7 noms de la nouvelle vague de cinéastes chinois

7 noms de la nouvelle vague de cinéastes chinois

Guo Fan, Wu Jing, Jia Ling, Bi Gan, Jiaozi, Chen Sicheng, Wen Muye... Depuis le milieu des années 2010, une nouvelle génération de cinéastes a transformé le paysage du cinéma chinois. Sept portraits pour comprendre ce qui se joue aujourd'hui.

Pendant trente ans, le cinéma chinois de prestige s'est construit en dialogue avec les festivals européens. Zhang Yimou, Chen Kaige, Jia Zhangke, Wong Kar-wai : leurs films étaient d'abord découverts à Cannes, Venise ou Berlin, puis rapportaient cette légitimité en Chine. Ce circuit existe toujours, mais il n'est plus central.

Ce qui a changé, c'est l'émergence d'un marché intérieur chinois massif. En 2020, pour la première fois, la Chine est devenue le premier marché cinématographique mondial, dépassant les États-Unis. Plus de 80 000 salles de cinéma sur le territoire, un public jeune, urbain, avide de nouveaux récits. Dans ce contexte, une génération de cinéastes a pu se passer du détour par les festivals occidentaux : leurs films trouvent leur public directement sur le sol chinois, et ce public représente désormais des dizaines, parfois des centaines de millions de spectateurs par film.

Cette génération est plurielle. Certains font du blockbuster patriotique (Wu Jing), d'autres de la science-fiction (Guo Fan), d'autres de la comédie populaire émotionnelle (Jia Ling), d'autres de l'animation (Jiaozi), d'autres du cinéma de genre grand public (Chen Sicheng, Wen Muye), d'autres enfin du cinéma d'auteur poétique (Bi Gan). Ce qu'ils partagent, c'est une confiance nouvelle : la conviction qu'un cinéma chinois pour un public chinois peut exister à grande échelle, sans se justifier.

Wu Jing

Wu Jin

Le visage du blockbuster patriotique. Acteur d'arts martiaux formé à Pékin, Wu Jing (吴京) passe à la réalisation en 2015 avec Wolf Warrior, suite en 2017 avec Wolf Warrior 2 qui franchit les 870 millions de dollars de recettes, presque entièrement en Chine. Il remet ça en 2021 avec La Bataille du lac Changjin, fresque sur la guerre de Corée vue côté chinois, qui frôle le milliard de dollars. Pendant plusieurs années, les deux plus gros succès du box-office chinois sont de lui.

Son cinéma assume un nationalisme frontal, que la critique occidentale a souvent caricaturé. Pour comprendre la Chine de la fin des années 2010, il faut passer par lui : il filme une nation qui n'a plus peur et qui se sent capable d'agir dans le monde.

Guo Fan

Guo Fan

L'homme qui a installé la science-fiction chinoise. Né en 1980, formé au droit puis au cinéma, Guo Fan (郭帆) réalise en 2019 The Wandering Earth (流浪地球), adapté d'une nouvelle de Liu Cixin, l'auteur du Problème à trois corps. Le film, dans lequel l'humanité attache des moteurs géants à la Terre pour la déplacer hors du système solaire, franchit les 700 millions de dollars. The Wandering Earth II (2023) confirme.

Ce qui rend Guo Fan important, au-delà de la prouesse technique, c'est qu'il propose un imaginaire de science-fiction où le héros n'est pas le solitaire américain qui sauve le monde, mais un collectif qui porte la Terre avec lui. Une autre grammaire morale pour un genre jusque-là dominé par Hollywood.

Jia Ling

Jia Ling

Phénomène industriel et symbolique. Comédienne de stand-up, Jia Ling (贾玲) réalise en 2021 son premier film, Nǐ hǎo, Lǐ Huànyīng (你好,李焕英), inspiré de la mort de sa mère. Plus de 820 millions de dollars de recettes : le plus gros succès au box-office jamais réalisé par une réalisatrice, toutes nationalités confondues. En 2024, YOLO (热辣滚烫), pour lequel elle perd cinquante kilos et apprend la boxe, confirme le succès.

Jia Ling incarne une Chine populaire et féminine qui se raconte elle-même : pas un cinéma militant, pas un cinéma d'auteur exigeant, pas un blockbuster d'action, mais un cinéma émotionnel, accessible, adressé prioritairement aux spectatrices. Une trajectoire impensable dix ans plus tôt.

Venue du stand-up et longtemps connue pour son physique à contre-courant des canons de l'industrie, elle incarne un basculement du cinéma chinois.

Jiaozi

Yang Yu, Jiaozi

Le nom de scène de Yang Yu, né en 1980, dentiste de formation reconverti à l'animation. Son premier long métrage, Ne Zha (哪吒之魔童降世, 2019), reprend le personnage mythologique du petit démon rebelle Ne Zha et en fait une fable sur le destin, l'acceptation de soi et le rapport aux parents. Le film devient le plus gros succès de l'animation chinoise à ce moment, avec plus de 720 millions de dollars. Sa suite, Ne Zha 2 (2025), pulvérise tous les records : le film devient le plus gros succès du cinéma chinois toutes catégories confondues et l'un des plus gros succès de l'animation dans le monde.

Jiaozi a démontré qu'un cinéma d'animation chinois ambitieux techniquement et narrativement pouvait rivaliser avec Pixar et Disney, en puisant dans la mythologie chinoise plutôt que dans le répertoire occidental. Sa filmographie reste mince (deux longs métrages en sept ans), mais son impact industriel est considérable.

Chen Sicheng

Chen Sicheng

Le cinéaste qui a inventé la franchise chinoise. Acteur, scénariste, puis réalisateur, Chen Sicheng (陈思诚) lance en 2015 Detective Chinatown (唐人街探案), polar comique qui se déroule dans les Chinatowns du monde entier (Bangkok, New York, Tokyo, Londres). La saga devient l'une des plus rentables de l'histoire du cinéma chinois, avec trois longs métrages et une série dérivée. Chen Sicheng a compris quelque chose d'important : le public chinois voyage désormais, s'intéresse au monde, et veut des films où des héros chinois résolvent des mystères sur la scène internationale.

Ses films ne cherchent pas à être vus en Occident ; ils racontent le monde depuis un point de vue chinois, ce qui est en soi une forme de souveraineté culturelle.

Wen Muye

Wen Muye

Une voix plus grave, et ce n'est pas rien. Né en 1985, Wen Muye (文牧野) réalise en 2018 Dying to Survive (我不是药神), inspiré d'une histoire vraie : un vendeur d'aphrodisiaques commence à importer illégalement un médicament indien contre la leucémie, beaucoup moins cher que la version chinoise brevetée, et devient le sauveur de milliers de patients démunis. Le film franchit les 450 millions de dollars au box-office chinois et provoque un débat national sur le prix des médicaments, obligeant le gouvernement à revoir sa politique de santé.

C'est un exemple rare d'un blockbuster chinois qui assume une critique sociale frontale tout en restant grand public. Wen Muye démontre que le cinéma populaire chinois peut aussi interroger la société, sans passer par les festivals.

Bi Gan

Wen Muye

La voix d'auteur de cette génération. Né en 1989 à Kaili, dans le Guizhou, Bi Gan (毕赣) tourne en 2015 Kaili Blues (路边野餐), premier long métrage remarqué à Locarno. Mais c'est Un grand voyage vers la nuit (地球最后的夜晚, 2018) qui impose son style : un film onirique dont la seconde moitié est un plan séquence de près d'une heure en 3D. Bi Gan filme le Guizhou rural, ses brumes, ses cafés enfumés, ses personnages mélancoliques, avec une ambition formelle rare. Son cinéma n'a pas l'ampleur commerciale des autres noms de cette liste (Un grand voyage vers la nuit a d'ailleurs connu un malentendu célèbre en Chine : vendu comme un film romantique, il a été boudé par le grand public déconcerté). Mais il démontre qu'une nouvelle génération d'auteurs chinois existe, formée, exigeante, qui assume une singularité esthétique sans reprendre les codes de ses aînés.

Ce qui est en train de changer

Ces sept cinéastes ne partagent pas une esthétique, pas un discours, pas une école. Wu Jing et Bi Gan n'habitent pas le même univers. Jiaozi et Jia Ling s'adressent à des publics différents. Ce qui les rassemble, c'est un contexte : ils travaillent dans une industrie qui a atteint une taille critique, qui n'a plus besoin de la validation occidentale pour exister, et qui permet à des propositions très différentes de trouver chacune leur public.

Pour un spectateur français habitué à penser le cinéma chinois à travers Zhang Yimou et Wong Kar-wai, découvrir cette génération demande un effort de réajustement. Les films de Wu Jing, de Jiaozi, de Chen Sicheng sont rarement montrés en France, ils circulent peu dans les réseaux culturels classiques. Pour les voir, il faut souvent passer par les plateformes chinoises ou par les communautés de la diaspora. Mais c'est précisément cette invisibilité relative qui rend leur découverte intéressante : elle montre que le cinéma chinois contemporain ne ressemble plus du tout à l'image qu'en ont gardée les cinéphiles européens des années 1990 et 2000.

La génération suivante est déjà en train d'émerger. Des cinéastes encore plus jeunes, nourris aux plateformes et aux jeux vidéo, commenceront bientôt à publier leurs premiers films. Ils auront, plus que jamais, une audience nationale immense et un monde à raconter depuis leur propre point de vue. La carte du cinéma mondial, telle qu'elle existait encore il y a vingt ans, ne ressemblera plus à grand-chose.

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