Hutongs de Pékin : pourquoi la vraie ruelle ne se visite pas

Hutongs de Pékin : pourquoi la vraie ruelle ne se visite pas

Les hutongs sont les vieilles ruelles de Pékin, le meilleur endroit pour sentir la ville à hauteur d'habitant. Les plus emblématiques sont autour de la Tour du Tambour, de Nanluoguxiang et des lacs de Shichahai. Mais il y a surtout une façon de les regarder qui change tout : apprendre à lire la ruelle, et savoir où s'arrêter.

Lors de notre dernier séjour à Pékin, nous logions dans un petit hôtel traditionnel près des Tours du Tambour et de la Cloche, à deux pas des hutongs. Le matin, il suffisait de pousser la porte pour y être.

Et c'est là, dès les premiers pas, que j'ai compris ce qu'aucun guide ne m'avait dit : un hutong ne se visite pas vraiment, il se traverse, et tout dépend de la profondeur à laquelle on accepte d'entrer.

Lire le hutong comme un dégradé

La première chose à comprendre, c'est que plus vous êtes près d'un grand axe, plus l'image est soignée ; plus vous vous enfoncez, plus elle devient ordinaire, puis intime. Et ce dégradé n'est pas qu'une affaire de décor : il est social.

Prenez la Guozijie, la rue qui mène au temple de Confucius et au temple des Lamas. Les siheyuan (les maisons à cour carrée) qu'on y voit sont des images de carte postale, portails repeints, tuiles alignées, lanternes propres. On s'extasie, puis on réalise vite que ce sont, pour beaucoup, des résidences hors de prix. La belle ruelle n'est pas un musée de la vie ancienne ; c'est une adresse recherchée.

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Nanluoguxiang fonctionne autrement, mais raconte la même histoire. Son artère principale est entièrement rénovée, commerçante, saturée de cafés et de boutiques. C'est une gentrification qu'on a déjà vue dans cent grandes villes du monde, et beaucoup de voyageurs en repartent déçus, persuadés d'avoir manqué le vrai Pékin. Il suffit pourtant de s'écarter d'une ruelle pour voir l'autre visage : les pavés se cassent, les façades vieillissent, le bruit retombe. La grande rue n'est pas la destination, c'est le seuil.

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Un détail vous aidera à vous repérer dans ce dégradé : suivez les boutiques. La vie commerçante et sociale se concentre sur les axes rénovés. Dans les petites ruelles, on ne trouve quasiment plus l'épicerie, le réparateur de vélos ou le minuscule restaurant de nouilles qu'on imaginait.

Ce Pékin populaire et grouillant que l'on vient chercher s'est, en grande partie, déjà déplacé. Si vous voulez comprendre pourquoi ces ruelles se vident et se transforment, je développe ailleurs l'analyse historique et politique, mais retenons ici ce qui est visible à hauteur d'œil.

Les hutongs de Pékin disparaissent un peu plus chaque année. Derrière l'apparente négligence, trois murs rendent leur sauvegarde presque impossible.

Jusqu'où s'aventurer

C'est le point dont personne ne parle, et c'est sans doute le plus important. On vante souvent la ruelle profonde comme le vrai Pékin, celui qu'il faudrait débusquer, appareil photo en main, loin des sentiers battus. L'expérience que nous en avons faite est plus inconfortable.

À mesure qu'on s'enfonçait dans les petites ruelles, le sentiment qui montait n'était pas l'émerveillement, mais la gêne. Une porte ouverte donnait sur une cour, un repas, une télévision allumée. Nous entrions, sans l'avoir voulu, dans l'intimité des gens. Haixia, qui est chinoise, le ressentait autant que moi : on n'était plus en train de visiter, on était presque en train de s'inviter. Nous sommes restés à distance.

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Gardez ce repère simple en tête : la ruelle profonde n'est pas un site, c'est le salon de quelqu'un. Le pas de côté qui vous fait quitter la vitrine est précieux ; le pas de trop qui vous fait entrer chez l'habitant ne l'est pas. Apprendre à sentir cette limite fait partie du voyage, autant que de trouver le bon café.

Cela ne veut pas dire qu'on ne peut jamais aller plus loin. Mais si vous voulez vraiment accéder au cœur d'un hutong, le mieux est d'y aller accompagné. Soit vous connaissez quelqu'un sur place, soit vous passez par un guide local qui fait l'intermédiaire. Il connaît l'endroit, souvent les habitants, et sa présence change la nature de votre venue : vous n'êtes plus un inconnu qui photographie une fenêtre, vous êtes l'invité de quelqu'un. La réception de votre hôtel est généralement le meilleur point de départ pour trouver ce genre d'accompagnement.

Où voir les hutongs à Pékin

Quelques secteurs valent clairement le détour, chacun avec sa couleur.

Le quartier de la Tour du Tambour et de la Tour de la Cloche est mon préféré, et pas seulement parce que nous y logions. C'est un excellent camp de base : on y dort dans des hôtels traditionnels, on est à pied de tout, et l'ambiance reste plus habitée que touristique dès qu'on quitte les abords immédiats des tours. La Guozijie, toute proche, offre ses siheyuan de carte postale et l'accès aux deux temples.

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Nanluoguxiang, dans Dongcheng, reste incontournable à condition de la prendre pour ce qu'elle est : un seuil commerçant, pas une fin en soi. Empruntez-la, puis bifurquez dans les ruelles latérales (Mao'er, Ju'er, ou Beiluoguxiang en face) pour sentir le calme revenir.

Le secteur des lacs, Shichahai et Houhai, mêle l'eau, les saules et les ruelles. C'est le plus pittoresque, donc le plus fréquenté, animé le soir par les bars et les terrasses. La rue Yandai Xiejie, courte et ancienne, y relie joliment les lacs à la Tour du Tambour.

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Plus au sud, autour de Qianmen et de Dashilan, les hutongs ont un autre grain, plus populaire et marchand. Et pour une version jeune et bohème, Wudaoying aligne cafés, ateliers et petites boutiques de créateurs sur une seule ruelle facile à arpenter.

Comment les parcourir

À pied, d'abord et avant tout. Le hutong est une affaire de lenteur, de bifurcations, de portes entrouvertes ; aucun autre moyen ne vous laissera autant le choix de vous arrêter ou de faire demi-tour. Prévoyez de vous perdre un peu, c'est le but.

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Le vélo est la deuxième belle option, très dans l'esprit du lieu. Les vélos en libre-service sont partout à Pékin et se débloquent depuis une application ; rouler au pas dans les ruelles, tôt le matin, est un des grands plaisirs de la ville. Un réflexe : vérifiez dans l'appli les zones de stationnement autorisées avant de poser le vélo. Certains hutongs et abords de sites sont en zone d'exclusion. Le plus simple est de terminer sa course sur un grand axe, où les emplacements sont prévus.

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Reste le pousse-pousse. Les tours en pédicab existent toujours, concentrés autour des lacs et des tours, sur des itinéraires fixes et à tarif encadré. C'est une formule confortable mais très touristique, et son principe (passer, photographier la vie des habitants depuis la banquette, repartir) est exactement le rapport un peu voyeur que je vous invitais à éviter. Si l'idée vous tente pour le folklore, pourquoi pas ; pour rencontrer vraiment le quartier, un guide à pied vaut infiniment mieux.

Quant au moment : venez tôt le matin pour la vie de quartier, les courses, les habitants qui s'installent ; revenez à la tombée du jour pour les lumières, quand les lanternes s'allument sur les axes. Ce sont deux hutongs différents dans la même journée.

Où dormir, manger, flâner

Dormir dans le quartier change l'expérience. Un petit hôtel traditionnel ou un siheyuan reconverti, du côté de la Tour du Tambour ou des lacs, vous met dans la ruelle dès le réveil, à l'heure où elle appartient encore à ses habitants. C'est, de loin, ce que je recommande.

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Côté table, les bonnes adresses se tiennent sur les axes et leurs abords : jiaozi (raviolis), brochettes, beignets du matin, et toute la nouvelle vague de cafés installés dans d'anciennes cours, agréables pour une pause.

Avec des enfants, les hutongs se prêtent bien à une demi-journée tranquille : distances courtes, vélo au pas, glaces et tanghulu (fruits confits sur bâtonnet), et la fascination des petites cours. Évitez seulement les heures chaudes de l'après-midi en été, où les ruelles sans ombre deviennent éprouvantes.

En repartant

Les hutongs ne se livrent pas d'un coup, et c'est tant mieux. On peut les traverser en une heure pour la photo, ou y revenir plusieurs matins pour commencer à en sentir le rythme. L'essentiel tient peut-être en une phrase : allez-y pour regarder la ville, pas pour la prendre. Le plus beau souvenir que j'en garde n'est pas une cour secrète arrachée au bout d'une ruelle, c'est la simple lumière du matin sur une porte rouge, vue depuis le seuil, sans avoir eu besoin d'entrer.

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