Ne Zha 2 : le blockbuster chinois qui ne vous a pas attendu

Ne Zha 2 : le blockbuster chinois qui ne vous a pas attendu

Ne Zha 2 est devenu en 2025 le cinquième plus gros succès de l'histoire du cinéma mondial, avec plus de 2,15 milliards de dollars de recettes. Moins de 3 % viennent de l'extérieur de la Chine. Pour la première fois, un film destiné d'abord au public chinois devient un phénomène planétaire sans passer par les codes d'Hollywood, sans traduction culturelle, sans concession.

Je suis allé voir Ne Zha 2 à Bordeaux avec ma femme (qui est chinoise) et nos deux enfants. La séance était en version originale mandarin sous-titrée français. Dans la salle, une centaine de personnes. J'ai regardé autour de moi : presque uniquement des familles chinoises, quelques couples mixtes. À ma connaissance, aucun spectateur français « de passage », aucun curieux attiré par la bande-annonce d'un blockbuster à 2 milliards de dollars.

Pendant la projection, des rires éclataient à des moments où je ne riais pas. Des silences se chargeaient d'émotion pour toute la salle alors que je cherchais encore à relier les fils. Ma femme me glissait parfois un mot à l'oreille pour m'expliquer une référence, une allusion, un jeu de mots. Nos enfants, eux, suivaient ; ils ont grandi avec ces histoires.

Je ne suis pas sinologue. Je connais la Chine à travers des années de lectures, de voyages, de vie familiale. Et pourtant je sais qu'il m'a manqué beaucoup de choses dans ce film.

Des noms de divinités secondaires issus du Fengshen Yanyi (封神演义, L'Investiture des dieux, roman du 16e siècle), des codes visuels hérités de l'opéra, des blagues qui reposent sur des homophonies en mandarin, des allusions au panthéon taoïste qui passent par-dessus mon épaule.

Au début je notais mentalement ce que je comprenais moins bien. Puis j'ai arrêté. J'ai accepté d'être, dans cette salle, le spectateur à qui le film ne s'adressait pas entièrement.

Et c'est précisément ce qui m'a intéressé.

Un mythe qui refuse de se traduire

Ne Zha 2 ne tend pas la main au spectateur occidental. Il ne simplifie pas. Il ne transforme pas Ne Zha en petit héros universel à la sauce Pixar. Le film suppose, d'emblée, que vous savez qui est Taiyi Zhenren, ce que représente le lotus sacré, pourquoi les Rois Dragons des Quatre Mers sont à la fois craints et honorés, ce qu'il faut comprendre quand un personnage invoque les épreuves de l'ascension immortelle (成仙).

Si vous ne savez pas, le film continue sans vous.

Ne Zha 2

Le contraste avec les stratégies d'exportation culturelle chinoise des dernières décennies est frappant. Tigre et Dragon (2000) avait été coproduit avec Columbia, pensé pour les festivals occidentaux, calibré pour traduire le wuxia dans un langage accessible. Les films de Zhang Yimou des années 2000 étaient souvent taillés pour Cannes avant de l'être pour Pékin. Mulan, Kung Fu Panda ; tous les grands récits chinois passés dans le filtre Hollywood ont été lissés, glosés, expliqués.

Ne Zha 2 fait l'inverse. Il densifie. Il empile les couches mythologiques, mêle taoïsme, bouddhisme, confucianisme et légisme dans une même trame narrative, réécrit le Fengshen Yanyi tout en présupposant que le spectateur connaît au moins la trame générale.

Ne Zha 2

Le résultat concret est connu ; le film a cartonné en Chine et dans la diaspora, et a fait un score relativement modeste partout ailleurs. Les vraies exceptions sont quelques marchés occidentaux où la diaspora chinoise et les familles asiatiques ont rempli les salles (le Royaume-Uni, la France, la Corée figurent parmi les meilleurs marchés hors Chine).

Ce n'est pas un bug. C'est une position.

Le corps refait

Le film s'ouvre sur une scène étrange. Après la destruction de leurs corps à la fin du premier volet, Ne Zha et Ao Bing (le dragon) ne sont plus que des âmes sans enveloppe. Leur maître Taiyi Zhenren (太乙真人) tente de leur refaire un corps à partir du lotus sacré.

Les pétales se détachent, flottent, tournent sur eux-mêmes. Ils cherchent leur place. Ils s'approchent, se rétractent, recommencent. La matière est translucide, presque liquide, traversée d'une lumière qui semble venir de l'intérieur. Le rythme est lent, suspendu, presque hypnotique. On voit un pétale hésiter, s'écarter, revenir. On comprend que rien n'est acquis ; que le corps pourrait ne pas tenir, se défaire, retomber en poussière florale. Il y a dans cette scène une fragilité physique, une instabilité qui n'a rien d'une métaphore ; c'est la sensation même d'exister qui est mise en scène.

Puis le corps tient. Provisoirement.

Ne Zha 2

Cette ouverture ne raconte pas une renaissance au sens où nous l'entendons. Ce n'est pas une résurrection chrétienne, ni une création ex nihilo. Le personnage ne revient pas du néant ; il se refait, lentement, avec ce qui reste. Il faut s'y prendre à plusieurs reprises. Il faut accepter que la forme puisse échouer. C'est un autre rapport à l'existence, plus proche d'un processus que d'un événement.

Et c'est aussi, peut-être, une image du film lui-même. Ne Zha 2 ne s'excuse pas d'être ce qu'il est. Il ne demande pas au spectateur étranger de l'accepter. Il se tient là, dense, bavard, saturé de références, et il existe pleinement, y compris quand vous n'avez pas toutes les clés.

Le mythe comme langue encore parlée

Voici peut-être le déplacement le plus intéressant que propose Ne Zha 2, et qui échappe à la plupart des lectures occidentales du film.

En Occident, nous avons un rapport particulier à nos mythes. Nous les relisons avec distance, ironie, volonté de déconstruction. Les séries Netflix réécrivent l'Olympe, les romans contemporains donnent la parole aux femmes de l'Iliade, les relectures féministes, psychanalytiques ou politiques dominent. Le mythe est devenu matière à interroger. On ne le rejoue plus ; on le commente.

Ne Zha 2

Ne Zha 2 fait autre chose. Le film rejoue le mythe avec un sérieux total, une ampleur émotionnelle assumée, une foi dans la puissance du récit qui n'a besoin d'aucune distance critique pour fonctionner. Et pourtant, il n'est pas réactionnaire. Il y injecte des questions très contemporaines ; la légitimité de l'autorité céleste, la corruption des institutions supposées vertueuses, le droit de refuser le destin assigné, la possibilité d'une justice au-dessus de la hiérarchie. La phrase devenue virale du premier film, 我命由我不由天 (Mon destin m'appartient, pas au ciel), résume ce basculement.

Mais ce qui frappe, c'est que ces questions contemporaines sont posées dans la langue du mythe, pas contre elle. Le spectateur chinois pleure devant Ne Zha comme on pleurait devant un opéra de Pékin il y a un siècle, mais sur des enjeux de 2025. Le mythe n'est pas un musée. C'est une langue encore parlée.

Ce que raconte ce refus de traduire

Pendant des décennies, la question du succès culturel chinois à l'international s'est posée dans un cadre unique ; comment la Chine peut-elle produire des œuvres qui séduisent le spectateur occidental ? Comment peut-elle « percer » à Hollywood, à Cannes, aux Oscars ? La validation venait d'ailleurs.

Ne Zha 2 renverse ce cadre. Le marché intérieur chinois est désormais suffisant (plus d'un milliard de spectateurs potentiels, une infrastructure de salles massive, un public fidèle). La diaspora complète. Le reste du monde est bienvenu, mais pas nécessaire. Économiquement, un film peut devenir le cinquième plus gros succès mondial de l'histoire en étant quasiment invisible hors de Chine. Symboliquement, cela signifie que la Chine n'a plus besoin du regard occidental pour valider ses propres succès.

Ne Zha 2

Ce renversement n'est pas anecdotique. Il rejoint un mouvement plus large ; la Chine de 2025 ne se raconte plus en position d'infériorité ni en position de revanche. Elle se raconte comme elle l'entend, dans sa propre langue, avec ses propres références, et elle laisse au reste du monde le soin de comprendre ou de ne pas comprendre. Ce n'est ni arrogant ni fermé ; c'est simplement un changement de centre de gravité.

Quand je suis sorti de la salle à Bordeaux, mes enfants commentaient les scènes de combat avec leur mère. Ils avaient tout compris. Moi, j'avais aimé le film sans en saisir toutes les strates. Et j'ai pensé que c'était peut-être, pour une fois, la bonne posture ; accepter d'être le visiteur, pas l'arbitre.

Pour une fois. Un dimanche après-midi à Bordeaux, devant un film auquel je n'étais pas invité et qui ne m'en voulait pas. C'est tenable quand c'est rare. Est-ce que cela le reste quand ce devient la règle ?

Pendant longtemps, la culture mondiale s'est adressée à nous par défaut. Nous étions le lecteur implicite, le spectateur par défaut, celui pour qui on traduisait. Si une partie croissante des œuvres majeures se produit désormais sans nous inclure dans son horizon, que devient cette place ? On peut être visiteur un après-midi. Peut-on l'être longtemps ?

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