La place Tian'anmen (天安门广场) , au cœur de Pékin, est l'un des lieux les plus fréquentés de Chine. Pour beaucoup de voyageurs venus d'Occident, son nom n'évoque qu'une seule image. Pour les Chinois qui s'y pressent par millions, il en porte une tout autre, faite de fierté et de mémoire.
On arrive vers dix heures, à deux pas de la Cité interdite. Pour fouler la place, il faut avoir réservé ses billets en ligne, ce qui ouvre un créneau horaire et désigne un point de contrôle parmi plusieurs.
Nous avons eu du mal à en obtenir : les places sont mises en ligne quelques jours seulement avant la visite, et elles partent vite, très vite. Il faut donc surveiller régulièrement et se tenir prêt à saisir le créneau qui se présente.
Devant nous, ce matin, de longues files patientent déjà.
Franchir un seuil
Quelques jours plus tôt, nous avions visité le temple des Lamas. Dès l'entrée, on remonte une longue allée de grandes dalles, bordée d'arbres, qui éloigne peu à peu de la rue et de son bruit. Les bâtisseurs le savaient : on ne franchit pas un seuil sacré d'un seul pas, il faut une transition, un sas, le temps de changer d'état d'esprit.
Devant Tian'anmen, c'est l'attente qui joue ce rôle. Et il y a là toute la Chine. On entend des accents du nord et du sud, on croise des couples âgés, des étudiants, des familles avec enfants. L'ambiance est étonnamment bon enfant : personne ne s'impatiente vraiment, tout le monde sait qu'on en a pour un moment.

Les forces de l'ordre sont nombreuses, très présentes. Elles orientent, fluidifient, répondent aux questions. Nous sommes allés voir un agent pour vérifier que nous étions au bon point de rendez-vous ; il nous a indiqué la file d'un geste, sans façon.
Un premier poste contrôle les billets. Un deuxième passe les sacs aux rayons X. Un dernier vérifie le passeport, scanne les visages et procède à une fouille corporelle.

L'endroit est plus surveillé que l'entrée de la Cité interdite elle-même ; on est à quelques mètres du siège du pouvoir chinois, et le protocole fait partie du décor au même titre que les dalles et les drapeaux.
Au total, plus d'une heure trente entre la première file et la place. Et à mesure qu'on avance, lentement, on sent monter cette impression diffuse, presque physique : quelque chose se prépare.
Cette attente laisse aussi le temps de se poser une question simple, presque naïve : pourquoi tous ces gens viennent-ils ici ?
Sur l'esplanade de Tian'anmen
On débouche enfin sur la place. Elle est immense ; malgré la foule, on s'y sent minuscule. Le sol est nu, gris, austère, presque froid. Et pourtant, partout, des sourires. Des selfies par centaines. Des petits drapeaux rouges qu'on brandit le temps d'une pose, le bras tendu, le menton un peu relevé.


Si vous arrivez de France, le nom de Tian'anmen charrie d'abord une image : celle d'un épisode de 1989 dont les récits, occidentaux et chinois, divergent profondément, et que personne ne reconstituera sans doute jamais entièrement. Vous l'avez en tête en franchissant les portiques. Mais autour de vous, dans cette foule venue de tout le pays, cette image-là ne semble flotter dans aucun regard.
Vous portez une mémoire ; ils en portent une autre. Et les deux ne se croisent pas.
Ce qui frappe, surtout, c'est la fierté. Elle est partout, affichée sans gêne : dans les drapeaux miniatures, dans la manière de se tenir, droit, le regard vers l'objectif. Pour un visiteur occidental, une fierté nationale aussi tranquille peut surprendre, parfois mettre mal à l'aise.
La question vaut peut-être d'être retournée : pourquoi l'attachement à son pays, si banal sous d'autres latitudes, paraît-il suspect dès lors qu'il est chinois ? Je n'ai pas la réponse. Mais sur cette place, la fierté est un état, partagé, presque palpable.
Le drapeau levé à l'aube
Au bout de l'esplanade flotte le drapeau national, hissé chaque matin à l'aube par la garde d'honneur, dans une cérémonie de quelques minutes réglée à la seconde. Je voulais y assister. Haixia m'a vite montré ce que cela impliquait.
La cérémonie aussi se réserve en ligne. Arriver tôt, c'est s'assurer une place aux premières loges, juste devant ; arriver tard, c'est rester coincé derrière une foule compacte, à deviner la scène. C'est pour cela que beaucoup viennent dès la veille au soir, parfois vers vingt-deux heures, et passent la nuit sur place.

Haixia m'a fait défiler des vidéos sur Xiaohongshu, postées par ceux qui attendent dans le noir : des familles emmitouflées dans des couvertures, un enfant endormi dans les bras d'un parent, des thermos de thé qu'on se passe pour tenir jusqu'au petit matin. Quelques minutes de cérémonie contre une nuit entière d'attente.
Aucune analyse ne raconte mieux ce que le lieu représente pour eux. On ne vient pas voir un monument ; on vient assister à quelque chose.
« Le peuple chinois s'est relevé »
Du bord de la place, on aperçoit la porte depuis laquelle Mao Zedong a proclamé la République populaire de Chine, le 1er octobre 1949. La formule restée dans les mémoires (le peuple chinois s'est relevé) raconte, à elle seule, une grande part de ce que beaucoup viennent chercher ici.
Car pour saisir l'émotion, il faut tenir compte de ce qui précède. Pendant près d'un siècle, de la première guerre de l'opium au milieu du XIXe siècle jusqu'à 1949, la Chine a enchaîné les défaites militaires, les traités imposés, les concessions cédées aux puissances étrangères, les territoires occupés. C'est ce que les Chinois nomment le siècle de l'humiliation. Le discours de 1949 vient clore ce siècle. Se relever, après être resté à terre si longtemps.

C'est cette mémoire-là, d'un pays à genoux puis debout, que beaucoup de visiteurs portent en arrivant sur la place. Ils ne viennent pas devant un bâtiment ; ils viennent devant une fierté retrouvée. Un couple s'approche de nous, propose de prendre notre téléphone et nous offre une photo de famille. Le geste est spontané, chaleureux. Eux non plus ne voient pas le même endroit que vous.
La femme devant le Monument aux héros du peuple
C'est près de l'obélisque, au centre de la place, que je la remarque.
Une femme âgée, cheveux blancs, le dos parfaitement droit. Elle lève un petit drapeau rouge. Une amie la photographie. La vieille dame ne sourit pas vraiment ; elle pose, sérieuse, comme on se tient pour une image qui comptera.


Selon l'endroit du monde d'où vous venez, vous ne voyez pas la même chose. C'est tout. Et c'est précisément parce que je n'ai rien d'autre à en dire que cette scène ne m'a plus quitté.
Devant le mausolée de Mao
Plus au sud s'allonge une autre file, immense : celle du mausolée où repose Mao Zedong. Nous n'avons ni le temps ni les billets pour y entrer, mais le spectacle de cette attente m'arrête un instant.
En Occident, le personnage fait l'objet de jugements sévères, souvent sans appel. Ici, des milliers de personnes patientent une heure, parfois davantage, pour défiler quelques secondes devant lui, en silence.

Je ne cherche pas à trancher entre ces deux regards ; je constate seulement qu'ils ne se posent pas sur le même homme. Encore une fois, sur ce sol, on ne voit pas la même chose.
Repartir sans avoir tout compris
Nous remontons la place lentement. À l'est, le Musée national de Chine ; à l'ouest, le Grand Palais du Peuple, où siège l'Assemblée. Deux masses solennelles qui encadrent l'esplanade et la referment comme deux parenthèses.
Nous ressortons par les contrôles, et je garde, sur le moment, un sentiment étrange : celui de ne pas être sûr d'avoir bien saisi ce que je venais de voir.
Je pense aujourd'hui que c'était la seule réaction juste. On ne peut pas comprendre Tian'anmen, parce qu'il n'y a pas une chose à comprendre. Il y a un sol qui porte, au même instant, deux mémoires qui ne se touchent pas : celle que vous apportez dans vos bagages, et celle que des millions de Chinois viennent y déposer, droits, fiers, le petit drapeau à la main.
L'essentiel n'est ni dans l'une ni dans l'autre. Il est dans l'écart entre les deux. Voir cet écart, sans chercher à le combler ni à trancher en faveur d'un camp, c'est peut-être tout ce qu'on peut honnêtement ramener de la place Tian'anmen. Et c'est déjà beaucoup.



