Mahjong, Go… et ce que jouer veut vraiment dire en Chine

Mahjong, Go… et ce que jouer veut vraiment dire en Chine

En Chine, le jeu n'est ni un passe-temps ni une distraction ; c'est un acte social qui fabrique le lien. Du Go au Mahjong, ce que les jeux traditionnels chinois révèlent d'une culture où jouer ensemble n'a jamais été optionnel.

Le repas est terminé. Les plats ont disparu de la table en quelques minutes, avec cette efficacité collective qu'ont les familles chinoises pour débarrasser. Lin, une amie de Haixia originaire de Shenyang comme elle, annonce qu'on va jouer au Mahjong. Enfin, « on »… eux. Parce que moi, je n'y comprends rien.

Haixia, Lin, son mari et leur fils de 13 ans s'installent autour de la table. Les tuiles s'étalent dans un bruit de cascade familier. Et le jeu commence. Les mots fusent en chinois, des annonces que je ne saisis pas, des exclamations brèves, parfois un éclat de rire. Le fils joue avec un sérieux que je ne lui connaissais pas. Lin le charrie et surveille tout le monde du coin de l'œil en réarrangeant ses tuiles.

Je suis assis à côté, spectateur. Et pourtant, regarder cette scène est fascinant. Non pas parce que le jeu est exotique, mais parce que quelque chose se passe entre eux que je ne parviens pas tout à fait à nommer. Ce n'est pas un divertissement. Ce n'est pas non plus une compétition. C'est autre chose.

Ce soir-là, j'ai compris que pour saisir ce que le jeu représente en Chine, il fallait oublier ce que le mot « jouer » signifie en France.

Le jeu ne se joue pas au même endroit

En France aussi, on joue. De plus en plus, d'ailleurs. Après un dîner, on sort un Time's Up!, un Blanc-Manger Coco, parfois un Uno. On rit, beaucoup. On triche un peu. On fait des blagues. Le jeu est un accélérateur de bonne humeur, une parenthèse dans la soirée, un moment où l'on s'amuse ensemble. Mais si personne ne propose de jouer, la soirée reste complète. Elle n'a rien perdu.

Ce soir-là chez Lin, le Mahjong n'était pas une parenthèse. C'était le cœur de la soirée. Le dîner avait préparé le terrain ; le jeu, lui, faisait le vrai travail. Pas un travail de divertissement. Un travail de lien.

La différence entre la France et la Chine n'est pas que les uns jouent et les autres non. C'est que le jeu ne se situe pas au même endroit dans la relation.

Partie de Mahjong

En France, le jeu arrive après le lien ; il l'intensifie, il le met en scène, il le rend plus joyeux. En Chine, le jeu fabrique le lien. Dans beaucoup de situations (familiales, intergénérationnelles, parfois professionnelles), il sert de langage indirect : une manière d'être ensemble sans se dire frontalement les choses, un terrain d'observation où l'on se jauge sans en avoir l'air.

En France, on peut être très proches sans jamais jouer ensemble. En Chine, dans certains contextes, ne pas jouer, c'est rester à la périphérie.

Et puis il y a cette autre différence, plus discrète. En France, le jeu est choisi. On sélectionne un jeu d'ambiance, un jeu de stratégie, un jeu adapté au groupe ; c'est une préférence personnelle, presque un goût. En Chine, personne ne « choisit » vraiment le Mahjong. Il est déjà là, comme une évidence culturelle, un réflexe partagé qui n'a pas besoin d'être justifié.

C'est ici qu'intervient une notion difficile à traduire : le Guanxi (关系, guānxi), ce réseau de relations interpersonnelles qui structure une grande partie de la vie sociale chinoise. Le guanxi ne se décrète pas, il se cultive. Et le jeu est l'un de ses terrains privilégiés. En Chine, il n'est pas rare qu'un partenariat d'affaires commence autour d'une table de Mahjong plutôt que dans une salle de réunion.

Partie de Mahjong

On dîne ensemble, on joue, et c'est pendant la partie qu'on se jauge : comment l'autre réagit sous pression, comment il gère le hasard, s'il est généreux ou calculateur, s'il sait perdre. La confiance ne se construit pas dans la négociation ; elle se construit avant, dans ces moments où les rôles professionnels tombent. Le jeu n'est pas la métaphore de la relation ; il en est le socle.

Inviter quelqu'un à jouer au Mahjong, c'est un geste d'amitié. Refuser, c'est fermer une porte.

Cette dimension relationnelle ne se limite pas au Mahjong. Dans les parcs chinois, des groupes de retraités jouent aux cartes, aux échecs chinois, parfois simplement au jianzi (ce volant qu'on se renvoie du pied) entre inconnus. Le jeu dans l'espace public n'a rien d'anecdotique : c'est un acte social à part entière. Le parc, en Chine, fonctionne comme un salon collectif où l'on vient non pas s'isoler, mais se retrouver.

Parc en Chine

L'image de ces personnes âgées assises autour de tables dans les parcs, à travers toute la Chine et à peu près tous les jours de l'année, n'est pas un cliché. C'est une réalité quotidienne qui dit quelque chose de profond sur la place du collectif dans la société chinoise.

Le Go, ou l'art de penser en cercles

Quand on dit « jeu de stratégie » en Occident, on pense aux échecs. Deux armées face à face, un roi à abattre, une logique d'élimination. Aux échecs, on gagne en détruisant les pièces adverses jusqu'à coincer le roi.

Le jeu de Go (围棋, wéiqí, littéralement « le jeu de l'encerclement ») fonctionne sur une logique radicalement différente. On ne détruit rien. On pose des pierres, noires ou blanches, sur un plateau de 19 lignes sur 19, soit 361 intersections. L'objectif est de contrôler plus de territoire que l'adversaire, non pas en le confrontant directement, mais en l'encerclant progressivement.

Cette différence n'est pas anecdotique. Elle reflète deux façons de penser le conflit. Les échecs raisonnent en termes de confrontation frontale et de hiérarchie (chaque pièce a un « pouvoir » différent). Le Go raisonne en termes de positionnement, de patience et d'influence. Au Go, toutes les pierres sont identiques ; c'est leur placement qui crée la valeur.

Enfants jouant au jeu de go

Henry Kissinger, dans son analyse de la stratégie chinoise, faisait précisément cette comparaison : là où la pensée stratégique occidentale cherche la victoire décisive (les échecs), la pensée chinoise vise l'avantage relatif et l'encerclement progressif (le Go). On ne cherche pas à écraser l'adversaire ; on cherche à rendre sa position intenable.

On croit souvent, à tort, que le Go est un jeu japonais. C'est au Japon qu'il a connu sa plus grande popularité internationale, mais il n'y a été introduit qu'au 8e siècle.

Son origine est chinoise, et probablement très ancienne. Certains historiens situent son invention pendant la période des Printemps et Automnes (entre 722 et 481 avant JC), durant la première partie de la dynastie Zhou. D'autres pensent qu'il remonte encore plus loin, peut-être 4 000 ans, ce qui en ferait le plus ancien jeu de plateau du monde.

Son prestige en Chine ne s'est jamais démenti. Le wéiqí fait partie des quatre arts du lettré (琴棋书画), aux côtés de la musique, de la calligraphie et de la peinture : les quatre disciplines que tout homme cultivé se devait de maîtriser. Le Go n'était pas un divertissement ; c'était une forme d'éducation à la pensée stratégique.

jeu de go

Les règles du Go tiennent en quelques phrases. Mais le nombre de configurations possibles sur un plateau dépasse le nombre d'atomes dans l'univers observable. C'est cette simplicité apparente qui cache une complexité vertigineuse.

Aujourd'hui encore, le Go conserve un statut particulier en Chine. En 2016, la victoire de l'intelligence artificielle AlphaGo contre le champion coréen Lee Sedol a été vécue en Asie comme un événement considérable, bien au-delà du monde du jeu. Parce que le Go n'est pas qu'un jeu ; c'est un miroir d'une certaine façon de penser.

Le Mahjong, bien plus qu'un jeu de tuiles

Revenons à la table de Lin. Ce qui m'a frappé ce soir-là, c'est que le Mahjong n'est pas un jeu qu'on observe de l'extérieur. Contrairement aux échecs où un spectateur peut suivre les positions, le Mahjong est opaque pour celui qui ne joue pas. Chaque joueur a sa main cachée, les tuiles circulent, les annonces claquent. On est dedans ou on est dehors.

C'est peut-être ce qui en fait un si bon révélateur des dynamiques sociales. Le Mahjong est un jeu à quatre joueurs où le hasard occupe une place importante (on pioche des tuiles) mais où l'observation des autres est tout aussi décisive. Il faut lire les intentions, deviner ce que l'adversaire cherche à assembler, décider quand prendre un risque.

Personnes jouant au Mahjong

Le nom 麻将 (májiàng) vient du mot 麻雀 (máquè), le moineau. La légende raconte que le bruit des tuiles qui s'entrechoquent rappelait aux premiers joueurs le piaillement des moineaux affairés. C'est une image assez juste : une table de Mahjong produit un brouhaha très caractéristique, mélange de cliquetis et de conversations, que l'on entend parfois depuis la rue dans les quartiers résidentiels chinois.

Le Mahjong dans sa forme actuelle ne date que du 19e siècle, vers la fin de la dynastie Qing. Il n'a pas été inventé de toutes pièces ; c'est le résultat de l'évolution de plusieurs jeux de cartes anciens, notamment le mǎdiào (馬吊) de la dynastie Ming, dont les cartes ont été progressivement remplacées par des tuiles. Le jeu s'est propagé rapidement à travers les ports ouverts pendant le siècle d'humiliation, devenant un classique familial dans toute la Chine.

Le jeu se pratique avec 136 ou 144 tuiles (selon les variantes) réparties en plusieurs familles : les cercles, les caractères, les bambous, auxquels s'ajoutent les tuiles vent et dragon, et parfois des tuiles bonus (fleurs et saisons). Chaque joueur commence avec 13 tuiles. L'objectif est d'assembler quatre combinaisons et une paire dans une main de 14 tuiles, en piochant et en se défaussant à tour de rôle.

Personnes jouant au Mahjong

Les règles sont accessibles, mais les subtilités sont immenses. Et surtout, les variantes régionales sont innombrables. Le Mahjong de Sichuan n'est pas celui de Canton, qui n'est pas celui de Shanghai. Chaque région a ses règles, ses scores, ses habitudes. Quand des Chinois d'origines différentes s'assoient pour jouer, la première négociation porte sur les règles. C'est déjà du guānxi.

Mahjong a aussi voyagé. Les immigrants chinois l'ont introduit aux États-Unis dans les années 1920, où il est devenu un phénomène de mode avant de s'inscrire durablement dans certaines communautés. Partout, le jeu a rempli la même fonction : rassembler, créer du lien.

Les échecs chinois, un hybride méconnu

Les échecs chinois (象棋, xiàngqí) sont probablement le jeu le plus pratiqué en Chine en nombre de joueurs, mais aussi l'un des plus méconnus en Occident. On les découvre souvent dans les parcs, entre deux hommes accroupis autour d'un échiquier posé à même le sol, entourés de spectateurs silencieux.

Le mot xiàngqí est intéressant : 象 (xiàng) peut signifier à la fois « figure » et « éléphant », et le jeu contient effectivement des pièces éléphant. Certains historiens pensent que le xiàngqí et les échecs occidentaux partagent un ancêtre commun, le Chaturanga indien. Mais les chemins ont divergé, et les différences sont révélatrices.

Personnes jouant aux échecs chinois

Comme dans les échecs occidentaux, le jeu représente une bataille entre deux armées, et l'objectif est de mettre le général adverse en échec et mat. Mais le plateau est traversé par une « rivière » qui sépare les deux camps et limite le mouvement de certaines pièces (tandis qu'elle en libère d'autres). Les généraux sont confinés dans un « palais » de neuf intersections. Les pièces ne se posent pas dans les cases mais sur les intersections, comme au Go.

Ce mélange de contraintes territoriales et de mobilité variable donne un jeu qui ressemble aux échecs occidentaux dans son principe mais qui se joue avec une logique spatiale différente. La rivière, en particulier, introduit une idée absente des échecs occidentaux : la géographie compte, le terrain modifie les règles.

La première mention du xiàngqí apparaît dans le Shuo Yuan (說苑), un texte du 1er siècle avant Jésus-Christ, qui situe ses origines pendant la Période des Royaumes Combattants. C'est un jeu ancien, populaire, et profondément ancré dans le quotidien ; il ne requiert qu'un plateau imprimé sur du carton et des pions ronds et plats, ce qui le rend accessible à tous.

Personnes jouant aux échecs chinois

Modernité et tradition, la fausse contradiction

Quand on regarde la Chine d'aujourd'hui, on pourrait croire que les jeux traditionnels vivent leurs dernières heures. Le pays est le plus grand marché mondial du jeu vidéo mobile. Honor of Kings (王者荣耀) est l'un des jeux les plus joués au monde, avec des centaines de millions de joueurs. Les enfants grandissent avec des smartphones et des tablettes.

Et pourtant, les tables de Mahjong ne désemplissent pas. Les joueurs d'échecs continuent de s'installer dans les parcs. Les cerfs-volants (inventés en Chine il y a plus de 2 000 ans, d'abord comme outils militaires avant de devenir des œuvres d'art volantes) attirent toujours les foules au printemps, notamment lors du festival international de Weifang, dans le Shandong.

Partie d'échec chinois dans un parc en Chine

Ce n'est pas une contradiction. C'est la Chine. L'un des rares endroits au monde où la modernité la plus radicale coexiste avec des pratiques qui n'ont presque pas changé depuis des siècles. Les mêmes adolescents qui passent des heures sur leur téléphone savent jouer au Mahjong avec leurs grands-parents. Ce n'est pas du folklore maintenu sous perfusion ; c'est un tissu social qui intègre les couches nouvelles sans abandonner les anciennes.

Le gouvernement chinois a d'ailleurs pris des mesures pour limiter le temps de jeu vidéo des mineurs (pas plus de trois heures par semaine pendant les périodes scolaires depuis 2021), tout en promouvant activement les jeux traditionnels comme patrimoine culturel. Cette double politique dit quelque chose : le jeu est pris au sérieux en Chine. Ce n'est pas un sujet mineur.

En quelques années, les jeux vidéo chinois sont devenus parmi les plus joués au monde. Et personne n'a l'impression de « consommer de la Chine ».

Ce que le jeu révèle

Si j'ai appris une chose ce soir-là chez Lin, c'est que la façon dont une culture joue en dit autant sur elle que la façon dont elle travaille ou dont elle mange.

Le Go enseigne la patience et l'encerclement. Le Mahjong enseigne l'observation et l'adaptation au hasard. Les échecs chinois enseignent la stratégie sous contrainte territoriale. Trois jeux, trois formes d'intelligence, et aucun ne repose sur l'élimination brutale de l'adversaire. Le Go vise le contrôle, pas la destruction. Le Mahjong est un jeu où quatre personnes s'affrontent tout en maintenant l'équilibre de la table. Même le xiàngqí, qui met en scène une bataille, confine les généraux dans un palais et découpe le terrain en zones d'influence.

On peut y voir le reflet d'une pensée qui préfère l'équilibre à la victoire totale, le positionnement à l'affrontement, et le collectif à l'individuel. Mais ce serait trop simple d'en faire une règle. Les Chinois savent aussi être férocement compétitifs. Les parties de dòu dìzhǔ (斗地主, « combattre le propriétaire terrien »), le jeu de cartes le plus populaire du pays, peuvent être brutales et impitoyables. Les compétitions de xiàngqí sont menées avec une intensité qui n'a rien à envier aux tournois d'échecs occidentaux. La pensée de l'encerclement coexiste avec le goût de la victoire franche ; la nuance, c'est que l'une n'exclut pas l'autre.

C'est une clé de lecture, pas une vérité absolue. Mais c'est une clé qui ouvre des portes que l'on n'aurait pas vues autrement. Ce soir-là, chez Lin, je n'ai pas appris à jouer au Mahjong. Mais j'ai commencé à comprendre pourquoi ils jouent.

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