Zheng He : l'amiral que la Chine a ressuscité

Zheng He : ce que la Chine raconte quand elle parle de son amiral

En mai 2017, à Pékin, Xi Jinping prend la parole devant les dirigeants de 65 pays. Le sujet officiel : les Nouvelles Routes de la Soie.
Mais au lieu de parler de ports et de gazoducs, le président chinois raconte une histoire. Celle d'un amiral du 15e siècle qui aurait traversé les océans sans jamais conquérir personne.
Il dit : « les pionniers des anciennes routes de la soie ont gagné leur place dans l'histoire non pas sur des bateaux de guerre, mais comme émissaires de l'amitié, à bord de navires transportant des trésors. »
L'amiral s'appelle Zheng He.

Si vous avez grandi en Europe, il y a de grandes chances que vous n'en ayez jamais entendu parler. En Chine, tout le monde connaît son nom. Le 11 juillet est devenu la Journée nationale de la navigation ; la date commémore le départ de sa première expédition en 1405. Des temples lui sont dédiés de l'Indonésie à la Malaisie. Son visage apparaît dans les manuels scolaires, les musées, les cérémonies officielles.

Et pourtant, pendant cinq siècles, il n'existait presque plus.

Un homme effacé, puis retrouvé

Après la mort de Zheng He en 1433, les lettrés confucéens de la cour Ming ont méthodiquement effacé sa mémoire. Les archives de ses expéditions ont été détruites. Son nom a disparu des textes officiels. Pour la bureaucratie impériale, ces voyages n'auraient jamais dû avoir lieu : trop coûteux, trop éloignés de ce qu'un empire bien tenu devait faire (à savoir : se protéger des Mongols et nourrir ses provinces).

Zheng He est devenu un fantôme. Un personnage de second plan que seuls quelques temples d'Asie du Sud-Est continuaient d'honorer discrètement.

Et puis, lentement, il est revenu.

En 1963, Zhou Enlai le mentionne lors de sa tournée en Afrique. En 2005, la Chine célèbre en grande pompe le 600e anniversaire de sa première expédition. En 2008, les chorégraphies de la cérémonie d'ouverture des Jeux olympiques de Pékin s'arrêtent longuement sur ses voyages.

Pourquoi ressusciter un amiral du 15e siècle ?

Un récit pour le présent

Pour saisir ce retour, il faut comprendre ce qui se joue en arrière-plan.

Depuis les années 2000, la Chine se projette à nouveau dans le monde. Elle construit des ports au Sri Lanka, à Djibouti, au Pirée. Elle finance des routes en Asie centrale, des chemins de fer en Afrique de l'Est. Elle déploie une marine de plus en plus présente en mer de Chine méridionale. En 2017, elle lance son second porte-avions ; quelques semaines plus tard, Xi Jinping invoque Zheng He devant les dirigeants du monde.

Comment être une puissance mondiale sans ressembler aux puissances qui vous ont précédé ?

C'est la question que la Chine porte depuis qu'elle est redevenue un acteur de premier plan.

L'Occident a ses Grandes Découvertes. Colomb, Vasco de Gama, Magellan. Des noms associés à l'exploration, mais aussi à la colonisation, à l'extraction, à la domination. La Chine connaît très bien cette histoire ; elle l'a subie. Pendant ce qu'elle appelle le siècle d'humiliation, les puissances européennes puis le Japon ont imposé leurs règles sur son sol, dans ses ports, jusque dans ses lois.

Zheng He offre un autre récit. Au début du 15e siècle, la Chine a envoyé la plus grande flotte que le monde ait jamais vue (plus de 250 navires, 27 000 hommes) à travers l'océan Indien, jusqu'en Afrique orientale et dans la péninsule arabique. Ces flottes ont commercé, offert des cadeaux, ramené des émissaires étrangers. Puis la Chine a choisi de s'arrêter. Pas parce qu'elle a été vaincue. Parce qu'elle l'a décidé.

Le Premier ministre Li Keqiang a résumé cette idée en une phrase souvent citée : L'expansion n'est pas dans l'ADN des Chinois.

Zheng He en est la démonstration. Ou du moins, c'est le rôle qu'on lui a attribué.

Carte des grands voyages de Zheng He jusqu'en Asie et Afrique

Plus qu'un outil : une fierté

Il serait tentant de réduire Zheng He à un instrument de propagande. Ce serait passer à côté de quelque chose.

Quand on vit en Chine, quand on en parle avec des Chinois au quotidien, on perçoit autre chose. Zheng He, ce n'est pas seulement un discours d'État. C'est aussi une fierté sincère. Une manière de dire : nous n'avons pas toujours été humiliés. Avant que l'Occident ne vienne frapper à nos portes avec ses canonnières, nous avions déjà traversé les océans. Et nous l'avions fait autrement.

Ce sentiment-là n'a pas été fabriqué par le Parti. Il est réel. Il circule dans les conversations, dans les cours d'histoire, dans la façon dont les parents racontent le passé à leurs enfants. Le Parti l'amplifie, le canalise, l'inscrit dans sa stratégie narrative. Mais il ne l'a pas inventé.

C'est ce double niveau qu'il faut garder en tête. D'un côté, un État qui mobilise l'histoire pour servir ses ambitions internationales. De l'autre, une société qui trouve dans cette même histoire une forme de réparation. Les deux coexistent ; ce n'est pas l'un ou l'autre.

Quand la Chine inventait le monde
... mais refusait de le dominer
La Chine a inventé sans dominer. Faut-il y voir un retard ou une sagesse ? Un ebook gratuit qui bouscule nos idées reçues.

Ce que le récit garde, ce qu'il laisse dans l'ombre

Cela dit, le récit officiel est aussi un récit sélectif.

La taille de la flotte de Zheng He est réelle. Les dimensions des navires amiraux faisaient probablement plusieurs fois la taille de la Santa Maria de Christophe Colomb, même si les estimations les plus hautes font encore débat parmi les historiens. L'envergure des voyages est attestée : sept expéditions entre 1405 et 1433, touchant l'Asie du Sud-Est, l'Inde, le golfe Persique, la mer Rouge, la côte est de l'Afrique.

Zheng He, bateau, Christophe Colomb, Santa Maria
Maquettes représentant l'impressionnant navire amiral de Zheng He comparé à la Santa Maria de Christophe Colomb

Mais certains éléments restent dans l'ombre.

Zheng He n'était pas qu'un diplomate. Il a combattu et vaincu le pirate Chen Zuyi dans le détroit de Malacca. Il a mené 2 000 soldats à l'intérieur des terres au Sri Lanka, affronté une armée qui les encerclait, capturé le roi de Kotte et sa famille, et les a ramenés à Nankin comme prisonniers. Il est intervenu militairement à Sumatra. La diplomatie de Zheng He s'inscrivait dans le système tributaire chinois, un ordre international où les royaumes voisins reconnaissaient la supériorité de l'empereur en échange de sa protection et de son commerce.

L'homme lui-même complique le récit. Zheng He était un eunuque musulman du Yunnan, issu de la minorité Hui, descendant de Persans. Il a été capturé enfant par l'armée Ming, castré, puis placé au service du prince qui allait devenir l'empereur Yongle. C'est un parcours de violence et de domination avant d'être une histoire d'exploration.

Rien de tout cela ne rend le récit faux. Mais cela le rend moins lisse que la version qui circule parfois.

Un miroir que l'on tend

Ce mécanisme (choisir dans l'histoire ce qui éclaire le présent) n'est pas propre à la Chine. Beaucoup de pays relisent leur passé à la lumière de leur présent.

Colomb est tantôt un visionnaire, tantôt un génocidaire, selon l'époque et le besoin. Et quand les États-Unis parlent de « destin manifeste » ou la France de « mission civilisatrice », ce sont aussi des récits construits après coup pour donner un sens à l'expansion.

Mais Zheng He a ceci de particulier qu'il ne parle pas seulement de la Chine. Il parle aussi de nous.

Car le récit de Zheng He pose une question que l'Occident préfère souvent ne pas entendre : et si une puissance avait pu dominer les mers sans coloniser ? Et si un autre modèle avait existé ? Que la réponse soit plus nuancée que le récit officiel ne change rien au fait que la question dérange. Elle oblige à regarder sa propre histoire maritime autrement.

En Chine, l'histoire n'est pas un musée. C'est une matière vivante. On la travaille, on la façonne, on la fait parler au présent. Confucius, dénoncé pendant la Révolution culturelle, est redevenu le visage de la sagesse chinoise exportée par les Instituts qui portent son nom. La Grande Muraille, construite pour se défendre, est devenue le symbole d'une civilisation qui protège. Même le nom Route de la Soie (inventé par un géographe allemand en 1877) a été réapproprié pour donner une profondeur historique millénaire à un projet d'infrastructures contemporain.

Ce n'est ni un mensonge ni une vérité. C'est un choix de lecture. Et c'est peut-être ce que la Chine fait de mieux : raconter son passé de manière à rendre son avenir lisible.

Ce que Zheng He révèle

Dans beaucoup de discours officiels chinois, on sent cette volonté de concilier deux choses qui semblent contradictoires : la puissance retrouvée et l'idée d'une trajectoire non impériale. Être influent partout, sans que personne ne puisse vous accuser de dominer.

C'est un problème que les États-Unis n'ont jamais vraiment cherché à résoudre. C'est un problème que l'Europe a cessé de se poser. Mais la Chine, elle, y revient constamment. Et Zheng He lui fournit une réponse : regardez, nous l'avons déjà fait. Nous avons eu la plus grande flotte du monde, et nous n'avons colonisé personne. Ce que nous faisons aujourd'hui avec les Nouvelles Routes de la Soie n'est pas nouveau ; c'est un retour à ce que nous avons toujours été.

Que cette lecture soit exacte ou simplifiée, elle structure la façon dont la Chine présente ses ambitions au reste du monde. Et elle structure aussi la façon dont beaucoup de Chinois comprennent leur propre pays.

La dynastie Ming ne se résume pas à une liste d'empereurs. C'est une obsession : celle de l'ordre. Une clé pour comprendre la Chine d'aujourd'hui.

La question n’est pas de savoir si Zheng He fut conquérant ou diplomate. Les choses ne se laissent jamais enfermer dans ces catégories. La question est de comprendre pourquoi il est devenu important qu’il soit l’un plutôt que l’autre.>

Quand nous parlons des Nouvelles Routes de la Soie, nous parlons chiffres, ports, dettes, corridors. En Chine, on parle aussi continuité, dignité retrouvée, histoire qui reprend son cours. Entre ces deux manières de voir, il y a un décalage. Il ne s’agit pas seulement d’un malentendu. Il s’agit de deux récits qui avancent côte à côte sans toujours se répondre.

Zheng He naviguait entre les mondes. Six siècles plus tard, son nom continue de le faire.

Que recherchez-vous ?