Le parc Jingshan : la colline d'où l'on voit enfin la Cité interdite

Le parc Jingshan : la colline d'où l'on voit enfin la Cité interdite

Vous venez de passer une demi-journée dans la Cité interdite, et au fond, vous ne l'avez pas vue. On la traverse cour après cour, porte après porte, écrasé par l'enfilade, sans jamais réussir à se la représenter en entier. C'est un palais qu'on franchit à l'aveugle. Sortez par la porte nord, traversez la rue. En face se trouve l'entrée du parc Jingshan (景山公园).

Dix minutes de montée, et le palais que vous venez de parcourir sans le voir s'ouvre enfin sous vos yeux, d'un seul tenant. C'est tout l'intérêt de cette colline, et c'est pour cette vue, et presque uniquement pour elle, qu'on y monte.

Je vais être honnête tout de suite sur ce que vous allez voir, parce que beaucoup de guides vous vendent un panorama de carte postale. D'en haut, vous ne distinguez pas un plan d'architecte ni le détail des salles du trône. Vous voyez des toits. Une mer de toits jaunes qui s'étend vers le sud et qui n'en finit pas.

Et c'est exactement là qu'est la révélation : ce que Jingshan vous donne, ce n'est pas le dessin de la Cité interdite, c'est son échelle. Cette étendue continue, toute de la même couleur impériale, qui dit d'un coup ce qu'aucune cour ne pouvait vous faire ressentir au sol : tout cela n'était qu'une seule résidence, pour un seul homme.

Pourquoi monter à Jingshan plutôt que passer son chemin

Le reste du parc est agréable (de vieux arbres, des pivoines par dizaines de milliers au printemps, quelques pavillons anciens), mais pour le voyageur qui enchaîne les sites, ce n'est pas là que se joue l'intérêt. Le cœur de Jingshan, c'est sa colline, et le belvédère qui la couronne.

La différence avec la Cité interdite tient en un mot : le point de vue. En bas, vous êtes dans la figure sans la percevoir. En haut, vous prenez de la hauteur (au sens propre) et la masse se recompose. Là où vous aviez ressenti une succession de seuils et de cours, vous saisissez enfin une emprise, une démesure, une cohérence. Le labyrinthe redevient un tout.

Et si vous voulez comprendre pourquoi cette ville s'organise ainsi, pourquoi tout s'aligne sur une seule ligne nord-sud, c'est l'objet de la page sur l'axe central de Pékin. Jingshan, lui, ne vous explique pas la ligne ; il vous la montre.

Cette ligne nord-sud structure tout le vieux Pékin. Sur elle s'alignent la Cité interdite, Tian'anmen, Qianmen et les grands lieux du pouvoir impérial.

La montée : dix minutes, pas une expédition

Ce n'est pas une escalade. La colline culmine à 45,7 mètres, ce qui en fait tout de même le point le plus haut du vieux Pékin, mais un escalier de pierre vous y conduit en une dizaine de minutes, en prenant son temps. Des marches, quelques paliers pour souffler, et c'est tout. Inutile de prévoir des chaussures de randonnée ou de redouter l'effort ; un enfant le fait sans problème (les nôtres l'ont monté sans broncher).

Au sommet vous attend le pavillon Wanchun (万春亭), le belvédère central, posé exactement sur la ligne qui traverse toute la capitale. C'est de là que tout se regarde.

Parc Jingshan, Pavillon chinois, Pékin
Architecture traditionnelle, Parc Jingshan, Pavillon chinois, Pékin

Le bon moment : la lumière contre la foule

Voici le conseil qui change tout. Le meilleur moment pour monter à Jingshan, c'est la fin d'après-midi, quand le soleil commence à descendre. La lumière devient rasante, dorée, et les toits vernissés de la Cité interdite passent d'un jaune sage à un jaune incandescent. C'est là que la mer de toits prend toute sa force, et c'est là que vous ferez vos plus belles photos.

D'où un arbitrage simple, qui conditionne l'organisation de votre journée. L'entrée sud de Jingshan fait presque face à la porte de sortie de la Cité interdite, ce qui rend l'enchaînement des deux sites parfaitement naturel. Mais pour que ça fonctionne au niveau de la lumière, il faut visiter la Cité interdite l'après-midi, et finir par Jingshan en fin de journée.

Parc Jingshan, pavillon Wanchun, soir, Pékin

Si vous faites la Cité interdite le matin (ce que beaucoup font pour éviter la foule), vous vous retrouvez à Jingshan vers midi. Il y aura moins de monde, c'est vrai. Mais par grand soleil, la lumière de midi écrase tout, et les photos sont décevantes. À vous de choisir votre priorité : la tranquillité du midi, ou la lumière de la fin d'après-midi (en acceptant alors plus de monde au sommet, surtout au coucher du soleil).

Détail utile : le parc est éclairé en soirée le vendredi et le samedi, ce qui prolonge agréablement le moment au sommet en fin de semaine.

Le tour d'horizon depuis le pavillon Wanchun

Le pavillon Wanchun offre un regard à 360 degrés sur Pékin. Chaque direction raconte autre chose.

Vers le sud, la Cité interdite, déployée en entier. C'est le clou du spectacle, celui pour lequel vous êtes monté, et il est plein sud, donc parfaitement dans l'axe de votre regard et de votre appareil photo.

Parc Jingshan, tour du tambour, Pékin

Vers le nord, dans le prolongement exact de la colline, les silhouettes de la tour de la Cloche et de la tour du Tambour, qui marquaient autrefois le rythme du jour et de la nuit pour toute la ville.

Vers l'ouest, la pagode blanche qui domine le lac Beihai, posée sur son île comme un repère clair au milieu de la verdure. Vers le sud-ouest, les toits et les plans d'eau de Zhongnanhai, l'ancien jardin impérial devenu aujourd'hui le siège du pouvoir, et qui ne se visite pas.

Là encore, ce tour d'horizon, c'est simplement le seul endroit de Pékin où tous ces repères tiennent dans un seul regard, sans que vous ayez à les chercher.

Une montagne qui n'aurait jamais dû exister

Ce que la plupart des visiteurs ignorent en montant, c'est que cette colline est entièrement artificielle. Elle n'a rien de naturel, c'est un tas de terre.

Quand l'empereur Yongle fait construire la Cité interdite et la nouvelle Pékin au début du 15e siècle, il faut creuser les immenses douves qui ceinturent le palais. Toute cette terre extraite, il faut bien la mettre quelque part. On l'a empilée juste au nord du palais, et le monticule est devenu une colline.

Mais ce n'était pas qu'une question de débarras. Selon les principes du feng shui, une résidence idéale doit s'adosser à une montagne au nord, protectrice, et regarder vers le sud. La Cité interdite n'avait pas de montagne derrière elle ; on lui en a donc fabriqué une. C'est un retournement assez vertigineux quand on y pense : pour respecter l'ordre du monde, le pouvoir impérial n'a pas seulement bâti un palais, il a sculpté le relief lui-même, transformant le trou des douves en sommet.

Parc Jingshan, Pékin
Chine en famille, Hélène, Parc Jingshan, Pavillon chinois

On entend parfois que la colline serait une « colline de charbon », et même qu'elle serait faite de charbon. C'est faux. Le nom vient simplement de réserves de charbon que l'on entreposait jadis à son pied ; la colline, elle, est bel et bien faite de la terre du palais.

Plus tard, sous la dynastie Qing, l'empereur Qianlong fit ajouter cinq pavillons sur la crête, dont le Wanchun en son centre, donnant à la colline sa silhouette actuelle. Le parc resta réservé à l'empereur, partie intégrante de la cité impériale, jusqu'à ce que les murs le reliant au palais soient abattus en 1900 pour faire passer une route. Il n'ouvrit au public qu'en 1928.

L'arbre du dernier empereur Ming

Au pied de la colline, près de la porte est, un arbre rappelle l'épisode le plus sombre de Jingshan, et l'une des plus saisissantes ironies de l'histoire chinoise.

Au printemps 1644, les troupes rebelles de Li Zicheng entrent dans Pékin. Le dernier empereur Ming, Chongzhen, comprend que tout est perdu. Plutôt que de tomber aux mains des rebelles, il monte sur la colline accompagné d'un seul eunuque, et se pend.

Arrêtons-nous une seconde sur la coïncidence. Cette colline avait été élevée pour protéger la dynastie, pour adosser le palais impérial à une montagne selon les règles du feng shui. Et c'est précisément là, sur ce rempart symbolique censé garantir la pérennité du règne, que la dynastie Ming s'est éteinte. La montagne de la protection est devenue le lieu de la chute. L'arbre que l'on voit aujourd'hui n'est pas l'original, mais l'endroit, lui, n'a pas bougé.

Parc Jingshan, Pékin

Les autres pavillons de la colline gardent eux aussi la mémoire de cette fonction impériale. La tour Qiwang (绮望楼) abritait une tablette en l'honneur de Confucius et accueille aujourd'hui des expositions de calligraphie, de peinture et de porcelaine ; d'autres pavillons servaient aux rites funéraires de la maison impériale. Mais c'est l'arbre, en bas, qui retient les visiteurs.

Jingshan aujourd'hui : la colline de l'empereur devenue le parc de tous

Il y a quelque chose de juste dans ce qu'est devenu Jingshan. Pendant des siècles, personne d'autre que l'empereur ne pouvait y poser le pied. Aujourd'hui, c'est un parc de quartier, et l'un des plus vivants de Pékin.

Le matin et en fin de journée, des Pékinois, souvent retraités, viennent y danser, chanter en chœur de vieilles chansons révolutionnaires et folkloriques, pratiquer la calligraphie à l'eau sur les dalles. Certains montent simplement regarder le soleil tomber sur les toits en sortant du travail, comme on prend l'air. La colline qui fut le privilège absolu d'un seul homme appartient désormais à tout le monde, et c'est sans doute le meilleur moment pour la photographier : avec, au premier plan, cette vie ordinaire, et derrière, le palais vide.

L'entrée sud est la plus utilisée : elle se trouve presque en face de la porte nord de la Cité interdite, celle par laquelle on ressort du palais. C'est ce qui fait de Jingshan le prolongement naturel d'une visite de la Cité interdite. L'entrée ouest est toute proche de la porte est du parc Beihai, pratique pour combiner les deux lieux.

Comptez environ une heure sur place, montée comprise. Le billet d'entrée est peu coûteux. Vérifiez les horaires de fermeture selon la saison, car ils varient, et visez la fin d'après-midi pour la lumière.

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