Le Heilongjiang, la province qui s'est inventée plusieurs fois

Le Heilongjiang, la province qui s'est inventée plusieurs fois

Le Heilongjiang (黑龙江) est la province la plus septentrionale de la Chine, à la frontière de la Sibérie. De Harbin à Mohe, en passant par Daqing et le Beidahuang, c'est une terre qui a été refondée plusieurs fois en moins d'un siècle, par les Russes, les Japonais, les Soviétiques et les Chinois. Une province méconnue où la Chine moderne s'est construite à partir de presque rien.

À Bordeaux, je n'avais jamais entendu parler de Harbin avant de connaître Haixia. Aujourd'hui, je tombe régulièrement sur ses images dans mon fil Xiaohongshu : sculptures de glace illuminées, jeunes femmes en doudoune rose qui glissent sur des toboggans gelés, lanternes en papier suspendues au-dessus d'un fleuve pris dans les glaces.

Harbin est devenue, en quelques années, l'une des destinations les plus partagées de la Chine intérieure. Les Chinois du sud y débarquent par millions chaque hiver, on les surnomme affectueusement les « petites pommes de terre du Sud » (南方小土豆), engoncés dans leurs doudounes trop épaisses, et l'industrie touristique locale fait vivre la ville pendant trois mois.

C'est l'image qu'on a aujourd'hui du Heilongjiang.

Il faut maintenant l'oublier.

Parce que Harbin, avant d'être une destination de réseaux sociaux, a été beaucoup d'autres choses. Une gare russe au bout de la steppe. Un refuge juif pour ceux qui fuyaient les pogroms. Une capitale japonaise du crime de guerre. Une vitrine soviétique. Une base arrière communiste.

Et avant tout cela, presque rien : un village de pêcheurs au bord d'un fleuve que les Mandchous appelaient Heilong jiang, le « fleuve du dragon noir », et que les Russes appellent le « fleuve Amour ».

Le Heilongjiang n'est pas une terre ancienne. C'est une terre qu'on a refondée plusieurs fois. Pas par couches discrètes qui se chevauchent. Par fondations entières, posées les unes après les autres, sur un sol presque vierge, par des puissances qui ne se ressemblaient pas. Chaque fondation a laissé un héritage. Et c'est ce qui rend cette province unique : aucune autre en Chine n'a connu autant de commencements en si peu de temps.

Harbin, la ville qui n'aurait pas dû exister

En 1898, Harbin n'existait pas. Quelques cabanes au bord du Songhua, des pêcheurs, des paysans mandchous. Cette année-là, l'Empire russe obtient des Qing affaiblis le droit de construire un chemin de fer à travers la Mandchourie pour relier Vladivostok au Transsibérien. Il faut un nœud ferroviaire. Les Russes choisissent ce lieu, sur le fleuve, et y posent les premières pierres d'une ville qui sera la leur.

Vingt ans plus tard, Harbin compte déjà des dizaines de milliers d'habitants, dont une moitié de Russes. La ville pousse selon un plan russe, avec ses larges avenues, ses places circulaires, ses dômes orthodoxes. La cathédrale Sainte-Sophie, encore visible aujourd'hui en plein centre, en témoigne.

Pendant les premières décennies du 20e siècle, Harbin est plus russe que chinoise dans son apparence, sa langue de commerce, sa cuisine. On y mange du pain noir, du borscht, des saucisses qu'on appelle encore aujourd'hui la « saucisse rouge » de Harbin (红肠), et qui reste l'une des spécialités de la ville.

Une autre vague arrive après 1917. La révolution bolchevique pousse vers l'est des dizaines de milliers de Russes blancs, et avec eux, beaucoup de Juifs russes qui fuyaient déjà les pogroms tsaristes. Harbin devient l'une des plus grandes communautés juives d'Asie. Jusqu'à 20 000 Juifs y vivent dans les années 1920, avec leurs synagogues, leurs écoles, leurs journaux yiddish, leurs commerces. La Nouvelle Synagogue existe toujours, transformée en salle de concert. La grande synagogue de Harbin est devenue un musée. Une partie de la communauté juive de Shanghai dans les années 1940 venait d'ailleurs de Harbin, fuyant les Japonais qui occupaient la Mandchourie depuis 1932.

Cette histoire-là n'est presque pas connue en France. Elle l'est à peine en Chine. Mais elle a laissé dans Harbin une empreinte qu'on sent en marchant, dans le centre, autour de la rue Zhongyang (中央大街), pavée de pierres, bordée de bâtiments Art nouveau, de cafés, de boulangeries, de devantures qui pourraient être à Saint-Pétersbourg.

Puis les Japonais arrivent. En 1932, à la suite de leur invasion de la Mandchourie un an plus tôt, ils proclament le Mandchoukouo, un État fantoche placé sous leur tutelle militaire et économique, et Harbin tombe sous leur administration. Les Soviétiques succèdent brièvement aux Japonais en 1945, avant que la ville ne devienne définitivement chinoise. Pendant la guerre froide, Harbin reste l'une des villes chinoises les plus marquées par l'influence soviétique : urbanisme, industrie lourde, formation des ingénieurs envoyés à Moscou.

Quand on marche dans Harbin aujourd'hui, on traverse tout cela en quelques rues. La cathédrale orthodoxe. Les bâtiments russes du début du siècle. Les anciens quartiers juifs. Les usines staliniennes. Les tours contemporaines. C'est une ville cosmopolite par accident plus que par choix. Elle n'a pas voulu être ce qu'elle est devenue. Mais elle l'est, et elle l'assume.

Les mémoires qu'on ne peut pas effacer

Toutes les fondations ne sont pas glorieuses. Certaines sont des plaies qui ne se referment pas, et qu'on ne devrait pas chercher à refermer.

À une quinzaine de kilomètres du centre de Harbin, dans la banlieue de Pingfang, se trouve un site qui figure parmi les plus sombres du 20e siècle. C'est là que les Japonais ont installé, à partir de 1936, le quartier général de leur Unité 731, une structure militaire officiellement consacrée à la recherche sur la purification de l'eau, et en réalité dédiée à des expérimentations bactériologiques et chimiques sur des êtres humains. Des prisonniers chinois, coréens, mongols, russes, parfois des civils raflés dans la rue, y ont été utilisés comme cobayes pour étudier les effets de la peste, du choléra, de l'anthrax, des armes biologiques. Les médecins de l'unité pratiquaient aussi des vivisections, des amputations sans anesthésie, des tests de résistance au froid extrême.

Le nombre exact de victimes ne sera jamais connu. Les estimations vont de plusieurs milliers à plusieurs dizaines de milliers de personnes assassinées dans les locaux mêmes. Et au-delà de l'Unité 731, les armes biologiques développées à Harbin ont été utilisées dans plusieurs régions de Chine pendant la guerre, contaminant des villages entiers et causant la mort de centaines de milliers de personnes supplémentaires.

À la fin de la guerre, les Américains ont négocié l'impunité des médecins de l'Unité 731 en échange des résultats de leurs recherches. Les responsables n'ont jamais été jugés. Beaucoup ont fait carrière dans la médecine japonaise d'après-guerre. C'est l'un des silences les plus lourds de la mémoire asiatique de la Seconde Guerre mondiale.

Le site a été ouvert au public sous la forme d'un musée mémorial (侵华日军第七三一部队罪证陈列馆). Il est froid, sobre, terrible.

On y voit les fondations des bâtiments où se déroulaient les expériences, des objets retrouvés, des témoignages. Ce n'est pas un musée qu'on visite pour s'instruire. C'est un musée qu'on visite parce qu'il faut.

Cette visite n'a rien d'agréable. Mais elle est, pour qui s'intéresse à la Chine, indispensable. Parce qu'elle dit quelque chose de la mémoire chinoise contemporaine. La guerre contre le Japon (1937-1945) n'est pas une page tournée. Elle structure encore largement la vision que la Chine a d'elle-même et de ses voisins. Et le site de Pingfang en est l'une des incarnations les plus violentes, parce qu'il ne s'agit pas de batailles entre soldats, mais de l'assassinat méthodique de civils dans un laboratoire d'État.

Harbin ne se résume pas à l'Unité 731. Mais on ne peut pas comprendre Harbin, ni le Heilongjiang, ni même la mémoire chinoise du 20e siècle, sans passer par ce lieu.

Le grand chantier de la Chine moderne

Imaginez un homme de 78 ans aujourd'hui, retraité, vivant dans un appartement modeste à Harbin ou à Jiamusi. Quand il avait dix-huit ans, en 1968, on l'a envoyé du Shandong au Beidahuang. Il s'attendait à des champs. Il a trouvé des marécages gelés, des forêts de bouleaux à abattre, des moustiques en été, du gel jusqu'aux os en hiver. Il a creusé des canaux, drainé des marais, planté du soja, vécu dans une baraque collective où l'on dormait à dix par pièce. Il y est resté quinze ans. Il n'est jamais vraiment reparti. Sa femme est une fille du coin. Ses enfants ont grandi là. Aujourd'hui il regarde son petit-fils, étudiant à Shanghai, qui ne reviendra jamais.

Et il regarde par la fenêtre les champs immenses qu'il a contribué à arracher à la friche, et il ne sait pas trop quoi en penser.

Ils sont des centaines de milliers comme lui. Et c'est à eux qu'on doit le visage actuel du Heilongjiang.

Après 1949, la province change encore une fois de visage. Le nouveau pouvoir communiste y voit un territoire stratégique pour deux raisons : sa frontière avec l'allié soviétique, et son potentiel agricole et énergétique encore largement inexploité. Pendant trente ans, la province devient l'un des grands chantiers de la Chine populaire.

Premier chantier : le pétrole de Daqing. En 1959, des géologues chinois découvrent dans le nord de la province l'un des plus grands gisements pétroliers d'Asie. Le site, baptisé Daqing (大庆, « grande célébration »), donne son nom à une ville entière qui sort de terre en quelques années. Dans le contexte de la rupture sino-soviétique du début des années 1960, le pétrole de Daqing devient le symbole de l'autosuffisance énergétique chinoise.

Apprendre de Daqing dans l'industrie (工业学大庆) devient l'un des slogans phares de Mao, repris dans toute la Chine pendant la Révolution culturelle. Le travailleur modèle Wang Jinxi (王进喜), surnommé « l'homme de fer », symbolise pendant des décennies l'esprit pionnier de Daqing : sauter dans un puits de boue gelée pour empêcher une éruption, travailler sans relâche dans le froid, refuser le confort.

Deuxième chantier : le Beidahuang (北大荒), la « grande friche du nord ». Le nord du Heilongjiang, jusque-là couvert de forêts, de marécages et de zones humides, est progressivement transformé en terres agricoles à partir des années 1950. Des soldats démobilisés, des jeunes urbains envoyés à la campagne pendant la Révolution culturelle (comme l'homme dont je parlais plus haut), des paysans déplacés depuis le sud, sont mobilisés pour drainer les marais, abattre les forêts, labourer les plaines.

En quelques décennies, le Beidahuang devient l'une des plus grandes zones agricoles mécanisées de Chine. Aujourd'hui, la province produit à elle seule une part importante du riz, du soja et du maïs consommés dans le pays.

Cette histoire agricole et industrielle a profondément marqué le paysage du Heilongjiang. Quand on traverse la province aujourd'hui, on roule pendant des heures à travers des champs immenses, mécanisés, géométriques, presque américains dans leur échelle. Les villes qui ponctuent ces paysages (Daqing, Qiqihar, Jiamusi, Mudanjiang) ont l'allure typique des cités industrielles du Nord-Est : larges avenues, blocs résidentiels, cheminées, danwei vieillissantes. Une autre forme de fondation, plus brutale, mais qui a transformé la province aussi profondément que la fondation russe.

La Chine qui touche la Sibérie

Plus on monte vers le nord, plus la Chine se dissout dans la Sibérie. Le Heilongjiang partage avec la Russie la plus longue frontière chinoise commune (environ 3 000 kilomètres), tracée pour l'essentiel par le fleuve Amour. Le long de ce fleuve, des villes-frontières mènent une vie particulière : Heihe (黑河), face à la ville russe de Blagovechtchensk, est un point de passage commercial où l'on entend autant parler russe que chinois, où les magasins acceptent le rouble, et où les Russes viennent faire leurs courses en grande quantité depuis la crise économique de 2022.

Tout au nord de la province, à l'extrémité du pays, se trouve Mohe (漠河), surnommée « le pôle nord chinois ». Située à la même latitude que Moscou, c'est le point le plus septentrional de la Chine. L'hiver y descend à -50°C. L'été y connaît des nuits blanches, où le soleil ne se couche pratiquement pas. Et chaque année, autour du solstice de juin, on peut parfois y observer des aurores boréales, phénomène extrêmement rare en Chine. Mohe est devenue, à son tour, une destination touristique pour les Chinois venus du sud qui veulent toucher le bout de leur pays.

Entre Harbin et Mohe, s'étendent les forêts du Grand Khingan (大兴安岭), l'une des dernières grandes forêts boréales de Chine.

Des centaines de kilomètres de pins, de mélèzes, de bouleaux, peuplés de tigres de Sibérie, d'élans, d'ours bruns, dans une nature dont la densité et la sauvagerie surprennent qui ne s'attend pas à trouver cela en Chine.

C'est ici que la province révèle sa dernière facette : un grand vide habité. Le Heilongjiang est la province la moins densément peuplée du Nord-Est. Pour qui vient de Pékin, Shanghai ou Canton, c'est un choc visuel. La Chine, qu'on imagine surpeuplée, laisse ici place à des horizons immenses, des forêts sans fin, des fleuves larges, des silences.

Et c'est aussi dans ces espaces que survivent quelques rares communautés autochtones : les Oroqen, les Hezhen, les Daur, des peuples chasseurs-pêcheurs apparentés aux Toungouses sibériens, dont les modes de vie traditionnels ont presque disparu mais dont la mémoire est entretenue dans quelques villages-musées.

L'hiver dans cette partie du Heilongjiang n'a plus grand-chose à voir avec le festival de glace de Harbin. C'est un hiver presque sibérien, où les rares villages sont reliés par des routes verglacées, où les villageois se chauffent au bois, où les températures rendent dangereuse toute exposition prolongée. C'est l'hiver extrême, qui n'a rien à voir avec un loisir.

Ce qu'on emporte du Heilongjiang

Il y a une image, à Heihe, qu'on emporte sans le savoir. C'est l'hiver, le fleuve Amour est entièrement pris dans la glace, une plaque blanche de plusieurs centaines de mètres de large qui s'étend jusqu'à l'autre rive. De ce côté-ci, c'est la Chine. De l'autre, la Russie. Aucune frontière visible, juste de la glace. Des camions traversent. Des piétons aussi, par moments. Le vent soulève la neige en fines volutes, et l'horizon se confond avec le ciel.

C'est cela, le Heilongjiang. Une terre où les frontières s'effacent dans le blanc, où les villes ont été plantées comme des piquets dans une plaine, où des peuples sont venus, sont partis, sont restés, où des fondations se sont empilées sans s'effacer.

Une cathédrale orthodoxe au milieu d'une ville chinoise. Une saucisse rouge mangée à -20°C dans une boulangerie de la rue Zhongyang. Un musée à Pingfang dont on ne ressort pas tout à fait le même. Un champ de soja qui s'étend jusqu'à l'horizon. Une forêt boréale où l'on roule deux heures sans croiser personne. Une rive d'Amour gelée, où la Chine touche la Sibérie sans qu'on sache exactement où l'une finit, où l'autre commence.

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