Le Palais d'Été de Pékin, ou Yiheyuan (颐和园), est le plus vaste jardin impérial conservé de Chine, déployé autour du lac Kunming et de la colline de la Longévité. Mais le jardin qu'on visite n'est pas tout à fait l'original : conçu par l'empereur Qianlong au 18e siècle sous le nom de Qingyi Yuan, il fut incendié en 1860, puis rebâti par l'impératrice Cixi.
Le grondement de la ville s'efface dès qu'on franchit la grande porte. Derrière, Pékin continue de haleter, pris dans ses avenues et ses écrans ; devant, un souffle plus frais glisse entre les pins. Le silence s'installe, ponctué d'un cri de geai et du chuintement de nos pas sur les dalles polies. Nous venons d'entrer dans un autre monde.
Le Palais d'Été ne se donne pas d'un seul regard. Il s'étire, se cache, se reflète. On croit pénétrer dans un musée impérial ; on entre en vérité dans une mémoire, faite de couches superposées : le rêve paysager de Qianlong, la reconstruction de l'impératrice douairière Cixi après le sac de 1860, et les fêlures d'un empire qui vacille.
Ce jour-là, nous avons choisi de ne pas suivre le flot des visiteurs, ceux qui longent le lac Kunming avant de gravir la colline vers le Pavillon des Fragrances bouddhiques. Nous avons pris le chemin inverse, celui des jardins cachés du nord, où l'eau chuchote et la mousse s'accroche aux pierres. Une façon d'entrer par l'intime plutôt que par le trône.
Xiequ Yuan, le jardin des lettrés : un empire en miniature
Nous quittons les grandes allées, traversons un bois de cyprès et de bambous, et un sentier plus discret s'ouvre, comme une respiration. Le vent joue avec les branches basses, l'air sent l'eau claire et la pierre humide ; le tumulte de la ville s'efface, jusqu'à n'être plus qu'un souvenir.


Le jardin apparaît soudain, minuscule, parfait, refermé sur lui-même. Un monde clos et équilibré, où tout est à la juste mesure : les reflets du ciel sur l'étang, les rochers asymétriques, le bruissement des feuilles, le clapotis d'une source. Rien n'y est grandiose, tout y est harmonieux ; on dirait une miniature de l'univers.
C'est le Xiequ Yuan (谐趣园), le jardin de la Grâce et du Plaisir, caché au nord-est du Palais d'Été. Qianlong le fit bâtir en 1751, au retour d'un voyage dans le sud : il était tombé amoureux du Jichang Yuan, un jardin de lettrés de Wuxi, et voulut en transplanter l'esprit ici. Un fragment de Jiangnan posé au pied de la colline de la Longévité.

Chaque pavillon y porte un nom comme un vers : le Pavillon du Paysage qui s'offre de lui-même, le Pavillon de la Connaissance des poissons, le Pavillon de l'Orchestre des cigales et des grenouilles. Ces noms sont la clef du lieu, là où le langage devient paysage, et le paysage, méditation.
Au centre, un étang concentre le regard, alimenté par une source dissimulée derrière les bambous. Un pont de pierre le traverse : le Pont qui connaît les poissons (知鱼桥). Son nom renvoie à un vieux débat entre les philosophes Zhuangzi et Huizi.
Zhuangzi dit : Regardez ces poissons qui nagent librement. C'est la joie des poissons.
Huizi répond : Vous n'êtes pas un poisson. Comment pouvez-vous connaître la joie des poissons ?
Et Zhuangzi, souriant : Vous n'êtes pas moi. Comment savez-vous que je ne connais pas la joie des poissons ?
Cette joute, légère et profonde, se glisse dans chaque reflet. Les lotus s'inclinent, les saules penchent leur ombre sur l'eau, le vent trace des cercles à la surface. Tout, dans ces mouvements lents, évoque le wu wei, l'action sans effort, l'équilibre entre la main de l'homme et la loi du vivant. On imagine Qianlong, pinceau à la main, méditant sur ces courbes. Ici, pour un instant, l'empire s'oublie.


Puis, au-dessus des pins, la colline s'élève. Des pavillons blancs apparaissent entre les rochers : les temples tibétains. Le calme cède la place à la pierre, la contemplation au pouvoir. Commence l'ascension vers une autre Chine, plus solennelle et plus politique.
Les temples tibétains du Palais d'Été : la carte d'un empire
La pente s'élève, raide et pierreuse. À mesure que nous gravissons, les formes changent : le bois et l'eau du jardin laissent place à la brique rouge, au stuc blanc, aux toits plats. Un parfum de résine et d'encens flotte dans l'air. Soudain, entre deux murs, un stupa doré apparaît, et l'on a l'impression étrange d'avoir quitté Pékin pour le Tibet.
C'est l'ensemble des temples tibétains du versant nord, un domaine méconnu de la colline de la Longévité. On l'appelle les Quatre Grandes Régions (四大部洲), et son cœur, Xumi Lingjing, fut conçu à l'image du monastère de Samye, berceau du bouddhisme tibétain. Plus qu'un lieu de culte, c'est un Tibet miniature bâti au cœur du pouvoir mandchou.


Qianlong, maître de l'empire le plus vaste de l'histoire chinoise, avait voulu figurer ici la diversité de ses territoires. Monastères tibétains, mongols et han se mêlent dans le paysage comme une carte en relief. Reproduire Samye, c'était affirmer que tout, du désert de Gobi aux neiges de Lhassa, relevait du même ciel impérial. La même stratégie, au fond, qui fit du Temple des Lamas un instrument de règne : lier les marges en parlant leur langue sacrée.
Mais l'effet, aujourd'hui, n'est plus celui du triomphe. Les murs s'effritent, des fresques s'écaillent, des visages de Bouddhas manquent. Ces dégâts ne sont pas l'œuvre du seul temps : l'ensemble fut brûlé en 1860 par les troupes franco-britanniques, puis de nouveau endommagé en 1900, lors de l'expédition des huit nations contre les Boxers. Ce que l'on voit est une reconstruction partielle, et les Bouddhas aux visages rapiécés de ciment pâle en gardent la trace.


Devant eux, on ressent quelque chose de très humain : la fragilité du pouvoir, la lenteur des siècles. Ils fixent le vide, impassibles, tandis que les dynasties s'effacent.
Autour, les pavillons aux fenêtres colorées s'empilent contre la montagne. Les marches sont hautes, les angles abrupts ; les rouges et les ors se mêlent à la poussière et au gris du ciel. Ici, la spiritualité et la politique ne se séparent pas : les temples sont des mots de pierre, écrits dans la langue du pouvoir.


En atteignant la dernière terrasse, nous nous arrêtons. Le vent souffle plus fort, la ville s'étend en contrebas. La Chine impériale se déploie comme une carte immense, et l'on comprend ce que Qianlong voulait donner à voir : un monde où les rivières, les montagnes, les peuples et les croyances tenaient ensemble sous une même main. De cette unité proclamée, il ne reste que des pierres et des symboles.
Huazhongyou, errer dans un tableau au-dessus du lac Kunming
En redescendant de la colline, le vent se fait plus doux. Au détour d'un escalier, un pavillon s'ouvre, suspendu au flanc de la montagne, penché sur le vide. Devant, le lac Kunming s'étale comme une mer calme, pâle, nacrée, sans horizon net. Tout semble immobile, et pourtant tout bouge : les nuages glissent, l'eau frissonne, les saules oscillent.
Le lieu porte un nom parfait : Huazhongyou (画中游), « errer au milieu des peintures ». C'est ici, dit-on, que les lettrés de la cour venaient marcher comme on entre dans un tableau. Et c'est bien ce que l'on ressent : le monde devient peinture, la peinture devient monde. L'art chinois ancien n'a jamais cherché à imiter la nature, mais à en prolonger l'esprit.

Les pavillons encadrent des perspectives ; chaque ouverture sur le lac semble une composition, un fragment d'encre et de brume soigneusement placé. À chaque pas, un nouveau tableau apparaît : pavillons lointains, collines qui se fondent dans la lumière. Rien n'est laissé au hasard, et pourtant rien ne paraît calculé.
Le nom du lieu contient un mot clé de la culture chinoise. You (游), c'est errer, se promener, mais pas d'une marche ordinaire : c'est une flânerie de l'esprit, une façon de se laisser traverser par le monde. Celui qui you ne cherche rien, et trouve tout. En marchant ici, on comprend ce verbe mieux que par une définition : le regard glisse, le temps s'oublie.

À cet instant, le Palais d'Été n'est plus un lieu de pouvoir, mais un poème ; les pierres, l'eau et les arbres parlent la même langue. Cette douceur, pourtant, n'est qu'un répit. Plus bas, au bord du lac, une autre image attend, plus étrange : un bateau qui ne navigue pas.
Le Bateau de Marbre de Cixi, sur le lac Kunming
Le sentier s'élargit, le lac s'ouvre, et soudain il est là : un bateau de pierre blanche, posé sur l'eau comme un rêve qui aurait oublié de s'éveiller. Le Bateau de Marbre (清晏舫, Qingyan Fang). Ses colonnes sculptées se reflètent dans les vaguelettes, mais rien ne bouge ; tout semble prêt à appareiller, et pourtant rien ne partira jamais.

Ce n'est pas un hasard. Qianlong le fit bâtir en 1755 sur un socle de pierre, précisément pour qu'il ne puisse pas chavirer : un vieil adage rappelait que l'eau qui porte la barque peut aussi la renverser, et l'empereur voulait un navire que rien ne renverserait, image d'une dynastie inébranlable. La superstructure de bois brûla en 1860 ; en 1893, Cixi la fit reconstruire dans un style occidental, roues à aubes comprises, en puisant dans les fonds destinés à moderniser la flotte de guerre.
Le sens du bateau s'en trouva retourné. Conçu pour dire « cet empire ne sombrera pas », il devint l'emblème du contraire : une marine de marbre pour un pays qui prenait l'eau de toute part. Que le détournement ait été total ou partiel importe peu ; l'image, elle, est restée. Autour, l'eau clapote contre la pierre, les visiteurs rient et photographient.


En longeant le rivage, nous rejoignons le Long Couloir (长廊). Après les jardins silencieux du nord, la foule surprend : des enfants courent, les voix se mêlent. Mais qui lève les yeux découvre autre chose. Sur près de sept cent trente mètres, chaque poutre, chaque traverse est peinte à la main, près de quatorze mille scènes : montagnes, dragons, légendes, fleurs, batailles, contes d'amour. Un livre d'images suspendu entre ciel et lac.

Ces peintures n'étaient pas seulement décoratives ; elles donnaient à lire, au fil de la promenade, l'histoire, la poésie et les paysages de la Chine. Aujourd'hui les visiteurs passent, parfois sans lever la tête, mais les couleurs un peu passées continuent de raconter une Chine sûre d'elle.
Nous levons les yeux vers la colline. Là-haut, la silhouette du Pavillon des Fragrances bouddhiques se détache sur le ciel laiteux ; un escalier y monte, raide, presque rituel. Le temps de l'intimité est passé. Vient celui de l'apparat et du pouvoir.
Le Pavillon des Fragrances bouddhiques, au sommet du pouvoir de Cixi

Après l'intimité des jardins et le bord du lac, les marches s'élancent, droites, innombrables. Le vent se lève, les pins bruissent, le tumulte du lac s'éloigne. Une première porte, puis une autre, dont les noms se lisent comme des seuils : Yunhui Yuyu (云辉玉宇), « nuées lumineuses et voûte de jade », puis la porte Paiyun (排云门), « qui écarte les nuages ». Le nom vient d'un vers ancien où les immortels fendent les nuées pour apparaître ; chaque marche éloigne un peu plus de la condition ordinaire.

Le Pavillon des Fragrances bouddhiques (佛香阁, Foxiang Ge) s'impose soudain : octogonal, trois étages, dressé sur un socle de pierre de vingt mètres, soutenu par huit grands piliers de bois dur. C'est le centre visuel de tout le Palais d'Été. Bâti par Qianlong, brûlé en 1860, il fut reconstruit par Cixi entre 1891 et 1895. À l'intérieur, dans une lumière tamisée, se dresse une statue de bronze doré : non pas un Bouddha, mais Guanyin, la bodhisattva de la compassion, aux mille mains et mille yeux.


Ici, le regard du visiteur s'arrête, celui du pouvoir commence. C'est là que Cixi venait brûler l'encens, les premier et quinzième jours de chaque mois lunaire. Et juste en contrebas, dans la salle qui Écarte les Nuages (排云殿), reconstruite pour ses anniversaires, elle s'asseyait sur le trône tandis que l'empereur Guangxu et les ministres venaient lui rendre hommage. Tout l'axe, de la salle au pavillon, met en scène une idée simple : le pouvoir descend du ciel, et passe par elle.

Gravir ces marches, c'est encore sentir cette ambiguïté : ici, la dévotion et le règne ne font plus qu'un. Les visiteurs chuchotent, déposent une offrande, photographient. Depuis la terrasse où nous reprenons souffle, la vue s'étend loin : le lac Kunming s'étire, les pavillons se fondent dans la verdure, les montagnes du nord ferment l'horizon. C'est ici que le Palais d'Été atteint son apogée, dans cette alliance de l'architecture, du pouvoir et du ciel.
Le Yuanmingyuan, l'Ancien Palais d'Été : le jumeau resté en cendres
En redescendant de la colline, le bruit des cigales remplace celui du vent. Les pins allongent leurs ombres sur les pavés. Le silence du début est revenu, mais il n'est plus le même : il porte tout ce qu'on a vu. Et au nord, à peine au-delà des collines, un autre lieu attend, qu'on ne voit pas d'ici, mais dont l'absence pèse.
C'est le Yuanmingyuan (圆明园), le « jardin de la Clarté parfaite », l'Ancien Palais d'Été. À quelques kilomètres seulement, il fut en son temps le jardin des jardins : trois cent cinquante hectares de lacs et de collines, avec même un quartier de palais baroques aux fontaines dessinées par les jésuites Castiglione et Benoist pour Qianlong.
En octobre 1860, la même campagne franco-britannique frappa les deux jardins. Sur ordre de Lord Elgin, en représailles de la mort de négociateurs faits prisonniers, des milliers de soldats y mirent le feu ; l'incendie dura plusieurs jours. Le Yuanmingyuan ne fut jamais reconstruit : ses ruines de marbre furent laissées telles quelles, et le sont encore, comme un lieu de mémoire. Le Palais d'Été que nous venons de traverser connut le même feu, mais Cixi le releva. Voilà les deux destins jumeaux : l'un laissé en cendres, l'autre rendu au jardin.

On comprend alors mieux ce qu'on vient de voir. Les Quatre Grandes Régions aux Bouddhas recollés, le Bateau de Marbre immobile : ce ne sont pas de simples curiosités, mais les pièces d'un même récit, celui d'un empire qui, après la perte, voulut se redonner un décor.

Quand nous sortons, la lumière a changé. Le soleil descend derrière la colline, dore les toits, adoucit les reliefs ; les pavillons se taisent, les pas s'espacent. C'est peut-être à cet instant que le lieu se révèle vraiment, quand il n'attend plus d'être regardé.
Nous croisons des familles, des rires, des jeunes qui se photographient devant le lac. Ce n'est plus le jardin des empereurs, mais celui des passants : un jardin deux fois détruit et deux fois renaissant, qui appartient désormais à ceux qui le traversent, souvent sans le savoir, en quête d'un peu de ce calme qui survit aux empires.

