Les plus beaux villages de Chine ne sont pas ce que vous croyez

Les plus beaux villages de Chine ne sont pas ce que vous croyez

Les plus beaux villages de Chine n'ont pas été préservés ; ils ont longtemps été oubliés. Des vallées du Yunnan aux montagnes du Guizhou ou du Sichuan tibétain, ces petites villes ont gardé leur visage parce qu'elles étaient en marge des grands flux du pays. Aujourd'hui encore, elles racontent une autre Chine.

À Heshun, la lumière tombe vite. Vers cinq heures de l'après-midi en automne, le soleil descend derrière les collines qui ferment la vallée, et les toits de tuiles grises se mettent à fumer doucement (cuisines au charbon, ou peut-être au bois, c'est selon les maisons). On entend des enfants qui rentrent de l'école, une moto qui passe loin, une porte qui se ferme.

Le bourg est à l'ouest du Yunnan, à quelques heures de la frontière birmane. Quand on regarde la carte, on s'aperçoit qu'on n'est plus tout à fait dans la Chine qu'on imaginait. Kunming est loin. Chengdu encore plus. Pékin, c'est une autre planète.

Le vieux cœur de Heshun fait à peine quelques milliers d'habitants ; le bourg administratif qui l'englobe dépasse les vingt mille. C'est un village par tous les standards français, c'est encore une « petite ville » par les standards chinois. Le mot ne veut pas dire la même chose des deux côtés.

C'est par cette échelle qu'il faut commencer pour comprendre pourquoi ces lieux ressemblent à ce qu'ils ressemblent. Parce que la question n'est pas tant qu'est-ce qui s'y est conservé ? que pourquoi est-ce que ça s'y est conservé ?.

« Petit » en Chine, une notion piégée

Quand un voyageur français pense « petite ville chinoise », il imagine quelque chose comme une bourgade de province : 3 000 ou 5 000 habitants, une place, une église, deux boulangeries. En Chine, ce n'est pas vraiment une catégorie. Le pays compte plus de 380 villes de plus d'un million d'habitants.

Une « petite ville » au sens chinois peut désigner un chef-lieu de comté de 200 000 ou 300 000 personnes, avec ses gratte-ciels de quinze étages et ses centres commerciaux. Rien à voir avec l'image qu'on s'en fait.

Hongcun, Anhui
Hongcun, Anhui

Le « charme » qu'on associe à la petite ville chinoise commence donc plus bas, à une échelle pour laquelle le chinois n'a même pas vraiment de mot équivalent. Ce sont des des bourgs (镇, zhèn), ou des villages (村, cūn). Et la plupart de ceux qui ont gardé un visage reconnaissable ont quelque chose en commun : ils ne sont pas situés où la Chine a décidé de se moderniser.

Ce n'est ni un oubli ni un miracle ; c'est le produit d'une géographie et d'une histoire politique précises.

La géographie des villages qui ont gardé leur visage

Regardez où se trouvent les lieux qu'on cite quand on parle des « plus belles petites villes » de Chine. Heshun, dans l'ouest du Yunnan. Furong, dans les montagnes du Hunan. Xijiang et Langde, au cœur du Guizhou. Danba, dans le Sichuan tibétain.

Ils ont presque tous quelque chose en commun : ils sont loin des grandes plaines chinoises. Dans des vallées encaissées, des régions montagneuses, des zones longtemps difficiles d'accès. Et souvent dans des territoires peuplés majoritairement par des minorités ethniques (Miao, Bai, Tujia, Tibétains).

Fenghuang, Hunan
Fenghuang, Hunan

Le relief a protégé ces lieux autant qu'il les a isolés. Pendant des siècles, les grands centres politiques et économiques chinois se sont développés ailleurs : dans les plaines du Nord, le long du Yangtsé, puis sur la côte. Ici, les routes arrivaient plus tard. Les investissements aussi.

Quand la Chine se transforme à grande vitesse à partir des années 1980, ce sont d'abord les grandes villes et les régions côtières qui changent de visage.

Beaucoup de vallées du Yunnan, du Guizhou ou du Sichuan restent alors à l'écart. Non par volonté de préserver quoi que ce soit ; simplement parce que la modernisation allait d'abord ailleurs.

C'est ce décalage qui explique en partie ce qu'on voit aujourd'hui. Les maisons anciennes, les centres de bourgs, certaines architectures locales ont survécu parce que ces régions étaient en marge des grands flux du pays.

Heshun, Yunnan
Heshun, Yunnan.

Il ne faudrait pas en déduire pour autant des villages pauvres figés hors du temps. Plusieurs de ces bourgs doivent leur beauté à une prospérité de marchands. Ce sont d'anciens carrefours de la route du thé et des chevaux, qui a relié pendant des siècles le Yunnan, le Sichuan et le Tibet, avec des prolongements vers la Birmanie et l'Inde.

Les grandes maisons à cour, les temples ou les bibliothèques qu'on admire aujourd'hui ont souvent été construits par des familles de marchands enrichies sur ces routes.

zhouzhuang
Zhouzhuang, Jiangsu

Puis le tourisme intérieur est arrivé, massivement, dans les années 2000. Certains lieux comme Lijiang ou Xijiang se sont transformés très vite. D'autres, plus éloignés ou moins accessibles, ont gardé un rythme différent. La frontière entre village vivant et décor touristique change d'un endroit à l'autre ; parfois d'une vallée à l'autre.

Ce qu'on regarde aujourd'hui n'est donc pas une Chine ancienne miraculeusement intacte. Ce sont des marges qui ont évolué plus lentement que le centre du pays, et qui continuent maintenant à se transformer à leur manière.

Les villes d'eau ne sont pas qu'un décor pittoresque, ce sont les nœuds d'un système hydraulique qui a façonné la civilisation chinoise pendant mille ans.

Ce que ça veut dire d'habiter là

À Furong, dans l'ouest du Hunan, les maisons sur pilotis (吊脚楼, diàojiǎolóu) sont accrochées à la falaise au-dessus d'une cascade. Le paysage est ce qu'on voit en premier. Au quotidien, les habitants composent aussi avec l'humidité qui ne sort jamais des murs, le prix du gaz, la liaison de bus pour Jishou, le petit qui vient d'avoir son bac et qui pèse l'option Changsha contre celle de reprendre la maison d'hôtes.

Furong, Hunan
Furong, Hunan

Depuis quelques années, un autre mouvement s'ajoute à l'exode classique : des jeunes urbains, parfois enfants du village partis dans les années 2000, reviennent y tourner pour Douyin ou Kuaishou, lancer une marque de thé ou de broderie, tester un mode de vie qu'ils n'auraient pas voulu adolescents. Le village ne se vide plus seulement, il se recompose.

À Danba, dans le Sichuan tibétain, les tours en pierre qui se dressent au-dessus des vallées sont magnifiques sur les photos. Pour ceux qui y vivent, ce sont aussi des maisons qu'on adapte, qu'on isole, ou qu'on quitte pour s'installer à Chengdu, à six heures de route. Ceux qui restent, ou qui reviennent, ouvrent des chambres d'hôtes, refont des toits, vendent du thé tibétain à des visiteurs venus du Jiangsu ou de Shanghai pour la semaine d'octobre. Le tourisme intérieur fait vivre des familles entières, et finance la restauration de bâtiments qui, sans lui, n'auraient pas été entretenus.

Danba, Sichuan
Danba, Sichuan tibétain

À Xijiang, capitale officieuse du monde Miao, le tourisme intérieur a tout changé. Le village est devenu un site payant, avec billet d'entrée, navettes, points de vue aménagés. Les habitants vivent dedans, et ils vivent aussi du flux qui les traverse. À Langde, à une heure de route, les visiteurs sont dix fois moins nombreux ; la vie quotidienne reste plus discrètement habitée.

Xijiang, Guizhou
Xijiang, Guizhou

La différence entre les deux n'est pas un accident de parcours. Xijiang a été choisi par les autorités du Guizhou dans les années 2000 comme village-vitrine de la culture Miao (« le plus grand village Miao du monde »), avec investissements ciblés, infrastructures touristiques, communication. Langde a été classé aussi, mais plus tard, avec moins de moyens. La fabrique administrative concentre les flux quelque part ; ailleurs, elle les laisse plus diffus.

Mais il faut se méfier de l'opposition facile entre l'un et l'autre. À Langde aussi, c'est en partie le tourisme qui a permis à l'orfèvrerie en argent et à la broderie Miao de continuer à se transmettre. Dans les années 1990, ces savoir-faire s'éteignaient lentement, avec l'exode des jeunes vers les usines de la côte. La demande des visiteurs, chinois d'abord, étrangers ensuite, leur a redonné une valeur économique.

Aujourd'hui, certaines femmes vivent de la broderie qu'elles vendent, et la transmettent à leurs filles parce qu'elle les nourrit. La femme qui porte sa veste sur le marché de Kaili la porte parce que c'est sa veste, et parce que c'est aussi grâce à cette veste qu'elle vit. Les deux phrases sont vraies ensemble. Le tourisme fige et préserve dans le même geste, et le démêler proprement n'a pas beaucoup de sens.

Likeng, Jiangxi
Likeng, Jiangxi

Travailler dans ces lieux, c'est souvent vivre du tourisme : maisons d'hôtes, restaurants, boutiques, guides locaux. Avec ce que ça suppose de saisons creuses, de dépendance à des flux qu'on ne contrôle pas. C'est aussi parfois encore vivre de l'agriculture, ou d'allers-retours vers la ville voisine pour des travaux saisonniers. À Heshun, des familles entières font encore du commerce avec la Birmanie, prolongement contemporain d'une économie de frontière qui remonte à la route du thé et des chevaux. Le passé n'a pas disparu ; il s'est transformé en frontière douanière.

Ces lieux ne sont pas la Chine d'avant, mais une production chinoise contemporaine sur le thème de la Chine d'avant. Et c'est pour ça qu'ils valent le voyage.

Ce qu'on voit quand on déplace le regard

L'image classique de la « petite ville chinoise pittoresque » suggère un lieu hors du temps, préservé par quelque vertu propre. La réalité est plus intéressante. Ces lieux n'ont pas été préservés ; ils ont été laissés de côté, le temps que la modernisation aille s'occuper d'autre chose. Et maintenant qu'elle s'occupe d'eux, ils trouvent leurs propres équilibres, à travers le tourisme, les retours partiels, la réactivation de savoir-faire qui s'éteignaient.

Cela ne les rend pas moins beaux. Cela les rend plus lisibles.

Ce qu'on regarde, ce ne sont pas des fragments de Chine d'avant restés intacts dans une bulle. Ce sont des marges qui ont eu un visage différent du centre, parce qu'elles n'étaient pas le centre, et qui aujourd'hui font vivre ce visage de manières diverses : parfois en le préservant, parfois en le mettant en scène, parfois les deux dans le même geste.

La beauté qu'on y trouve n'a peut-être pas la nature qu'on croit. Elle ne vient pas d'un temps suspendu. Elle vient d'un endroit où la marge a façonné quelque chose qui ne ressemble à rien d'autre en Chine, et où ce quelque chose continue de se transformer, sous nos yeux.

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