Ancien Palais d'Été de Pékin (Yuanmingyuan) : un jardin disparu

L'Ancien Palais d'Été de Pékin : un jardin qu'il faut imaginer

L'Ancien Palais d'Été de Pékin, ou Yuanmingyuan (圆明园), le « jardin de la Clarté parfaite », fut au 18e siècle le plus vaste et le plus raffiné des jardins impériaux chinois, avant d'être incendié par les troupes franco-britanniques en 1860. Aujourd'hui, il ne reste de ce « jardin des jardins » que des ruines éparses au milieu d'un immense parc, dans le quartier de Haidian.

Nous terminons la visite du Palais d'Été en début d'après-midi. Il nous reste du temps, et l'autre palais, l'Ancien, n'est qu'à quelques minutes. Un Didi, et le taxi nous dépose devant l'entrée principale.

Ce que nous ignorions, c'est qu'il y a deux façons d'entrer. Une porte, plus à l'est, dépose les visiteurs pressés presque au pied des ruines célèbres : c'est l'entrée des photos rapides.

Et puis il y a celle que nous avons prise, sans le savoir, la grande, au sud, qui oblige à traverser tout le parc à pied pour rejoindre, à l'autre bout, la zone des vestiges.

Sur le moment, j'ai cru à un détour. J'ai compris bien plus tard que c'était le seul chemin qui permet de comprendre le lieu. Car au Yuanmingyuan, la manière d'entrer décide de ce qu'on verra.

La longue marche dans le vide

Passé la grille, une grande allée, des arbres, des massifs de fleurs ; un parc soigné, presque ordinaire. Puis, à mesure qu'on avance, les lignes se défont. Les arrangements au cordeau cèdent la place à quelque chose de plus libre, de plus sauvage : de larges plans d'eau, des ponts de pierre en arc, des berges où l'herbe pousse comme elle veut.

Premiers pas dans le Yuanmingyuan

Nous marchons. Dix minutes, vingt, trente. Les lacs s'étendent, couverts de nénuphars ; quelques barques sont tirées sur la rive, immobiles (fin octobre, ce n'est plus la saison des promenades sur l'eau). Le parc est presque désert.

Lac et nénuphars, ancien palais d'été de Pékin

On croise un promeneur, puis plus rien. Quarante-cinq minutes durant, il n'y a, à proprement parler, rien à voir.

Et c'est là, justement, que le lieu commence à parler. Car tout cet espace vide, ces 350 hectares d'eau et d'herbe, fut autrefois le jardin le plus somptueux de Chine. Ce que nous traversons n'est pas un parc autour des ruines : c'est la ruine elle-même, devenue paysage. Les colonnes brisées que nous verrons tout à l'heure n'en sont que la part photogénique ; le reste, l'essentiel, est redevenu de l'herbe sous nos pieds.

Ce que fut le Yuanmingyuan : le « jardin des jardins »

Pour mesurer ce vide, il faut savoir ce qu'il a remplacé. Aux 18e et 19e siècles, les empereurs Qing firent du Yuanmingyuan le sommet de l'art des jardins chinois : trois jardins réunis (le Yuanmingyuan proprement dit, le Changchun Yuan et le Qichun Yuan), près de 350 hectares dont un tiers d'eau, des centaines de pavillons, des collines artificielles et des lacs composés comme autant de poèmes. On l'appelait le « jardin des jardins ».

Pont de pierre en arc, ancien palais d'été de Pékin

Qianlong y ajouta même une curiosité : à l'angle nord-est, un quartier de palais à l'européenne, les Xiyanglou (西洋楼), dessinés pour lui par les jésuites Giuseppe Castiglione et Michel Benoist. Des fontaines baroques, des escaliers de marbre, et une horloge à eau dont douze têtes d'animaux du zodiaque crachaient l'eau tour à tour. Un dialogue, rare et confiant, entre la Chine et l'Europe, au cœur même du palais.

Puis vint octobre 1860. Pendant la seconde guerre de l'Opium, en représailles de la mort de négociateurs faits prisonniers, les troupes franco-britanniques entrèrent dans le parc, le pillèrent, puis y mirent le feu sur ordre de Lord Elgin. L'incendie dura plusieurs jours. Les têtes de bronze du zodiaque partirent comme butin et se dispersèrent à travers le monde. Le jardin ne fut jamais reconstruit ; au fil du siècle suivant, on lui prit encore ses pierres.

Il ne resta que ce que nous traversions : le vide.

Les arches du Dashuifa : la ruine devenue image

Au bout de la marche, enfin, les vestiges. D'abord des colonnes à demi brisées, de gros blocs taillés couchés dans l'herbe, un petit pavillon de pierre. On a fauché l'herbe autour, juste assez pour que la nature ne reprenne pas tout. On traverse ce champ de pierres comme on marche dans une phrase interrompue.

Ancien palais d'été de Pékin, Pékin
Ancien palais d'été de Pékin, Pékin

Puis vient la zone que tout le monde reconnaît : les grandes arches du Dashuifa (大水法), la « grande fontaine », et, derrière, l'écran de pierre de l'Observatoire de l'Océan lointain. C'est l'image du Yuanmingyuan, celle des cartes postales et des manuels, ces colonnes dentelées découpées sur le ciel.

Ancien palais d'été de Pékin, Pékin
Ancien palais d'été de Pékin, Pékin

Et c'est là, curieusement, que l'émotion retombe un peu. Parce que cette ruine-là, on la connaît déjà ; on l'a vue cent fois en photo. Elle est devenue un logo, une silhouette si reproduite qu'elle ne surprend plus. Après le vide qu'on vient de traverser avec ses pieds, ces arches semblent presque trop sages, trop cadrées. La vraie ruine était derrière nous.

Victor Hugo, devant sa statue

Non loin des arches, une statue qu'on pourrait presque manquer : celle de Victor Hugo. À ses côtés, une lettre gravée dans la pierre, en chinois et en français.

En 1861, un officier britannique avait écrit à Hugo pour lui demander de saluer la « victoire » de l'expédition franco-britannique. Hugo répondit l'inverse. Il raconta que « deux bandits » étaient entrés dans le Palais d'Été ; « l'un a pillé, l'autre a incendié ». Et il ajouta, sans se cacher derrière son drapeau, que devant l'histoire, l'un de ces deux bandits s'appellerait la France, et l'autre l'Angleterre.

Ancien palais d'été de Pékin, Pékin
Ancien palais d'été de Pékin, Pékin

Il y a quelque chose de troublant à lire ces mots ici, gravés à l'endroit même du saccage, sous le nom d'un écrivain français. Car ils déplacent la question. Le Yuanmingyuan n'est pas seulement une blessure chinoise que des étrangers viendraient regarder : c'est aussi un miroir tendu à l'Europe, et qu'un Européen, le premier, a osé tenir. On peut rester là un moment, devant ce bronze, à se demander ce que cela fait d'être français, en ce point précis.

La maquette : quand l'invisible redevient visible

Nous serions presque passés à côté de ce qui allait le plus me marquer. Un bâtiment ordinaire, un peu à l'écart. On entre, et l'on découvre une immense maquette : le Yuanmingyuan reconstitué, intact, avec ses innombrables pavillons, ses ponts, ses cours, ses toits.

maquette géante de l'ancien palais d'été de Pékin

C'est là que tout s'est noué. Deux heures plus tôt, nous étions au Palais d'Été, le jumeau reconstruit ; j'avais vu, en vrai, la grâce de ces pavillons, leurs couleurs, leurs courbes. Alors, devant la maquette, je n'avais pas besoin d'imaginer dans le vide : je posais sur chaque petit toit le souvenir tout frais de ceux du matin. Et soudain, ces 350 hectares que mes jambes venaient de traverser comme une absence se remplissaient, sous mes yeux, de tout ce qui avait disparu.

Dans la grande salle, il n'y avait que des Chinois, personne ne parlait. Une sorte de recueillement, sans consigne, sans panneau pour l'imposer. Juste des gens qui regardaient, en silence, l'image de ce qui n'existe plus.

Le jardin que la Chine n'a pas reconstruit

En sortant, la lumière avait baissé. Le parc s'étirait, toujours aussi vaste, toujours aussi vide.

C'est peut-être là la vraie singularité du Yuanmingyuan. La Chine reconstruit ; elle l'a fait pour le Palais d'Été voisin, relevé par Cixi pour continuer à régner. Mais celui-ci, elle a choisi de ne pas le relever. De le laisser en ruine, exprès, et d'en faire un parc où l'on vient marcher, ramer, pique-niquer entre les pierres. Le vide n'y est pas un abandon : c'est une forme de mémoire, un monument fait d'absence.

Le matin, un jardin nous avait montré la splendeur. L'après-midi, son jumeau nous montrait ce qu'il en coûte de la perdre. Il faut les deux, je crois, pour comprendre l'un ou l'autre.

Nous avons repris l'allée vers la sortie, lentement, au milieu des familles, des enfants qui couraient sur l'herbe d'un empire disparu. Et tandis que le silence de la grande salle me suivait encore, une question tournait, sans réponse, et tournera sans doute longtemps.

Comment a-t-on pu faire ça.

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