pourtant enseigné, écrit et formé des lettrés locaux ; on lui attribue d'avoir éveillé l'île aux études. L'académie qui porte son nom à Danzhou en garde la trace.

À Haikou, la capitale, le temple des Cinq Lettrés (Wugong Ci) honore d'autres grands bannis des dynasties Tang et Song.
Et la vieille ville de Haikou, avec ses arcades (qilou) cousines de celles de Canton, bâties plus tard par des Chinois revenus d'Asie du Sud-Est, rappelle que l'île a toujours regardé autant vers le large que vers le continent. L'exil a laissé ici une mémoire, pas seulement un climat.
La même distance, retournée
Rien n'a changé à la géographie de Hainan : l'île est toujours aussi loin de Pékin, toujours aussi chaude, toujours au bout de la carte. Ce qui a changé, c'est le regard. En une poignée de générations, la distance qui faisait horreur est devenue un argument : si c'est loin, c'est qu'on y échappe au reste.
Sanya, à la pointe sud, incarne ce basculement. La ville s'est couverte de complexes hôteliers, la baie de Yalong aligne les plages et les piscines à débordement, et on parle volontiers de « Hawaï chinoise ». L'île est devenue la grande destination de vacances d'un pays qui, longtemps, n'avait ni le temps ni l'argent de partir en vacances.

Le duty-free, devenu l'une des attractions de Hainan, en dit le sens mieux que les chiffres : on vient ici dépenser, se reposer, s'offrir un ailleurs, dans un rapport au loisir et au plaisir qui aurait été impensable il y a deux générations. Ce n'est pas un jugement, c'est une date : Hainan raconte le moment où la Chine s'est autorisé les vacances.
Une autre Chine sous les tropiques
Même sans connaître son histoire, vous sentez vite que Hainan n'est pas tout à fait la Chine que vous aviez en tête. Ici, pas de toits recourbés sous la neige ni de plaines à blé : des cocotiers, des rizières, une lumière moite, une végétation qui déborde. La cuisine suit le climat. La noix de coco entre partout, dans le riz comme dans les desserts ; le poulet de Wenchang, poché et servi tiède, est l'un des plats emblématiques de l'île ; les marchés croulent sous les mangues, les ramboutans et les fruits du dragon.

Détail révélateur de l'histoire insulaire : on cultive et on boit ici un vrai café, rapporté au siècle dernier par des Chinois d'outre-mer revenus d'Indonésie et de Malaisie. Hainan est la Chine qui pousse sous les tropiques, et cela se goûte avant de se comprendre.
Le peuple pour qui l'île n'a jamais été un exil
Bien avant que les fonctionnaires bannis ne débarquent sur ses côtes, l'île était déjà habitée. Pour ses premiers occupants, elle n'avait rien d'un châtiment : c'était un chez-soi.
Les Li vivent à Hainan depuis plus de trois mille ans, et ils en ont façonné l'intérieur montagneux quand la côte n'était encore qu'une rumeur. Leur langue n'a rien d'une langue est apparentée à celles de l'Asie du Sud-Est, et leurs origines plongent du côté des peuples navigateurs des côtes méridionales.

Pour les approcher, il faut tourner le dos à la plage et monter vers le centre de l'île, du côté de Wuzhishan, la montagne des Cinq Doigts. Là vivent encore des communautés li et miao. Leur tissage, le brocart li aux motifs géométriques, compte parmi les plus anciennes traditions de tissage du coton en Chine ; leurs maisons traditionnelles, basses et arrondies, ont la forme d'une coque de bateau renversée. Pour qui vit là depuis trois millénaires, l'idée même de « bout du monde » n'a aucun sens.
La mer comme origine, pas comme frontière
Reste la mer, et c'est peut-être elle qui renverse tout. Dans l'imaginaire politique du pouvoir impérial, la mer apparaissait souvent comme une frontière : une fin du territoire, au-delà de laquelle commençaient les dangers et l'inconnu. Hainan était, dans cette vision d'en haut, le dernier bord avant le vide.
Dans beaucoup de régions côtières, pourtant, la mer était déjà une route. Pour les Li comme pour les pêcheurs de Hainan, elle n'a jamais été une fin mais un garde-manger, un chemin, une origine. Sur la côte est, autour de Wenchang, les villages de pêcheurs vivent depuis toujours tournés vers le large, là où la cour, à Pékin, ne voyait qu'une impasse.

C'est le vrai renversement de Hainan, plus profond que celui de l'exil devenu vacances : ce que l'empire prenait pour le bout du monde, d'autres l'habitaient depuis toujours comme un centre. L'île prolonge à sa manière toute la Chine du Sud, cette Chine qui regardait vers le large quand le pouvoir, lui, se tournait vers l'intérieur.
Du bout du monde à la porte d'entrée
L'histoire de Hainan n'a pas fini de se retourner sur elle-même. Pendant des siècles, l'île marquait la limite du monde chinois ; aujourd'hui, Pékin lui demande exactement l'inverse. Depuis la mise en place du port franc, achevée fin 2025, Hainan n'est plus pensée comme une marge mais comme un seuil. Une terre tournée vers l'extérieur, chargée de connecter davantage la Chine à l'Asie du Sud-Est et aux échanges internationaux.
L'inversion se prolonge donc une troisième fois. L'île de l'exil était devenue une destination de vacances ; la destination devient désormais un laboratoire. On y assouplit certaines règles, on y encourage les circulations de marchandises, de visiteurs et d'investissements, comme si la distance qui la séparait autrefois du centre pouvait désormais lui donner une liberté particulière.

Le changement est plus qu'économique. Il touche à la place que l'île occupe dans l'imaginaire national. Pendant longtemps, Hainan était ce qu'il y avait après. Après la Chine utile, après les grandes villes, après le monde connu. Elle est de plus en plus présentée comme ce qui vient avant : une porte d'entrée, un point de contact, un rivage ouvert vers le large.
Le lieu où l'empire envoyait jadis ceux dont il voulait se débarrasser est aujourd'hui celui par lequel il cherche à faire entrer le monde. Le bout du monde s'est fait porte d'entrée.
Au bout du ciel
Sur la plage de Sanya, les familles du Nord replient les parasols à la tombée du jour, là où l'empire envoyait jadis ceux qu'il voulait oublier. La distance n'a pas bougé d'un mille ; c'est le sens qu'on lui donne qui n'a cessé de se retourner. Un bout du monde, après tout, n'est jamais que le centre de quelqu'un d'autre, vu depuis la mauvaise rive.


