Les karsts de Guilin, sur la rivière Li, comptent parmi les paysages les plus reproduits au monde : la Chine y a trouvé son autoportrait. Pourtant le Guangxi qui les abrite est une région autonome zhuang, peuplée par la première minorité du pays, dont la langue est cousine du thaï. Le décor que tout le monde reconnaît cache un peuple que presque personne ne connaît.
À Xingping, vous descendez vers la rivière Li au petit matin. Sortez un billet de 20 yuans de votre poche, tenez-le à bout de bras face à l'eau : les pics dessinés au dos du billet sont là, devant vous, presque à l'identique. Vous reconnaissez le paysage avant de l'avoir vu.
Sur la berge, un homme pose pour les photos avec ses cormorans et son chapeau de paille ; la pêche au cormoran a presque disparu comme métier, ce qu'il vend désormais, c'est l'image.
Tout le sujet de cette page tient dans ce geste : ici, l'image précède le lieu, et le lieu finit par jouer l'image.
Guilin, la carte postale devenue pays
Avant d'être un endroit, Guilin est une forme. Ces pitons calcaires aux flancs verticaux, surgis d'une plaine plate et noyés dans la brume, peignent depuis plus de mille ans l'idéal du paysage chinois, le shan shui (山水), « montagnes et eaux ». Les lettrés en ont fait le décor de leurs rouleaux, la Chine populaire en a fait le dos de son billet de 20 yuans, et le monde entier en a fait, sans le savoir, l'image par défaut de « la Chine ». Un pays s'est choisi un visage, et il l'a pris dans son Sud.

Le lieu, lui, se parcourt par l'eau. Glisser sur la rivière Li, c'est entrer dans une peinture dont on serait le personnage secondaire. Dès que le radeau s'éloigne de la berge, le bruit du monde s'évapore contre les parois calcaires. L'air devient humide, épais ; il porte l'odeur de la roche mouillée et des feuilles de bambou. Les pitons verticaux se reflètent dans l'eau calme avec une netteté troublante, brouillant la frontière entre le ciel et la rivière, entre la matière et son image.
On ne sait plus où finit la montagne et où commence son reflet. C'est une géologie du vertige.
Si ce lieu est devenu l'un des plus grands sites touristiques de Chine, c'est parce qu'il incarne une promesse que peu de paysages tiennent : celle de ressembler exactement à son image mythique. Les rouleaux de soie des lettrés, les poèmes des Tang, les films, les billets de banque : tout promettait un monde de pics calcaires et d'eau miroir. Et, fait rare, la réalité ne déçoit pas.
Même lorsque les radeaux de bambou se frôlent et que les guides hurlent dans leurs mégaphones, les karsts gardent leur majesté. À l'arrivée, Yangshuo et sa rue de l'Ouest concentrent l'animation, les cafés et les loueurs de vélos (une excroissance bruyante mais finalement secondaire).

L'essentiel est sur l'eau, dans cette lente dérive entre deux mondes. Le paysage tient ses promesses, et c'est sans doute pour cela que des millions de voyageurs, des poètes Tang aux routards d'aujourd'hui, continuent d'emprunter le même chemin. Reste à savoir qui l'habite vraiment.
Derrière le décor, un monde qui n'est pas han
Retournez ce même billet de 20 yuans. Sous le nom de la banque, en caractères chinois, court une ligne en alphabet latin que presque personne ne remarque : c'est du zhuang. La langue de la région est imprimée sur la monnaie qui montre ses montagnes, et pourtant elle reste invisible.
Le Guangxi est une région autonome zhuang, du nom du peuple majoritaire qui y vit. Les Zhuang sont la première minorité ethnique de Chine, environ dix-huit millions de personnes, citoyens chinois à part entière mais non han. Leur langue appartient à la famille tai-kadai ; elle est cousine du thaï et du lao, pas un dialecte du mandarin.

C'est la nuance que la carte postale efface : l'image la plus universelle de la Chine vient de sa marge, et d'un peuple qui n'est pas celui que l'on imagine en disant « chinois ».
On ne croise guère ce peuple sur la rivière, où il tient surtout le rôle de figurant de sa propre carte postale. Pour le rencontrer, il faut monter dans les montagnes ; pour le comprendre, redescendre plus tard vers la capitale.
Les montagnes habitées : terrasses et villages
Au nord de Guilin, le paysage change de nature. Les rizières en terrasses de Longji épousent les flancs des montagnes sur des centaines de mètres de dénivelé, miroirs d'eau au printemps, or à l'automne. Ce paysage n'est pas naturel : il a été façonné sur plusieurs siècles par les Zhuang et les Yao, génération après génération, pour faire pousser le riz là où la pente l'interdisait. La carte postale, ici, est le travail d'un peuple.

Les villages voisins le donnent à voir de près. À Huangluo, les femmes yao gardent la tradition des très longs cheveux, qu'elles ne coupent que rarement dans leur vie. Plus à l'ouest, le pays dong de Sanjiang aligne ses ponts du vent et de la pluie et ses tours du tambour, bâtis en bois emboîté sans un seul clou, où la communauté se réunit. On ne visite pas un musée à ciel ouvert : on traverse des lieux encore vivants, où l'architecture dit une organisation sociale.

Le goût, lui, ne ment pas
On peut discuter longtemps de langues et de familles linguistiques ; le goût, lui, tranche plus vite. À table, le Guangxi ne ressemble pas au Nord. Ici, on ne mange pas de blé mais du riz, décliné surtout en nouilles : les mifen de Guilin (桂林米粉), servies avec un bouillon parfumé, des cacahuètes et des légumes marinés, sont un petit-déjeuner autant qu'une institution. À Liuzhou, les luosifen aux escargots de rivière (螺蛳粉) dégagent une odeur de pousses de bambou fermentées qui ne laisse personne indifférent ; à Nanning, les laoyoufen, les « nouilles du vieil ami » (老友粉), jouent l'aigre et le piquant.

Cette passion pour l'acide, pour le mariné, pour les herbes fraîches et les fruits tropicaux (fruit de la passion, canne à sucre, longanes) rapproche la table du Guangxi de celle de Hanoï bien plus que de celle de Pékin. Le goût, c'est le seul sens qui ne trompe pas sur l'appartenance : il dit, mieux qu'un panneau bilingue, que vous êtes déjà entré dans un autre monde.
Les Zhuang, un peuple qui parle en chantant
Si une chose résume l'identité zhuang, c'est le chant. La région a sa figure emblématique, Liu Sanjie, la « troisième sœur Liu », jeune femme dont la légende dit qu'elle répondait à tout par la chanson et triomphait de ses adversaires en improvisant. Les fêtes de joutes vocales, où l'on se courtise et se défie en chantant en alternance, sont une institution du Guangxi rural.

Cette tradition a trouvé une scène spectaculaire. À Yangshuo, le metteur en scène Zhang Yimou a imaginé Impression Liu Sanjie, un spectacle nocturne joué en plein air sur la rivière Li : des centaines de figurants, des radeaux, les pics karstiques éclairés en toile de fond. La mise en scène est touristique, assumée comme telle ; mais elle dit quelque chose de juste, que ce paysage est inséparable des voix qui l'habitent.
De Nanning à la frontière qui se dissout
Avant de longer la frontière vietnamienne, une halte s'impose à Nanning, la capitale régionale. Ici, plus de carte postale : une métropole tropicale, où les palmiers bordent les avenues et où les motos s'agglutinent aux carrefours. Ce qui frappe, c'est l'évidence d'un monde tourné vers le sud. Les panneaux officiels y doublent le chinois de caractères zhuang, et le musée des Nationalités du Guangxi offre la meilleure clé pour décrypter la mosaïque des peuples croisés plus haut (Yao, Miao, Dong) avant de les voir s'effacer vers la frontière.

Surtout, Nanning respire l'Asie du Sud-Est : c'est le grand hub logistique de la Chine vers l'ASEAN. On y croise des familles vietnamiennes faisant leurs courses, des bus en partance pour Hanoï, des produits thaïlandais dans les supermarchés. Comprendre Nanning, c'est comprendre que le Guangxi ne s'achève pas aux montagnes : il s'ouvre sur le golfe du Tonkin et la péninsule indochinoise.

Plus on descend vers le sud, plus la Chine cesse d'être seulement la Chine. La chute de Detian, l'une des grandes cascades transfrontalières d'Asie, tombe à cheval sur la Chine et le Vietnam ; la porte de l'Amitié, ancien poste-frontière, marque la route vers Hanoï. Au bord du golfe du Tonkin, Beihai et l'île volcanique de Weizhou ouvrent sur la mer.
La langue cousine du thaï l'annonçait déjà : le Guangxi appartient autant à un grand Sud asiatique qu'à l'empire du Milieu. Il prolonge la logique de toute la Chine du Sud, cette Chine qui a toujours eu un pied au-delà de ses propres limites. À l'est, le Guangdong en montre une autre facette, marchande et tournée vers le large.
Au dos du billet
Sur le billet de 20 yuans, les montagnes sont toujours là. La prochaine fois que vous le regarderez, vous aurez du mal à ne plus voir aussi le peuple qui vit derrière elles. C'était peut-être lui, depuis le début, le véritable paysage.


