Haidian (海淀区) est le grand district du nord-ouest de Pékin. On y trouve le palais d'Été, les ruines du Yuanmingyuan, les universités de Pékin et de Tsinghua, ainsi que Zhongguancun, principal pôle technologique du pays. Peu de quartiers racontent aussi bien l'évolution de la Chine, des jardins impériaux aux laboratoires du 21e siècle.
Depuis la colline de la Longévité, la Cité interdite est invisible.
C'est un détail qui surprend toujours. On est pourtant à Pékin. À quelques kilomètres seulement du cœur impérial. Mais ici, devant le lac Kunming, les pavillons se reflètent dans l'eau, les collines ferment l'horizon et la ville semble loin.
Pendant des siècles, c'est pourtant depuis ce paysage que furent prises certaines des décisions les plus importantes de l'empire Qing. Les empereurs venaient y passer des mois entiers, gouvernant depuis les jardins du nord-ouest et ne rejoignant la Cité interdite que pour les grandes cérémonies.
À Pékin, le centre du pouvoir n'a pas toujours été au centre.
Comprendre Haidian : l'envers de l'axe
Le miroir avec le reste de la ville se complète ici. Dongcheng bat (le temps, le rite) ; Xicheng abrite (l'eau et les murs du pouvoir clos) ; Haidian, lui, s'échappe. L'est et l'ouest organisent le pouvoir à l'intérieur de la cité ; le nord-ouest le laisse s'en extraire.
Là où le centre est la ville pensée comme un ordre, Haidian est la ville qui prend congé de cet ordre.
Et ce choix du nord-ouest n'a rien d'arbitraire : il a suivi l'eau. Dans le centre de Pékin, plat et sec, l'eau devait être amenée de loin. À Haidian, elle jaillissait du sol. Le nom même du district renvoie à ces eaux peu profondes, ces étangs qui parsemaient jadis la plaine au pied des collines de l'Ouest.
Les jardins impériaux n'ont donc pas été posés là par hasard : ils ont suivi les sources, et le pouvoir a suivi les jardins.
Les Trois Collines et Cinq Jardins : le grand parc impérial
Pendant le 18e siècle, les empereurs ont couvert ce nord-ouest d'un ensemble de jardins si vaste qu'il porte un nom : les Trois Collines et Cinq Jardins (三山五园). Trois reliefs (la colline de la Longévité, la colline de la Source de Jade, les collines Parfumées) et cinq grands domaines, que l'empereur Qianlong relia en une ceinture de jardins longue d'une vingtaine de kilomètres, depuis l'emplacement de l'actuelle université Tsinghua jusqu'aux collines Parfumées.


Le plus abouti, et le mieux conservé, est le palais d'Été (Yiheyuan). Conçu autour du lac Kunming et de la colline de la Longévité, inspiré des paysages du lac de l'Ouest à Hangzhou, c'est l'aboutissement de l'art des jardins impériaux : la Longue Galerie peinte, le pont aux Dix-Sept Arches, le bateau de Marbre, la rue commerçante de Suzhou recréée au bord de l'eau.
Aux alentours, les deux autres collines complètent le tableau. Les collines Parfumées (Xiangshan), aujourd'hui parc public, sont célèbres pour leurs érables rougis à l'automne, l'un des grands rendez-vous saisonniers des Pékinois. La colline de la Source de Jade, reconnaissable à sa pagode, reste pour sa part en zone réservée et ne se visite pas : on l'aperçoit de loin, comme un décor.

Le Yuanmingyuan, la ruine que l'on a choisi de garder
À l'est de cet ensemble se trouvait le plus extraordinaire de tous : le Yuanmingyuan, l'ancien palais d'Été, surnommé le « Jardin des jardins ». Dans sa plus grande extension, près de cinq fois la superficie de la Cité interdite, il fut, pendant plus d'un siècle, l'une des résidences et l'un des sièges de gouvernement favoris des empereurs Qing.


En 1860, lors de la seconde guerre de l'Opium, les troupes franco-britanniques le pillèrent puis l'incendièrent. Ce qui était le sommet de l'art des jardins chinois ne s'en releva jamais. Et c'est un choix lourd de sens : plutôt que de le reconstruire, la Chine a conservé le site en l'état, ses colonnes de marbre brisées dressées au milieu de la végétation.
Là où le palais d'Été voisin fut relevé, l'ancien palais d'Été est resté une ruine, devenue lieu de mémoire nationale. La distinction est essentielle, car certains voyageurs confondent souvent les deux.

Haidian aujourd'hui : les universités et Zhongguancun
Après la chute de l'empire, le nord-ouest n'a pas perdu son importance. Sur les anciens terrains de jardins impériaux se sont élevées les deux plus prestigieuses universités du pays : l'université de Pékin (Beida), dont le campus occupe en partie les terres de l'un des cinq jardins, et l'université Tsinghua, bâtie sur un ancien domaine impérial.
Difficile de ne pas remarquer une certaine continuité. Là où les empereurs se retiraient dans leurs jardins, le pays a installé ses cerveaux.
Tout près, Zhongguancun est devenu le cœur de la tech chinoise, la « Silicon Valley » du pays. Ce n'est pas une formule en l'air : Lenovo y est né en 1984, issu d'un institut de l'Académie des sciences de Chine ; Baidu (le moteur de recherche national) et ByteDance (la maison mère de TikTok) y ont leurs racines ; et l'Académie des sciences elle-même y aligne ses laboratoires, à quelques rues des amphithéâtres. Hier les jardins du pouvoir, aujourd'hui les laboratoires du futur : la même géographie, une autre forme de prestige.
Pour beaucoup de familles chinoises, visiter les campus de Beida et de Tsinghua est un but de voyage en soi. On y emmène ses enfants comme on visiterait un monument, pour respirer l'air des grandes écoles et, peut-être, susciter une vocation. La pratique est si répandue que l'accès aux campus se fait sur réservation.
Vous n'en ferez sans doute pas une priorité, mais c'est un trait qu'il faut connaître : à Haidian, le prestige n'est plus celui des empereurs, c'est celui du savoir.



