Imposé par les Mandchous, retourné par les féministes chinoises, sublimé à Shanghai, interdit sous Mao : le Qipao (旗袍, qípáo) a changé de sens à chaque époque. Comprendre cette robe, c'est comprendre un siècle d'histoire chinoise.
Lors de notre mariage, Haixia portait une robe blanche. C'était le jour de la cérémonie, en France, fin octobre. Le lendemain, elle avait choisi tout autre chose : un Qipao rouge, long jusqu'aux chevilles, en tissu épais doublé pour l'hiver. Pas de fente vertigineuse, pas de silhouette moulante façon James Bond. Une robe droite, dense, couverte de broderies. Magnifique, mais pas du tout ce que la plupart des Occidentaux imaginent quand on leur dit « robe chinoise ».
Et c'est justement là que commence l'histoire du Qipao. Dans cet écart entre ce que l'on croit savoir et ce que cette robe raconte réellement. Car derrière l'image de la femme fatale en soie fendue jusqu'à la cuisse, il y a une histoire bien plus surprenante. Celle d'un vêtement qui a été, tour à tour, un outil d'oppression, un acte de résistance féministe, un sommet de glamour, un objet interdit, puis un fantasme exotique. Rarement un simple bout de tissu aura autant changé de sens.
Un mot, deux prononciations, un malentendu
Avant d'aller plus loin, une parenthèse utile. Si vous avez déjà cherché des informations sur cette robe, vous êtes probablement tombé sur deux mots : Qipao et Cheongsam. Ils désignent exactement la même chose. La différence est purement linguistique : Qipao (旗袍, qípáo) est la prononciation en mandarin, Cheongsam (长衫, chángshān) est la prononciation en cantonais.

Pourquoi cette confusion ? Parce que les premiers Chinois arrivés en Occident venaient majoritairement du Guangdong et parlaient cantonais. Hong Kong, colonie britannique, a longtemps été la principale porte d'entrée de la culture chinoise vers le monde anglophone. Le mot cantonais s'est donc imposé en anglais, tandis que le mot mandarin est resté dominant en Chine continentale et dans une grande partie du monde.
Détail amusant : Cheongsam signifie littéralement « chemise longue » et désignait à l'origine un vêtement ample porté par les hommes. C'est seulement par extension que les Cantonais ont utilisé le même mot pour la robe des femmes. Qipao, lui, signifie « robe bannière » (une référence directe aux Mandchous, comme on va le voir). Deux mots, deux histoires, et déjà une première leçon : en Chine, nommer un vêtement, c'est toujours choisir un camp.
La robe imposée
Pour comprendre le Qipao, il faut remonter à 1644, quand les Mandchous prennent le pouvoir et fondent la dynastie Qing. Les Mandchous ne sont pas des Hans (l'ethnie majoritaire en Chine). Ils viennent du nord-est, ils ont leur propre langue, leurs propres coutumes, et surtout, une obsession : se distinguer du peuple qu'ils viennent de conquérir.
Le vêtement devient alors un outil politique. Les Mandchous imposent aux hommes Han le port du Changpao (長袍, chángpáo), une longue robe droite, sous peine de mort dans les premières années du règne. La tresse et la robe : deux marqueurs de soumission non négociables.

Les femmes mandchoues, elles, portent le Qipao, une longue tunique droite. Mais contrairement aux hommes, les femmes Han n'ont jamais été contraintes de l'adopter ; elles ont continué à porter leurs vêtements traditionnels (le ruqun, combinaison de veste et de jupe). Le pouvoir mandchou s'exerçait sur le corps des hommes ; celui des femmes, pour l'instant, restait en dehors de cette bataille-là.
Le Qipao mandchou d'origine n'a absolument rien à voir avec celui que vous connaissez.
C'est une longue tunique ample qui descend jusqu'aux chevilles et masque intégralement les formes du corps. La poitrine, la taille, les hanches : tout est noyé dans un patronage plat. Deux fentes latérales existent, mais elles sont purement fonctionnelles (pour marcher et monter à cheval). Le tissu est épais, souvent recouvert de broderies complexes. C'est un vêtement de statut, pas de séduction. L'éthique de l'époque l'exige : il est impensable pour une femme de laisser deviner la courbe de son corps.
Pendant près de trois siècles, les styles mandchou et han coexistent, se mélangent, s'influencent. Les femmes de la cour portent le Qipao ; les femmes du peuple, souvent, le Hanfu (汉服, hànfú), avec ses manches larges et sa ceinture nouée. Les frontières vestimentaires finissent par se brouiller.

Quand la dynastie Qing s'effondre en 1912, le Qipao tombe avec elle. Il est associé aux Mandchous, à l'ancien régime, à tout ce que la nouvelle République veut laisser derrière elle. Pendant une quinzaine d'années, plus personne n'en veut.
Ce qui va suivre est un retournement que personne n'avait prévu.
La robe retournée
Pour saisir ce qui se passe dans les années 1910-1920 en Chine, il faut imaginer un pays en pleine convulsion. La Chine impériale a vécu pendant des millénaires ; la voilà remplacée par une République fragile qui vacille dès les premières années. Les intellectuels sont impatients. Ils veulent tout changer : la politique, l'éducation, la place des femmes, le rapport au corps.
Le Mouvement de la nouvelle culture (新文化运动, xīn wénhuà yùndòng) cristallise ces aspirations. On réclame la fin du patriarcat, l'accès des femmes à l'éducation, leur entrée dans la vie publique. Le bandage des pieds, cette pratique qui brisait les os des petites filles pour maintenir leurs pieds minuscules, est rendu illégal. Dans toutes les couches de la société urbaine, les femmes sortent de la sphère domestique.
Et c'est là que le Qipao refait surface. Mais pas du tout de la même manière.
Des étudiantes descendent dans la rue en portant le Qipao. Le geste est délibéré. Elles prennent un vêtement qui était associé aux hommes (le Changpao des intellectuels masculins) et à la soumission des femmes, et elles le retournent. Elles le portent comme un acte d'affirmation. Nous portons la même chose que vous. Nous sommes vos égales.

Je trouve ce moment fascinant. Le Qipao n'est pas choisi parce qu'il est joli ou confortable. Il est choisi précisément pour ce qu'il symbolise, et pour le renverser. C'est un geste politique, pas un choix de mode.
Le vêtement commence alors à changer. Les tissus lourds et brodés de la dynastie Qing cèdent la place à des étoffes plus légères, plus simples. Les manches raccourcissent. La jupe remonte un peu. Le corps de la femme, pour la première fois en des siècles, commence à se deviner sous le tissu. Pas dans un esprit de séduction ; dans un esprit de liberté. Ce que les femmes montrent, ce n'est pas leur peau ; c'est leur existence.

Le col, lui, reste haut. Au début des années 1910, il frôle le bas des oreilles, rigide, presque contraignant. Il va progressivement descendre au fil des décennies, mais il ne disparaîtra jamais tout à fait. C'est l'un des éléments les plus emblématiques du Qipao : ce col mandarin (qu'on appelle aussi col Mao, bien qu'il lui soit très antérieur) qui maintient le port de tête droit, presque altier. Une seule pièce de tissu qui s'enroule autour du cou, les deux extrémités se rejoignant au centre, avec des angles légèrement arrondis à la base du menton. Il y a quelque chose de fier dans ce col. Quelque chose qui refuse de baisser la tête.

Ce mouvement culminera avec les manifestations du 4 mai 1919, quand des milliers de Chinois descendent dans la rue pour protester contre le traité de Versailles, qui prévoyait de céder une partie du Shandong au Japon. Parmi les manifestants, des femmes en Qipao. La robe est devenue un symbole. Et à partir de 1927, sous le gouvernement nationaliste, le Qipao s'impose comme le vêtement de la femme chinoise moderne. Pas par décret officiel (il n'existait pas de « tenue nationale » à proprement parler), mais par un consensus social puissant, encouragé par le pouvoir. Le Qipao, c'est la République. C'est Shanghai. C'est l'avenir.
La robe sublimée
Puis vient Shanghai.
Dans les années 1930, Shanghai est l'une des villes les plus extraordinaires du monde. Trois millions d'habitants, un port commercial gigantesque, un mélange inédit de cultures chinoise et occidentale. La ville est à la fois le Hollywood, le Paris et le New York de l'Asie de l'Est. On y fait du cinéma, on y crée de la musique, on y invente des modes. Et le Qipao y trouve son âge d'or.
C'est ici que la robe devient ce que la plupart des gens imaginent quand ils entendent le mot Qipao.
La silhouette, jusqu'alors relativement ample, se cintre. La taille se marque. Les épaules se découvrent. Les manches deviennent courtes, parfois inexistantes. Le Qipao de Shanghai absorbe les tendances occidentales avec une rapidité stupéfiante ; les dernières modes de Paris ou de New York sont adaptées en l'espace de quelques mois.

Et puis il y a les fentes. Dans le Qipao mandchou, elles servaient à marcher. Dans les années 1920, elles remontaient à peine au-dessus du genou. Au milieu des années 1930, elles montent jusqu'aux cuisses. Ce n'est pas anodin. Le contraste entre ce col haut et rigide qui maintient le corps droit, et ces fentes qui laissent entrevoir les jambes à chaque pas, crée une tension visuelle saisissante. Quelque chose de simultanément retenu et audacieux. Discret et provocant.

Les commerçants de Shanghai l'ont bien compris. Des affiches publicitaires mettent en scène des femmes glamour en Qipao pour vendre des cigarettes, des cosmétiques, des liqueurs. Les stars de cinéma rivalisent de créativité dans leurs tenues. Les magazines de mode occidentaux, dont Vogue, commencent à montrer ces silhouettes. Le Qipao entre dans l'imaginaire mondial.
C'est aussi l'époque où la fabrication du Qipao atteint un niveau d'artisanat remarquable.
Chaque robe est taillée sur mesure, entièrement à la main, en fonction de la silhouette exacte de celle qui la porte. Les Pankous (盘扣), ces boutons traditionnels en tissu noué qui ferment la robe du col jusqu'à l'aisselle en diagonale, deviennent de petites œuvres d'art. Les plus simples sont des nœuds droits ; les plus élaborés prennent des formes florales complexes, spécialement fabriqués pour s'harmoniser avec le motif du tissu. C'est cette ouverture diagonale, ponctuée de Pankous, qui donne au Qipao sa silhouette si reconnaissable ; cette ligne oblique qui traverse la poitrine et descend sous le bras.

Les tissus eux-mêmes racontent des histoires. La soie reste le matériau noble, mais on voit apparaître du velours, de la dentelle, des broderies de plus en plus sophistiquées. Les motifs floraux dominent, mais les motifs géométriques, les rayures, les plumes se multiplient. Si le tissu est uni, on le brode. S'il est imprimé, on l'associe à des bordures contrastées. Traditionnellement, tous les bords visibles d'un Qipao font l'objet d'une finition particulière : les extrémités des manches, la ligne d'ourlet, les côtés intérieurs des fentes, le bord supérieur du col, l'ouverture diagonale. C'est un vêtement qui ne laisse rien au hasard.

Il faut aussi dire un mot de la distinction entre le style Shanghai et le style Pékin, qui reflète deux tempéraments. Le Qipao de Pékin conserve une coupe plus ample, avec des broderies et des motifs tissés qui lui donnent un charme classique, presque impérial. Le Qipao de Shanghai, lui, ose tout : mélanges de styles chinois et occidentaux, choix de tissus audacieux, coupes plus ajustées. Si le Qipao de Pékin est une dame, celui de Shanghai est une aventurière.
Les années 1930, c'est le moment où le Qipao atteint sa forme la plus accomplie. Pas la plus ancienne, pas la plus "authentique" si l'on remonte aux Mandchous, mais celle qui a fixé l'image de la robe dans la mémoire collective. Quand vous pensez au Qipao, c'est probablement celui de Shanghai que vous voyez.
La robe effacée
Tout bascule en 1937, avec le début de la guerre sino-japonaise. L'ambiance à Shanghai s'assombrit brutalement. Les tissus deviennent chers, puis rares. Les Qipaos flamboyants des années 1930 sont inabordables. La robe se simplifie par nécessité : les longueurs raccourcissent au genou ou au mollet, les cols diminuent, les manches disparaissent en été, les Pankous deviennent basiques. Tout ce qui semblait superflu est retiré.
Après la guerre, en 1945, Shanghai retrouve brièvement son opulence. Le Qipao glamour revient, encore plus moulant, encore plus varié. Paillettes, perles, dentelle. Presque chaque femme urbaine en possède plusieurs dans sa garde-robe. C'est peut-être le plus grand boom du Qipao dans l'histoire de la Chine.
Mais c'est un sursis.

En 1949, les communistes de Mao Zedong remportent la guerre civile et fondent la République populaire de Chine. Et le Qipao, symbole de féminité, de luxe, de bourgeoisie, disparaît. Du jour au lendemain, ou presque. Dans la Chine de Mao, tout le monde porte la même chose : la veste et le pantalon en coton bleu ou gris. L'élégance individuelle est suspecte. Le Qipao devient dangereux à porter.
Ce qui se passe ensuite est à la fois triste et révélateur. Beaucoup de familles aisées de Shanghai fuient vers Hong Kong, et avec elles, les tailleurs qui savaient faire des Qipaos. Ils tentent de recréer à Hong Kong l'atmosphère du Shanghai des années 1930. Et ça fonctionne : le Qipao reste extrêmement populaire à Hong Kong jusque dans les années 1970, avant que les jeans et les T-shirts ne finissent par s'imposer.

Pendant ce temps, en Chine continentale, le Qipao traverse les turbulences du Grand Bond en avant et de la Révolution culturelle. Ces décennies isolent la Chine de sa propre culture. Une robe peut disparaître des rues en quelques mois ; sa mémoire met beaucoup plus longtemps à revenir.
Il faudra attendre les réformes économiques des années 1980, et l'ouverture progressive de la Chine au monde, pour que le Qipao refasse surface. Timidement d'abord. Puis de plus en plus.
La robe fantasmée
En 2000, le film In the Mood for Love de Wong Kar-wai sort en salles. Maggie Cheung y porte plus de vingt Qipaos différents. Le film est sublime, et ces robes en sont devenues presque indissociables. Pour beaucoup d'Occidentaux, c'est la confirmation de ce qu'ils pensaient déjà : le Qipao, c'est cette robe chinoise élégante et sensuelle, portée par une belle femme dans des couloirs sombres.

Mais il faut savoir ce que l'on regarde. Le film se déroule à Hong Kong en 1962, et les Qipaos que porte Maggie Cheung ne sont pas une reconstitution historique ; ce sont des créations de William Chang, le directeur artistique du film, qui a imaginé une version très ajustée, très féminine, délibérément esthétisée. Ce que le monde entier a retenu comme « le » Qipao authentique est déjà une réinterprétation artistique. On est à deux degrés de distance de la réalité ; ce qui n'enlève rien à la beauté du film, mais dit beaucoup de la façon dont les images construisent nos certitudes.
Ce que le film raconte est d'ailleurs plus nuancé qu'on ne le croit. Le personnage de Maggie Cheung est une femme piégée ; son élégance est aussi une armure, pas une invitation. Mais l'image qui reste dans l'imaginaire collectif occidental, c'est le Qipao comme objet de désir. Et c'est là que les choses se compliquent.
Car il y a un paradoxe vertigineux dans l'histoire de cette robe.
Pensez-y un instant. Le Qipao a été créé pour cacher le corps des femmes. Puis des femmes l'ont porté pour affirmer leur liberté. Puis il est devenu un objet de glamour à Shanghai. Puis il a été interdit sous Mao. Et aujourd'hui, en Occident, il est essentiellement perçu comme une robe sexy.

Ce dernier glissement me pose question. Non pas parce que la sensualité serait un problème en soi, mais parce que cette lecture efface tout le reste. Quand une marque de fast fashion vend un « Qipao » ultra-court et ultra-moulant avec pour accroche quelque chose qui sous-entend le désir exotique, elle ne fait pas que vendre une robe. Elle réduit un siècle d'histoire, d'émancipation féminine et de bouleversements politiques à un costume sexy.
Le problème est encore plus profond.
La fascination occidentale pour le Qipao « sexy » s'inscrit dans un stéréotype plus large : celui de la femme d'Asie de l'Est comme figure érotique exotique.
La soie, la fente, le col haut ; tout cela alimente une imagerie qui ne dit rien de la Chine réelle, mais beaucoup du regard que l'Occident pose sur elle. Quand les éléments du Qipao sont isolés de leur contexte (un col mandarin par-ci, une fente par-là, un tissu brillant), ils deviennent des accessoires d'exotisme. La robe n'est plus un vêtement ; elle est un déguisement.

Je ne dis pas qu'il ne faut pas trouver le Qipao beau. Il l'est. Je ne dis pas non plus qu'il ne faut pas le porter si l'on n'est pas chinoise. Mais il faut distinguer deux réalités. En Chine continentale, la plupart des gens ne voient aucun problème à ce qu'une femme occidentale porte un Qipao ; ils y voient plutôt une forme d'appréciation, voire de flatterie. Le Qipao, en Chine, n'est pas un marqueur identitaire menacé ; c'est un vêtement qui appartient à une culture dominante, sûre d'elle-même. Mais pour la diaspora chinoise, notamment en Amérique du Nord, la question se pose très différemment Quand on vit en tant que minorité, quand on a grandi en subissant des moqueries sur sa culture, voir quelqu'un porter cette culture comme un déguisement peut être vécu tout autrement. Ce n'est pas la même expérience, et les deux méritent d'être entendues.

Ce qui pose problème, dans tous les cas, ce n'est pas le geste en lui-même. C'est l'ignorance qui l'accompagne parfois. Porter un Qipao sans savoir que des femmes l'ont porté pour se battre, c'est passer à côté de l'essentiel. Le réduire à un costume "exotique chinois" alors que des femmes chinoises y ont mis leur dignité, c'est un appauvrissement.

Et il y a pire que l'ignorance : la confusion. Mélanger le Qipao avec des éléments de culture japonaise (des personnages de manga en Qipao, par exemple) n'est pas seulement une maladresse entre cultures « qui se ressemblent ». C'est que derrière cette confusion, il y a une histoire de violence que beaucoup de Chinois ne peuvent pas oublier. Les Chinois ont connu deux invasions japonaises. Le massacre de Nanjing, les centaines de milliers de morts, les viols systématiques par l'armée impériale japonaise, restent une plaie ouverte dans la mémoire collective. Quand quelqu'un, à l'autre bout du monde, colle un motif manga sur un Qipao en pensant que « c'est pareil, c'est asiatique », il ne sait probablement pas ce qu'il fait. Mais l'ignorance n'efface pas la blessure.
La robe qui continue
Mais le Qipao, fidèle à ce qu'il a toujours été, refuse de se laisser figer dans une seule image.
Lors de nos voyages en Chine, nous croisons régulièrement des jeunes femmes en Qipao. Pas dans des contextes formels ou touristiques ; dans la rue, dans des parcs, en ville. Ce que je vois, ce n'est pas la nostalgie d'un Shanghai révolu. C'est autre chose. C'est le guochao (国潮), ce mouvement de fierté culturelle chinoise qui pousse la jeune génération à se réapproprier les symboles traditionnels. Les jeunes Chinoises qui portent un Qipao aujourd'hui ne cherchent pas à être « sexy à la chinoise » pour un regard occidental. Elles affirment quelque chose : c'est à nous, c'est notre histoire, et on en fait ce qu'on veut.

Le Qipao se porte aujourd'hui dans une grande variété de contextes. Lors de mariages (comme celui de Haixia), lors du nouvel an chinois, parfois comme uniforme dans certains hôtels ou restaurants, souvent pour représenter la Chine dans des contextes officiels. Mais aussi, tout simplement, parce qu'on en a envie. Pour sortir, pour se faire prendre en photo avec des amis, pour le plaisir.
Il existe aujourd'hui des créateurs qui réinventent le Qipao sans le trahir. En Chine continentale, à Hong Kong, à Taïwan, à Singapour, en Malaisie. Certains conservent la coupe classique avec des tissus contemporains. D'autres gardent les éléments essentiels (le col, les Pankous, l'ouverture diagonale) en repensant complètement la silhouette. Le Qipao continue de bouger, comme il l'a toujours fait.
C'est peut-être ça, la vraie leçon de cette robe. Elle n'a jamais eu un seul sens. Elle a été un outil de soumission, un geste de révolte, un sommet d'élégance, un objet interdit, un fantasme exotique, un étendard de fierté nationale. Chaque époque y a projeté ce dont elle avait besoin. Et chaque fois qu'on a cru la figer dans une définition, elle s'en est échappée.
Le Qipao n'est pas "la robe chinoise sexy". C'est la robe qui raconte la Chine. Et la Chine, comme toujours, est plus complexe que l'image qu'on en a.



