Plus ancien établissement européen permanent d'Asie orientale, Macao a vécu 442 ans sous administration portugaise, de 1557 à 1999. De cette rencontre est née une ville qui ne ressemble à aucune autre en Chine : un temple chinois et une église baroque à quelques rues l'un de l'autre, une cuisine créole, des noms de rue lusophones posés sur une vie cantonaise. Le tout recouvert aujourd'hui par les néons de la première capitale mondiale du jeu.
En montant à la forteresse du Mont, la Fortaleza do Monte, il suffit de retourner. D'un seul regard, la ville entière se déplie sous vos yeux, mais pas dans le bon ordre.
Juste en contrebas, la façade baroque des ruines de Saint-Paul dresse ses volutes de pierre au-dessus des toits gris de la vieille ville chinoise. Plus loin, sur l'horizon, une tour dorée capte le soleil : un casino.
Quatre siècles tiennent dans le même cadrage, sans se gêner. C'est tout le sujet de cette page : Macao n'efface jamais, elle empile.
Avant les Portugais, une prière à la mer
La couche la plus ancienne de Macao est chinoise, et elle tient dans un nuage d'encens. Sur le flanc d'une colline qui descend vers l'eau, le temple d'A-Ma (A-Má) s'accroche aux rochers depuis bien avant l'arrivée des Portugais. Vous en montez les marches dans la fumée des bâtonnets et des grandes spirales suspendues qui brûlent lentement ; la pierre est noircie par des siècles d'offrandes, gravée de caractères et de vœux, et entre deux pavillons s'ouvre, en contrebas, la mer d'où venaient les bateaux.

C'est à elle que le lieu est dédié. A-Ma, que le sud de la Chine appelle Mazu, est la déesse qui protège les marins et les pêcheurs, ceux qui partaient d'ici sans certitude de revenir. On vient lui demander une traversée sûre, un retour, une mer clémente. Le premier visage de Macao n'est ni portugais ni touristique : c'est celui d'une ville de gens de mer, tournée vers le large et vers ce qu'on lui confie.
Le reste est affaire de malentendu. Quand les navigateurs portugais demandèrent, dit-on, le nom de l'endroit, on leur répondit par celui de la baie d'A-Ma, A-Ma-Gau ; ils entendirent « Macau ». Avant même la première pierre européenne, le nom de la ville était déjà un pli entre deux langues, une prière chinoise mal comprise par des oreilles d'ailleurs.
Macao, la plus vieille Europe d'Asie
À partir de 1557, les Portugais s'installent pour de bon et posent sur la ville chinoise une couche européenne qui ne la recouvrira jamais tout à fait. C'est la plus longue présence européenne d'Asie orientale, et elle a laissé une vieille ville qu'aucune autre cité chinoise ne possède.
Les ruines de Saint-Paul en sont l'emblème, et le résumé. Il ne reste qu'une façade, le reste de l'église ayant brûlé au 19e siècle ; mais cette façade est un monde entier. On y lit, gravés dans la pierre, un dragon chinois, des chrysanthèmes, des motifs venus du Japon, le tout taillé par des artisans asiatiques (dont des chrétiens japonais réfugiés) pour une église jésuite. L'Europe gravée par des mains d'Asie.

Plus bas, la place du Sénat déroule son pavement portugais en vagues noires et blanches, les façades pastel alignent leurs azulejos, et les plaques de rue en portugais se posent sur une vie tout cantonaise. Une église catholique et un temple chinois se tiennent souvent à quelques rues l'un de l'autre.

La plus longue présence européenne d'Asie n'a jamais remplacé la ville chinoise ; elle s'est contentée de s'écrire par-dessus, sans effacer.
Le métissage le plus discret de Chine
La couche la plus profonde de Macao ne se voit pas : elle se goûte et elle se parle. Pendant quatre siècles, la ville a été une escale sur la route maritime portugaise, entre Lisbonne, l'Afrique, Goa, Malacca et la Chine. Tout ce trajet est venu se déposer dans ses casseroles.
La cuisine macanaise marie le porc et la crevette séchée chinois aux épices indiennes, au lait de coco malais, à la morue et au four portugais : le minchi (viande hachée, pommes de terre, œuf au plat), le galinha à africana, le serradura, et les fameux pastéis de nata, ces flans caramélisés hérités du Portugal et devenus le souvenir comestible de la ville.

C'est sans doute l'une des premières cuisines fusion du monde, née trois siècles avant que le mot n'existe.
Cette couche a aussi une langue, presque éteinte : le patuá, créole à base de portugais mêlé de cantonais, de malais et d'autres langues de la route maritime, que ne parlent plus qu'une poignée de Macanais, la communauté eurasienne née de ce long métissage.
C'est la strate la plus discrète de la ville, celle que l'on traverse sans la voir, et c'est peut-être la plus précieuse : à Macao, le métissage n'est pas un monument, c'est une assiette et une langue.
Cotai, la page ajoutée à la mer
Reste la couche la plus récente, et de loin la plus bruyante. Depuis le milieu des années 2000, Macao est devenue la première capitale mondiale du jeu, devançant largement Las Vegas : ses revenus de casino sont sans équivalent sur la planète. L'essentiel de cette industrie tient sur le Cotai, une bande de méga-complexes hôteliers hérissés de lumières, de spectacles et de salles de jeu.

Il serait facile d'y voir une trahison de la vieille ville. Pourtant, le Cotai n'a rien recouvert : il a été gagné sur la mer, sur le bras d'eau qui séparait autrefois les îles de Taipa et de Coloane. C'est une page entièrement neuve, ajoutée à la fin du livre, et non grattée par-dessus les précédentes.
Ensuite le jeu prolonge, en néon, ce que Macao a toujours été : un seuil, un point de contact entre des mondes, un endroit où l'argent et les gens changent de mains. La ville-comptoir est devenue ville-casino sans changer de logique. Les lumières sont nouvelles, le rôle ne l'est pas.
Macao en vingt minutes à pied
Le plus frappant, c'est que ces couches ne sont pas rangées dans des quartiers séparés : elles se touchent. À deux pas des tours du Cotai, le vieux village de Taipa a gardé ses maisons coloniales vertes et sa rue du Cunha, ruelle gourmande où les échoppes cantonaises voisinent avec les boutiques de pâtisseries portugaises. Quelques minutes de plus, et Coloane déroule son village endormi, sa petite chapelle et la boulangerie où fut créée la version macanaise du pastel de nata.

On passe ainsi, en une courte promenade, du casino le plus clinquant de la planète à une chapelle de village, d'une enseigne au néon à une plaque de rue en portugais, d'un dim sum à un pastel de nata. Macao ne se visite pas couche par couche dans l'ordre chronologique : elle se traverse, et les siècles se mélangent à chaque coin de rue.
De l'autre côté de l'estuaire, à une heure de ferry, Hong Kong a écrit la même histoire de comptoir dans une tout autre langue ; les deux villes prolongent la Chine du Sud, celle qui a toujours eu un pied au-delà de ses propres rives.
Ce que les néons n'effacent pas
À la nuit tombée, les néons du Cotai écrasent tout de leur éclat. Mais dans une arrière-salle, une famille macanaise dîne encore d'un minchi, et quelque part une vieille dame échange trois mots de patuá que presque personne ne comprend plus.
Aucune couche de Macao n'a effacé la précédente ; la plus discrète survit sous la plus tapageuse. Un métissage, peut-être, ne dure qu'à cette condition : s'ajouter, sans jamais remplacer.



