Le Jilin est la province centrale de la Chine du Nord-Est (Dongbei). Coincée entre la Russie, la Corée du Nord, le Liaoning et le Heilongjiang, elle abrite la plus grande communauté coréenne de Chine, le mont sacré du Changbai et l'ancienne capitale du Mandchoukouo. Cette province méconnue est là où la Chine déborde dans ses voisins, et où ses voisins entrent en Chine.
Au sommet du mont Changbai, à 2 700 mètres d'altitude, il y a un lac. Un cratère volcanique rempli d'une eau d'un bleu profond, encerclé de parois minérales, accessible seulement quelques mois par an quand la neige a fondu. Les Chinois l'appellent Tianchi (天池), le « lac céleste ». Les Coréens l'appellent Cheonji, et c'est le même mot, écrit dans un autre alphabet, prononcé presque de la même façon.
Au milieu de ce lac passe une frontière. La moitié appartient à la Chine, l'autre moitié à la Corée du Nord. On ne voit rien qui la matérialise, bien sûr. Juste de l'eau.
Mais cette montagne est sacrée pour deux peuples qui ne se ressemblent pas. Les Mandchous y placent la naissance mythique de leur clan fondateur, celui qui a donné la dynastie Qing. Les Coréens des deux Corées y voient le lieu d'origine de leur nation.
Une montagne. Trois nations qui la revendiquent. Deux mythologies qui s'y croisent. C'est le Jilin en miniature.
Ethniquement, c'est la province la plus mixte du Nord-Est : Han, Mandchous, Coréens, Mongols, Hui cohabitent dans la même région sans que personne se dissolve dans personne. Historiquement, c'est là que les Japonais ont installé leur capitale impériale fantoche, puis que la Chine maoïste a posé les fondations de sa modernité industrielle. Tout passe à travers le Jilin. Tout y déborde.
La montagne partagée
Le mont Changbai n'est pas une montagne ordinaire. C'est un volcan, encore actif sous la surface, qui a eu sa dernière éruption majeure vers 946 de notre ère, l'une des plus violentes du dernier millénaire à l'échelle mondiale. Cette éruption a laissé un cratère immense, qui s'est rempli d'eau au fil des siècles. C'est aujourd'hui le lac Tianchi, le lac le plus profond de Chine, et l'un des plus mystérieux. Sa surface gèle six mois par an. Quand elle ne gèle pas, elle reste figée dans une immobilité presque irréelle, à cause de l'altitude et du froid.

Côté chinois, la montagne est devenue une destination touristique majeure. On y monte en bus, on y prend des navettes 4x4 jusqu'à la crête, on regarde le lac quelques minutes (s'il n'est pas pris dans les nuages, ce qui est rare), et on redescend. La région autour est aménagée pour le tourisme : sentiers de randonnée, cascades, sources chaudes naturelles, stations de ski en hiver. Le tout encadré par l'administration provinciale, qui a fait du Changbai une vitrine.
Mais ce qu'on visite, ce n'est pas seulement une montagne. C'est une mémoire partagée.
Pour les Mandchous, le Changbai est le lieu où naquit Bukūri Yongšon, ancêtre mythique du clan Aisin Gioro qui a fondé la dynastie Qing. La légende veut que trois jeunes femmes célestes s'y soient baignées, et que l'une d'elles, après avoir avalé un fruit rouge déposé par un oiseau, ait donné naissance à un enfant doté de pouvoirs particuliers. Cet enfant, c'est l'ancêtre des Qing. Les empereurs mandchous interdisaient l'accès à la montagne, qui devait rester un lieu sacré préservé.

Pour les Coréens, le Paektu est tout autre chose. C'est le lieu où Hwanung, fils du dieu du ciel, serait descendu sur terre pour fonder la civilisation coréenne. Sa femme, métamorphosée d'une ourse en humaine, donnera naissance à Dangun, fondateur mythique du premier royaume coréen. La montagne figure sur les armoiries des deux Corées. Et au nord, Pyongyang en a fait l'épicentre de son culte familial, en faisant naître Kim Jong-il dans une cabane sur ses pentes (la vérité historique étant qu'il est probablement né en Sibérie soviétique).
Marcher au Changbai, c'est donc marcher sur deux récits qui ne se touchent jamais mais qui partagent le même sol. Un même paysage, deux peuples, qui regardent les mêmes pierres et n'y voient pas la même chose. Cette superposition pacifique, à laquelle s'ajoute le tourisme chinois contemporain (familles en doudoune qui prennent des photos, vendeurs de souvenirs, perches à selfie), est l'une des choses les plus intéressantes qu'on puisse expérimenter dans le Dongbei.
Une Corée chinoise
Au sud-est du Jilin, longeant la frontière nord-coréenne, s'étend la préfecture autonome coréenne de Yanbian (延边朝鲜族自治州). Sur la carte, c'est une zone administrative comme une autre. Sur le terrain, c'est une autre chose : un morceau de Corée qui n'est pas en Corée.
Dans un restaurant à Yanji, la capitale de Yanbian, une serveuse vous accueille en mandarin, prend votre commande en mandarin, et au moment où elle se tourne pour crier la commande en cuisine, elle bascule sans transition en coréen. Aucune hésitation, aucun temps de chargement. Dans la salle, à la table d'à côté, un vieux couple parle coréen entre eux, mais commente le menu en chinois, parce que les plats portent leurs noms chinois.

Le restaurant lui-même affiche son enseigne dans les deux écritures, hangeul au-dessus, caractères chinois en dessous. Personne ne semble trouver cela remarquable.
Les enseignes sont bilingues, chinois et coréen, par ordonnance officielle. Le coréen est langue d'enseignement dans les écoles. La ville ressemble à une cité chinoise sur laquelle on aurait posé une seconde couche : restaurants de barbecue coréen, échoppes de naengmyeon (nouilles froides), supermarchés où le kimchi occupe des rayons entiers, panneaux administratifs où le hangeul s'aligne sous les caractères chinois. Les habitants, qu'on appelle Chaoxianzu (朝鲜族), sont citoyens chinois mais d'ethnie coréenne. Ils sont environ 1,7 million dans toute la Chine, dont une grande partie au Jilin.
Cette communauté n'est pas une diaspora récente. Les premières vagues d'émigration coréenne vers le Nord-Est chinois remontent au 19e siècle, quand la famine et l'oppression du royaume Joseon poussaient les paysans à franchir le Yalu et le Tumen pour cultiver des terres vierges. La colonisation japonaise de la Corée (1910-1945) a intensifié le mouvement : certains fuyaient, d'autres étaient déplacés de force par les autorités japonaises pour mettre en valeur les terres du Mandchoukouo.
Après 1949, la République populaire a reconnu les Chaoxianzu comme l'une des 56 nationalités officielles de Chine et leur a accordé l'autonomie administrative à Yanbian.
À Shenyang, dans le Liaoning voisin, il existe un quartier coréen dans le secteur de Xita (西塔). On y mange du naengmyeon glacé même en hiver, on y achète du kimchi, les enseignes sont bilingues. C'est un avant-goût. Ce qui existe à Shenyang comme un quartier existe au Jilin comme une région entière.
La porosité, ici, n'est pas une métaphore. Elle se mange, elle se parle, elle s'écrit. Un habitant de Yanji peut commander un café en chinois, négocier avec un fournisseur en coréen, regarder un drama coréen le soir et un film chinois le week-end. La cuisine de la région mêle les deux héritages sans les fusionner : on y trouve des plats coréens classiques (bibimbap, japchae, soupe de kimchi) servis à côté de plats sino-coréens hybrides qui n'existent ni en Corée, ni dans le reste de la Chine.

Mais la région change. Depuis l'ouverture économique de la Corée du Sud dans les années 1990, et plus encore depuis le boom économique des années 2000, les jeunes Chaoxianzu partent. Ils parlent coréen, ont des cousins à Séoul, peuvent obtenir des visas de travail. Ils gagnent en deux mois à Séoul ce qu'ils gagneraient en un an à Yanji. Conséquence : Yanbian se vide de sa jeunesse coréenne, les écoles bilingues ferment, la démographie s'effrite. La région reste officiellement autonome, mais sa substance ethnique se dilue d'année en année. Dans une génération, il faudra voir ce qu'il reste de cette Corée chinoise.
Ce n'est pas un drame, ce n'est pas non plus un échec. C'est simplement le mouvement naturel d'une frontière poreuse : ce qui est entré peut sortir, ce qui s'est installé peut repartir. Le Jilin a porté pendant un siècle une expérience originale d'identité multiple. Cette expérience continue, mais elle se transforme.
Changchun, la ville aux ambitions superposées
À Changchun, un bâtiment administratif des années 1930 abrite aujourd'hui un bureau de l'administration provinciale. Ses lignes Art déco mâtinées de classicisme japonais, ses pierres grises massives, ses fenêtres hautes : tout dit qu'il a été pensé pour incarner un pouvoir. Pas le pouvoir actuel. Un autre, qui a disparu il y a quatre-vingts ans. Les fonctionnaires qui y travaillent passent devant chaque matin sans particulièrement le remarquer. C'est devenu un bâtiment ordinaire dans une ville ordinaire, mais il continue d'incarner ce pour quoi il a été construit. À Changchun, presque tous les bâtiments sont comme ça : ils ont eu une autre vie.
Changchun, la capitale du Jilin, n'est pas une ville ancienne. Il y a un siècle, c'était une bourgade. Elle a grandi par couches successives, chaque couche posée par une ambition différente, et aucune n'a complètement effacé les précédentes.

Première couche : les Japonais. En 1932, après l'invasion de la Mandchourie, l'Empire du Japon proclame le Mandchoukouo, un État fantoche dont Puyi, le dernier empereur Qing, devient le souverain de façade. Et c'est à Changchun, rebaptisée Hsinking (« nouvelle capitale »), que les Japonais installent leur gouvernement. Ils planifient la ville avec ambition : larges avenues rectilignes, parcs symétriques, bâtiments administratifs monumentaux dans un style mêlant modernisme japonais et classicisme européen. Le palais de Puyi, plus modeste qu'on pourrait l'imaginer, subsiste encore aujourd'hui sous le nom de « Palais du Puppet Emperor ». On y visite les appartements d'un empereur sans empire, prisonnier doré d'une mise en scène impériale orchestrée depuis Tokyo.
Deuxième couche : la Chine maoïste. Après 1949, le nouveau pouvoir choisit Changchun pour y installer deux piliers de la modernité chinoise. Le premier, c'est l'industrie automobile : FAW (First Automobile Works, 一汽) y est fondée en 1953, et c'est dans ses usines que sortiront les premières voitures chinoises de série, dont les célèbres limousines Hongqi qui transportaient les dirigeants du Parti. Le second, c'est le cinéma : les studios de cinéma de Changchun seront pendant des décennies la principale usine à films de la Chine populaire, produisant des classiques du cinéma révolutionnaire qui ont façonné l'imaginaire de plusieurs générations.

Troisième couche : la Chine contemporaine. Aujourd'hui, Changchun est une ville de 9 millions d'habitants qui essaie de se réinventer. FAW existe toujours, mais doit affronter la concurrence des constructeurs du sud (BYD, Geely) et la transition vers l'électrique. Les studios de cinéma sont devenus un musée. La ville mise sur l'automobile nouvelle énergie, sur la tech, sur le tourisme du Changbai. Elle n'y arrive pas toujours, mais elle n'a jamais cessé d'essayer.
Marcher dans Changchun, c'est traverser ces trois couches en quelques rues. Un bâtiment administratif japonais des années 1930 jouxte un immeuble stalinien des années 1950, qui jouxte une tour de verre des années 2010. Aucune époque ne l'a emporté, toutes ont laissé leur strate. C'est une ville qui n'a pas la beauté évidente d'une cité historique, mais qui a quelque chose que peu de villes chinoises offrent : la lisibilité d'un siècle d'histoire à ciel ouvert.
L'hiver silencieux
L'hiver est ce qu'on retient quand on est venu au Jilin. Pas seulement parce qu'il fait froid (il fait froid, jusqu'à -25°C en janvier dans la capitale, jusqu'à -40°C sur les hauteurs du Changbai), mais parce que la province se transforme en quelque chose de différent de ce qu'elle est l'été.
Le long du fleuve Songhua, à Jilin (la ville, qui porte le même nom que la province), un phénomène météorologique particulier se produit chaque hiver. La rivière, alimentée par un barrage en amont, ne gèle jamais complètement. La vapeur d'eau qui s'en échappe rencontre l'air glacial et se condense sur les branches des arbres bordant les rives. En quelques nuits, des kilomètres de rive sont couverts de wusong (雾凇), ces cristaux de givre qui transforment chaque branche en sculpture blanche.

Au lever du soleil, les promeneurs marchent dans un paysage qui semble peint à la chaux. Pas un monument, pas un site, pas une attraction. Juste un phénomène, qui apparaît et disparaît selon les jours.
Plus au sud, autour du Changbai, l'hiver prend une autre forme. Le volcan dormant alimente une nappe de sources thermales naturelles qui jaillissent partout dans la région. Les stations qui se sont développées (Wanda Changbaishan, Vanke Songhuahu) proposent une expérience particulière : skier le matin, se baigner en plein air dans des bassins fumants l'après-midi, avec la neige qui tombe sur la peau pendant qu'on est dans l'eau à 40°C. Le contraste est saisissant. Et la qualité de la neige, sèche et abondante, attire de plus en plus de skieurs venus de Pékin, Shanghai, ou même de Corée du Sud.
L'hiver du Jilin n'est pas un spectacle. C'est un état dans lequel on entre, qu'on traverse, qu'on quitte un peu changé.
C'est la différence avec Harbin, dans la province voisine du Heilongjiang, dont le festival international de sculptures de glace attire chaque année des millions de visiteurs. Harbin met en scène l'hiver. Jilin le laisse être. Les deux expériences sont précieuses, mais elles ne se ressemblent pas.
Pour celui qui cherche une Chine hivernale plus contemplative, plus silencieuse, le Jilin est probablement la province la plus discrète et la plus belle.
Ce qu'on emporte du Jilin
On en repart avec une montagne et un lac. Avec le souvenir d'une serveuse qui passe d'une langue à l'autre sans y penser. Avec une avenue de Changchun où trois époques se voient en levant les yeux. Avec, peut-être surtout, le givre du Songhua au lever du jour, ce paysage blanc qui n'existe que quelques heures et que personne n'a fabriqué.
Le Jilin ne se met pas en scène. Il est là, posé entre la Russie et la Corée, entre les Mandchous et les Coréens, entre l'empire japonais et la Chine populaire, entre la montagne et la plaine, et il laisse les choses passer à travers lui sans chercher à les retenir. C'est une province qui ne demande rien, qui ne s'explique pas beaucoup, et qui pourtant, quand on en revient, ne se referme pas tout à fait derrière soi.


