À Pékin, les hutongs et leurs siheyuan disparaissent un peu plus chaque année, et l'on y voit souvent le signe d'un pays qui sacrifie son patrimoine à la modernité. Le problème est moins une affaire de volonté que de structure. Sauver une seule cour suppose parfois de reconstruire tout un quartier ; c'est là que se joue l'impossible préservation du vieux Pékin.
Il suffit d'un pas de côté. Quittez la grande rue de Nanluoguxiang, ses cafés et ses lampions, et les pavés deviennent irréguliers, la lumière plus douce. Une porte de bois entrouverte laisse deviner une cour silencieuse, un vieux vélo contre un mur écaillé, un chat sur une dalle fendue. C'est toujours Pékin, et pourtant c'est un autre monde.
Ce mur écaillé cache souvent un bien qui vaut plusieurs millions. Et pourtant, d'année en année, ces ruelles s'effacent. On y voit volontiers, depuis l'étranger, le mépris d'un pays pressé pour son propre passé.
La réalité est plus gênante : la Chine ne sauve pas ses hutongs moins par manque de volonté que parce qu'ils sont, à bien des égards, devenus impossibles à sauver.
Reste à comprendre pourquoi ; et peut-être, en chemin, à se demander ce que l'on cherche au juste à sauver.
Ce que les hutongs ont voulu dire
Avant d'être un décor pittoresque ou une curiosité architecturale, le hutong est une manière de vivre ensemble. C'est là que Pékin a pris racine, dans cette toile serrée de ruelles et de cours, bien avant les tours de verre et les avenues monumentales.
Le mot lui-même le rappelle. Hutong (胡同) n'est pas chinois à l'origine ; il vient du mongol « hottog », qui désigne le puits.
Autour du puits se rassemblaient les maisons, la vie, les voix. Vivre, c'était partager un espace et une source.
Quand Pékin devient la capitale des Yuan au 13e siècle, la ville se construit sur un plan rigoureux, en damier, inspiré des principes confucéens. Les grandes artères reliaient les portes de la cité impériale ; entre elles se tissaient des milliers de hutongs, orientés est-ouest, bordés de murs gris et de portes de bois rouge. Chaque ruelle menait à une cour, et chaque cour à une famille.

Au centre de ce tissu : le siheyuan (四合院), la maison à cour carrée. Quatre ailes disposées autour d'un vide. L'aile principale, au nord, réservée aux anciens, recevait la lumière douce du sud ; les ailes est et ouest abritaient les enfants mariés ; au sud venaient la cuisine, les serviteurs, le passage du monde. Tout y était symbole : l'orientation, les hiérarchies, le silence de la cour traduisaient l'ordre confucéen, le respect des générations, l'harmonie du foyer comme reflet de celle du monde. La cour vide elle-même renvoyait à ce que les taoïstes nomment le vide plein, l'espace où circule le souffle, le qi.
On vivait tourné vers l'intérieur, non vers la rue. Les murs extérieurs, austères, protégeaient l'intimité ; la beauté restait invisible pour qui ne franchissait pas la porte. C'est ce qui fait encore le mystère des hutongs : rien ne se montre, tout se devine.

Mais la vie, elle, s'écoulait dans la ruelle. Devant chaque porte, un tabouret, un thermos de thé, un transistor. On y parlait du temps, des prix du marché, des enfants mariés trop tôt ou trop tard. Les enfants y couraient, les anciens y méditaient, les vendeurs ambulants y faisaient rouler leurs chariots. Le hutong, c'était un réseau social avant l'heure : on s'y informait, on s'y aidait, on s'y surveillait aussi. Les murs étaient proches, les sons passaient, les odeurs aussi ; et dans cette promiscuité naissait une humanité dense, celle du nous plutôt que du je.
C'est cette densité de petits riens qui nourrit, aujourd'hui encore, l'admiration que nous portons aux hutongs ; on verra qu'elle mérite pourtant qu'on y regarde de plus près. Pour l'heure, c'est elle que les murs, le droit et le désir vont peu à peu défaire.

Comment le vieux Pékin s'est figé
Pendant des siècles, les beaux hutongs abritent les familles aisées de la capitale. Derrière les hauts murs gris, des cours élégantes, de vieux arbres, des portails gardés par deux lions de pierre. Chaque détail traduit le rang : la taille de la cour, l'orientation des pavillons, la finesse des sculptures, jusqu'aux végétaux (le pin pour la longévité, le bambou pour la droiture, le prunier pour la persévérance). Les générations y vivent ensemble, unies par la piété filiale autant que par la hiérarchie.

Mais cet équilibre ne concerne qu'une minorité. Derrière les façades, la majorité du peuple pékinois vit autrement : artisans, charretiers, petits marchands, ouvriers, regroupés dans des cours modestes que l'on appelle les « dà zá yuàn » (大杂院), les cours en désordre. Des dizaines de familles s'y entassent, chacune avec son lit, sa bouilloire, son poêle à charbon ; les toilettes et le puits sont communs.
C'est pauvre et bruyant, mais c'est vivant, et de cette promiscuité naît une solidarité où l'on s'appelle « voisin » comme on dirait « frère ».
En 1949, la République populaire promet l'égalité. Les grandes demeures deviennent le symbole d'un passé à abolir, l'État nationalise l'immobilier et se fait seul bailleur. Les cours sont redistribuées pièce par pièce aux ouvriers, aux fonctionnaires, aux cadres. Les siheyuan d'une seule famille se remplissent : dix, parfois quinze foyers dans une même cour. On bâtit des cuisines de briques, des cloisons de planches ; les jardins disparaissent, les portails monumentaux sont murés pour ouvrir de nouvelles entrées.


La lumière se perd, le bruit s'installe, l'intimité s'efface. Les toilettes se partagent au bout de la ruelle, l'eau se tire au seau, les repas cuisent sur des réchauds de fortune. Pourtant personne ne part : le loyer est dérisoire, la centralité du lieu inestimable. Ainsi se fige le vieux Pékin, non pas détruit mais étouffé sous le poids de la promiscuité. Né d'une utopie égalitaire, il reste prisonnier de son propre héritage. Et c'est cet héritage que les décennies suivantes vont tenter, en vain, de réparer.
Le rêve moderne, et les premières pelleteuses dans les hutongs
Dans les années 1980, la Chine entre dans l'ère de la vitesse et du béton. Après des décennies d'austérité, le mot d'ordre est d'avancer. Les gratte-ciel se dressent à Shanghai, les chantiers deviennent la respiration du pays. À Pékin, capitale et vitrine du pouvoir, le vieux tissu des hutongs, perçu comme vétuste, passe pour une entrave au progrès.
Les plans d'urbanisme des années 1990 les classent en zones d'habitat ancien insalubre.
Le vocabulaire est technocratique, mais le constat est réel : des maisons conçues pour une famille et occupées par dix, sans égouts ni chauffage, aux toits qui fuient et aux installations électriques bricolées qui prennent feu. Dans un Pékin qui veut devenir une capitale moderne, ces quartiers passent pour un frein à la dignité urbaine.

Alors on agit, et l'action prend la forme du grand chantier. Des pans entiers de la vieille ville sont rasés, les habitants relogés en périphérie dans des appartements neufs, lumineux, dotés de chauffage central, d'eau chaude, de toilettes privées, autant d'équipements inimaginables dans les vieilles cours. Pour des millions de familles, le déplacement est un bond en avant. Entre 1990 et 2010, plus de la moitié des hutongs de Pékin disparaissent. Il serait injuste de réduire ce mouvement à une logique de vitrine : dans son intention première, il fut aussi un projet d'émancipation, celui d'une Chine qui voulait en finir avec le manque.
Mais la destruction ne passe pas inaperçue. Des architectes, des artistes, des écrivains s'inquiètent de voir disparaître les ruelles de leur enfance. Les photographes documentent les vieilles portes marquées du grand caractère rouge 拆 (chāi, « à démolir »), qui devient une cicatrice sur les murs. Des artistes comme Ai Weiwei ou Zhang Dali font de ces démolitions un sujet. La question cesse d'être urbaine pour devenir une question d'identité.

L'attribution des Jeux olympiques de 2008 agit comme une déflagration : on accélère, on rase autour des sites. Mais ce qui devait n'être qu'une célébration devient aussi un moment de prise de conscience. Les médias étrangers découvrent la disparition du vieux Pékin, et la préservation entre dans le discours officiel.
Dès le début des années 2000, certains quartiers sont classés zones historiques à préserver. Nanluoguxiang en devient l'exemple : on repeint, on enterre les câbles, on uniformise les portes, on installe cafés et boutiques. La vie populaire, elle, s'éloigne ; les loyers commerciaux explosent, les familles modestes partent. Reste un décor qui sent encore la Chine ancienne, mais dont l'âme commence à se dissiper. Préserver semblait donc possible. C'est en voulant le faire pour de bon que Pékin a découvert les trois murs qui rendent la tâche presque impraticable.
Le premier mur : on ne rénove pas une ruelle comme une maison
Il est facile, vu d'ailleurs, de s'émouvoir devant les pelleteuses et de parler de patrimoine sacrifié. Mais rénover un hutong n'a rien à voir avec restaurer une cathédrale ou un château. Ce n'est pas une question de façade : c'est une opération d'urbanisme total, une chirurgie à cœur ouvert dans le corps vivant de la ville. Chaque cour, chaque ruelle, chaque tuyau appartient à un organisme né sans plan d'ensemble, qui ne supporte ni qu'on l'isole ni qu'on le découpe. Rénover un siheyuan, ce n'est donc pas repeindre des murs : c'est repenser tout un quartier, du sol jusqu'aux réseaux invisibles.

Car sous les pavés gris, les conduites d'eau, les câbles et les égouts datent d'une époque où personne n'imaginait qu'une maison abriterait un jour plusieurs salles de bain, des climatiseurs et la fibre. Sur les grands axes, tout va bien : canalisations larges, transformateurs puissants. Mais plus on s'enfonce dans le labyrinthe, plus le réseau se rétrécit et vieillit.
Demander un branchement pour une maison rénovée revient à vouloir alimenter un supercalculateur sur une prise des années 1950 ; le réseau ne suit pas.
Le problème le plus redoutable, celui qui condamne souvent un projet avant même qu'il commence, c'est celui des égouts. Dans les hutongs, ils ont été ajoutés au mieux dans les années 1950-60, souvent de manière artisanale. Les ruelles, parfois à peine plus larges qu'un couloir, ne laissent pas passer les engins nécessaires à la pose de nouvelles canalisations ; creuser reviendrait à démolir une partie du quartier. Certains propriétaires fortunés installent des micro-stations d'épuration individuelles, mais ces solutions sont chères, exigeantes en entretien, souvent interdites par la réglementation locale.

La logistique même des travaux relève de l'exploit. Impossible de faire venir une pelleteuse dans une ruelle large de deux mètres : tout se fait à la main. Les sacs de ciment, les briques, les tuyaux arrivent sur de petits chariots ; les déblais sortent un par un. Et comme tout est mitoyen, le marteau-piqueur fait trembler trois maisons. Un chantier devient une négociation, parfois une épreuve collective, où la diplomatie vaut autant que le béton.
Au fond, le problème n'est pas la volonté, mais l'échelle. Beaucoup d'observateurs étrangers s'étonnent de voir la Chine raser ses hutongs et y lisent un mépris pour le passé. La réalité est plus prosaïque : la destruction n'est pas toujours un choix, souvent c'est la conséquence d'une impossibilité technique. Pour sauver une cour, il faut parfois rebâtir tout un quartier. Mais l'obstacle technique pourrait se contourner à coups de moyens. Le deuxième mur, lui, ne se franchit pas avec de l'argent ; il est fait de droit.
Le deuxième mur : des millionnaires qui ne possèdent rien
Dans une ruelle de Dongcheng, un vieil homme fume, assis sur un tabouret, le dos contre un mur fendu. Rien ne distingue sa maison des autres : un portail usé, un toit de tuiles sombres, une cour encombrée de seaux et de bicyclettes. Pourtant, derrière cette porte, se cache un bien à plusieurs millions d'euros. Une fortune en sommeil, impossible à déterrer.
C'est l'un des paradoxes les plus déroutants du pays : des lieux où la valeur du sol dépasse l'imagination, mais où la vie quotidienne reste modeste, parfois inchangée depuis un demi-siècle. Les hutongs les plus recherchés se trouvent au cœur de la capitale, dans Dongcheng et Xicheng, à quelques minutes de la Cité interdite et du lac Houhai.

Reste un détail décisif. En Chine, la terre appartient à l'État. Ce que l'on achète, ce n'est pas un sol mais un droit d'usage du sol (土地使用权, tǔdì shǐyòngquán), un bail de soixante-dix ans renouvelable. Le propriétaire détient le bâtiment, pas la terre. Sur le papier, un siheyuan de 200 m2 à Nanluoguxiang peut valoir plusieurs millions ; dans les faits, la plupart de ses occupants n'en ont jamais touché un centime, parce que la richesse est bloquée par la loi, par la structure des lieux et par la présence d'autres vies entre ces murs.
Depuis les années 1950, une grande partie de ces maisons est occupée par des locataires publics protégés (直管公房承租人), héritiers de logements jadis attribués par l'administration. Ils paient un loyer symbolique, parfois quelques dizaines d'euros par an, et disposent de droits d'occupation quasi inamovibles. Résultat : un propriétaire, même millionnaire sur le papier, ne peut ni vendre, ni rénover, ni même habiter son bien sans reloger ces occupants. Et indemniser, à Pékin, c'est long, coûteux, souvent conflictuel. Certains dossiers durent des années.
Derrière chaque porte, une négociation ; derrière chaque mur, un compromis.
C'est la Chine du « pauvre assis sur un tas d'or », une formule cruelle mais exacte : une richesse statique, enfermée dans des murs qui tombent lentement en poussière. Une même rue peut abriter, à dix mètres de distance, une famille qui vit sans salle de bain et un hôtel de charme à 500 euros la nuit. Deux époques, deux économies qui se frôlent sans se parler. La technique et le droit se discutent encore, à grands frais. Le troisième mur est plus intime, et sans doute le plus définitif : il tient à ce que les habitants désirent.
Le troisième mur : et si les Pékinois n'en voulaient plus ?
Dans l'imaginaire occidental, vivre dans un siheyuan au cœur des hutongs tient du rêve absolu : un havre derrière des murs de brique grise, une cour baignée de lumière, le murmure d'un vieux Pékin préservé. Pour la plupart des Pékinois, ce rêve a un goût plus amer, celui du froid en hiver, de la promiscuité et des toilettes publiques.

Lors de mes conversations à Pékin, la réponse est presque toujours la même : seul dans un siheyuan rénové, avec sa cour et ses tuiles anciennes, oui, volontiers, c'est même un symbole de réussite. Mais partager une cour avec dix familles, sans sanitaires ? L'appartement est bien meilleur. Haixia, qui a grandi dans le nord de la Chine, le formule à sa façon : ce que les étrangers prennent pour du charme, sa génération l'a d'abord connu comme un inconfort dont on cherchait à sortir.
Le rêve du siheyuan privé n'appartient en réalité qu'à quelques centaines de familles.
Pour la majorité, le hutong reste un quotidien rude : des pièces petites et sombres, sans isolation, des toilettes communes parfois à plusieurs dizaines de mètres, des murs humides, un poêle à charbon l'hiver. Cette promiscuité, autrefois naturelle, devient pesante dans une Chine où la réussite s'exprime par la maîtrise de l'espace : fermer sa porte, contrôler son environnement, choisir quand on veut être seul. L'appartement neuf, lumineux, équipé, est perçu comme un progrès concret, une ascension visible.
C'est là que les regards se croisent sans se rencontrer. Là où nous voyons l'authenticité, beaucoup de Pékinois voient l'inconfort hérité. Ce que nous admirons (la lenteur, les ruelles étroites, les gestes d'un autre âge) leur rappelle le charbon, les pénuries et les toilettes partagées. Leur modernité passe par la lumière blanche des tours neuves, non par le gris des murs anciens.
Et ce désamour accélère tout : les jeunes générations ne reviennent pas, les anciens s'éteignent, les héritiers vendent, les investisseurs rachètent. Le hutong populaire s'efface au profit d'un hutong de vitrine. La formule mérite d'être retenue : le hutong ne disparaît pas seulement parce qu'on le détruit, il disparaît aussi parce qu'on ne veut plus y vivre.
Que croit-on sauver, au juste ?
La nuit tombe sur Pékin. Les enseignes s'allument une à une, rouges et dorées, tandis qu'ailleurs la lumière blanche des lampadaires s'accroche aux murs fissurés. On entend encore, par instants, un seau qu'on remplit, un rire dans une cour. Mais ces sons se raréfient. Les hutongs ne meurent pas d'un coup ; ils s'effritent.
Et à mesure qu'ils s'effritent, une question gênante affleure : que cherche-t-on, exactement, à retenir ?
Car sous un même mot se cachent trois choses très différentes. Il y a d'abord la forme : le bâti bas, l'échelle humaine, la trame des ruelles, la cour. Celle-là est parfaitement sauvable, et elle survit même à la gentrification ; un siheyuan restauré pour une seule famille fortunée reste un siheyuan. Ce n'est pas elle qui disparaît.

Il y a ensuite ce que l'on pleure le plus volontiers : la vie dense, l'entraide, la voisine qui garde l'enfant, le réseau qui remplaçait les institutions. Mais cette configuration n'est pas l'âme millénaire du lieu. La cohabitation de dix familles dans une cour prévue pour une seule a soixante-dix ans, pas sept siècles ; elle est née d'une politique précise, la nationalisation de 1949 et les loyers gelés, posée sur une forme bien plus ancienne.
La solidarité qu'on y admire était un sous-produit de la contrainte et de la pénurie, pas une culture qu'on aurait choisie. C'est là que la section précédente prend tout son sens : ceux qui sont partis l'ont fait soulagés.
Et il y a, enfin, l'idée. La projection d'authenticité, de lenteur et de communauté que nous fabriquons à distance, et que les nostalgiques chinois fabriquent à leur tour pour la vendre aux visiteurs.
Le basculement se joue ici. On garde le souvenir de la chaleur, mais on oublie le froid qui allait avec. On regrette les soirées dans la cour, pas l'hiver sans chauffage ni les toilettes au bout de la ruelle. À cet instant, on ne regrette plus vraiment le hutong : on regrette l'image qu'on s'en fait. Une solidarité dont personne ne voudrait les conditions, ce n'est pas un monde qu'on pleure ; c'est un décor qu'on consomme. La preuve est simple : ceux qui y vivaient sont partis sans se retourner. Le regret s'attache à l'ambiance, pas aux gens.

Faut-il en conclure que rien ne se perd, et que la modernisation ne fait que nettoyer un quartier vétuste ? Non, ce serait tomber dans l'excès inverse. Quelque chose disparaît bel et bien. Pas la pauvreté, pas le charme des vieux murs : le mélange.
Le fait que, dans la même ruelle, vivent côte à côte un retraité à toute petite pension, un livreur venu d'une autre province, un cadre et un patron de café. Ce mélange n'a rien de misérabiliste. Il est même très utile à une ville : des gens différents au même endroit, un centre qui reste accessible à tous, des petits commerces qui tournent. Et c'est précisément ce que le hutong transformé en vitrine fait disparaître.
Or on peut très bien garder ce mélange sans garder les toilettes communes ni les murs humides. C'est tout l'enjeu. C'est d'ailleurs ce que cherchent aujourd'hui quelques quartiers, avec ce qu'on appelle la rénovation douce : réparer petit à petit, lentement, sans tout raser.
On comprend alors mieux pourquoi la Chine ne peut pas sauver ses hutongs : non seulement à cause des trois murs (les réseaux, le droit, le désir), mais parce que personne ne s'accorde sur ce qu'il faudrait sauver au juste. Les vieux murs ? Le mélange de population ? Ou seulement l'image qu'on en garde ?
Et cette hésitation, au fond, n'est pas celle de la Chine. Les habitants, eux, ont répondu depuis longtemps : ils sont partis, souvent soulagés. Les autorités, à tâtons, cherchent une réponse avec la rénovation douce. Celui qui reste indécis, c'est plutôt celui qui regarde de loin et s'émeut : le voyageur, le nostalgique, nous peut-être. On ne sauve pas ce qu'on n'a pas su nommer, et c'est souvent le regard extérieur qui ne l'a pas nommé.
Reste alors la seule question qui vaille. Non pas : la Chine saura-t-elle garder ses vieilles ruelles ? Mais : qu'attendons-nous, au juste, qu'elle garde, et pour qui ? À Pékin comme ailleurs, mieux vaut peut-être le savoir avant de regretter.
