Les vêtements chinois : quatre récits, une seule question

Les vêtements chinois : quatre récits, une seule question

En Chine, les vêtements ne sont jamais seulement des vêtements. Du Hanfu au costume Mao, chaque tenue porte un récit sur l'identité chinoise. Comprendre ces vêtements, c'est comprendre les histoires que la Chine se raconte à elle-même.

Demandez à quelqu'un quel est le vêtement typiquement chinois, et vous n'obtiendrez jamais la même réponse. Pour les uns, c'est le Hanfu, cette robe longue à manches flottantes que des millions de jeunes Chinois remettent aujourd'hui. Pour d'autres, c'est le Qipao, la robe moulante à col haut que Maggie Cheung portait dans In the Mood for Love. Un Occidental pensera peut-être à la veste Tang, celle de Bruce Lee et de Jackie Chan. Un historien citera le costume Mao, la veste grise d'un milliard de personnes.

Tous ont raison. Aucun n'a tout à fait raison. Car il n'existe pas de vêtement typiquement chinois. Il en existe plusieurs, et ils ne disent pas la même chose. Parfois même, ils se contredisent. L'un célèbre l'individu ; l'autre l'efface. L'un affirme une identité millénaire ; l'autre en fabrique une pour l'export. L'un libère les femmes ; l'autre a été réduit à un fantasme exotique.

C'est comprendre les récits qu'ils portent. Et à travers ces récits, c'est la Chine elle-même qui se dessine.

Le Hanfu : l'identité qui revient

Hanfu

Le Hanfu (汉服) est le plus ancien et le plus chargé de sens. Son nom le dit : c'est le vêtement du peuple Han. Pas « le vêtement chinois » ; le vêtement d'une ethnie précise, même si cette ethnie représente plus de 90% de la population. Porté pendant plus de trois millénaires, caractérisé par son col croisé en Y, ses manches larges et ses cordons noués à l'intérieur (pas de boutons), il a traversé les dynasties en se réinventant à chaque fois.

Puis il a disparu. Les Mandchous l'ont écarté quand ils ont pris le pouvoir en 1644. La République l'a ignoré. Mao l'a enterré. Pendant près d'un siècle, plus personne ne le portait.

Et au début des années 2000, il est revenu. Porté par le guochao (国潮), ce mouvement de fierté culturelle de la jeune génération, le Hanfu est aujourd'hui un phénomène de masse en Chine. Des millions de jeunes femmes se font photographier en Hanfu devant des sites historiques ou des gratte-ciels. Le marché dépasse les deux milliards d'euros. Mais derrière la beauté des images, le Hanfu pose une question que personne n'avait anticipée : dans un pays de 56 ethnies, que signifie célébrer le vêtement d'une seule ?

Porté pendant trois millénaires, interdit sous les Qing, oublié sous Mao, ressuscité par la jeunesse : le Hanfu raconte bien plus qu'une histoire de mode.

Le Qipao : la liberté détournée

Qipao

Le Qipao (旗袍) est probablement le vêtement chinois le plus connu en Occident. Et probablement le plus mal compris. L'image qui vient à l'esprit (la robe moulante, fendue, en soie brillante) est celle du Shanghai des années 1930, fixée par le cinéma. Mais l'histoire du Qipao commence bien avant, et dit tout autre chose.

Le Qipao est d'origine mandchoue. Il a été conçu pour cacher le corps des femmes, pas pour le révéler. Puis, dans les années 1920, des étudiantes chinoises s'en sont emparées comme acte de protestation féministe. Elles ont retourné un vêtement de soumission en geste de liberté. Le Qipao est devenu le symbole de l'émancipation des femmes chinoises, bien avant d'être une robe glamour.

Ce qui s'est passé ensuite est un paradoxe vertigineux. L'Occident a pris cette robe de libération et l'a réduite à un objet de désir exotique. Certaines marques vendent des « Qipaos sexy » sans rien savoir de l'histoire. Le vêtement qui a porté la dignité des femmes chinoises est devenu, pour une partie du monde, un costume érotique. Comprendre le Qipao, c'est voir ce décalage et refuser de s'y arrêter.

Créé pour cacher le corps des femmes, porté pour les libérer, puis réduit à un costume sexy : le Qipao raconte un siècle d'histoire chinoise à travers une robe.

Le costume Tang : l'image fabriquée

Vestes Tang

Le costume Tang (唐装) est le vêtement chinois le plus reconnu dans le monde. C'est aussi celui qui porte le plus de malentendus. À commencer par son nom : il n'a rien à voir avec la dynastie Tang. C'est une veste d'origine mandchoue, dérivée du Magua (veste de cavalier de la dynastie Qing), rebaptisée par les émigrés cantonais dans les Chinatowns. Ils se disaient "gens Tang" par nostalgie d'un âge d'or ; leurs vêtements ont suivi.

Le costume Tang est devenu le cliché du « vêtement chinois » grâce au cinéma d'arts martiaux (Bruce Lee, Jackie Chan), puis grâce au sommet de l'APEC en 2001 à Shanghai, où les dirigeants du monde l'ont porté. Un choix diplomatique calculé : confortable, politiquement neutre, et portant le nom de l'âge d'or.

Le paradoxe : c'est le vêtement chinois le plus connu à l'étranger et l'un des moins portés en Chine. Dans les grandes villes, il a quasiment disparu du quotidien. Il survit aujourd'hui davantage comme vocabulaire de design (un col mandarin par-ci, des boutons noués par-là) que comme tenue réelle. Le costume Tang est l'identité chinoise fabriquée pour l'extérieur ; le miroir inversé du Hanfu, qui est l'identité que la Chine se raconte à elle-même.

C'est le vêtement chinois le plus connu à l'étranger et l'un des moins portés en Chine. Le costume Tang raconte moins la Chine que l'image qu'on s'en fait.

Le costume Mao : l'individu effacé

Le costume Mao ne s'appelle pas « costume Mao » en Chine. Il s'appelle costume Zhongshan (中山装), du nom de Sun Yat-sen qui l'a créé dans les années 1910-1920. Sun voulait un vêtement de rupture avec les Qing, ni mandchou ni occidental, chargé de symbolique républicaine (quatre poches pour les quatre vertus, cinq boutons pour les cinq branches du gouvernement). C'était un vêtement de modernisation, pas de communisme.

Mao l'a récupéré. Sous son règne, le costume Zhongshan est devenu l'uniforme de facto d'un milliard de personnes. Pas par décret ; par pression sociale. Porter autre chose, c'était se distinguer. Et se distinguer sous Mao pouvait coûter cher. Pendant la Révolution culturelle, l'uniformité a atteint son point extrême : hommes, femmes, cadres, paysans, tout le monde en bleu et en gris.

Le costume Mao est le seul vêtement chinois qui fonctionne par soustraction. Le Hanfu magnifie, le Qipao affirme, le costume Tang représente. Le costume Mao retire : la distinction, le statut, le genre, l'individualité. Aujourd'hui, il ne se porte plus que sur les tribunes officielles, lors des grandes cérémonies nationales. Il est à la fois un hommage et une mémoire inconfortable ; un héritage revendiqué et une époque dont les traces ne se sont pas entièrement dissipées.

Pour des millions de Chinois, le bleu et le gris du costume Mao ne sont pas une couleur mais un

Et les 55 autres ethnies ?

Vêtements traditionnels des minorités Bai et Hani

Parler des vêtements chinois sans mentionner les minorités ethniques serait incomplet. La Chine compte officiellement 56 ethnies, et les 55 groupes non-Han (Mandchous, Mongols, Tibétains, Miao, Yi, Zhuang, et beaucoup d'autres) ont chacun leurs propres traditions vestimentaires, souvent spectaculaires de couleur et de raffinement.

Mais ces vêtements vivent une trajectoire très différente de celle du Hanfu. Là où le Hanfu est porté par des millions de jeunes urbains connectés et circule sur les réseaux sociaux, les costumes des minorités survivent souvent dans des contextes plus restreints : festivals locaux, villages aménagés pour le tourisme, cérémonies communautaires. Le gouvernement chinois a mis en place des politiques de préservation, et il serait inexact de dire que ces traditions sont activement effacées.

Mais la réalité est nuancée : les jeunes des communautés minoritaires partent vers les villes, parlent mandarin, s'habillent comme tout le monde. Leurs costumes traditionnels, associés à un mode de vie rural de moins en moins compatible avec la Chine urbaine, risquent de ne survivre que comme spectacle. Est-ce de la préservation ou de la muséification ? La question reste ouverte, la réponse est difficile.

Ce qui est certain, c'est que lorsque le Hanfu occupe tout l'espace médiatique en tant que « vêtement traditionnel chinois », les 55 autres vestiaires deviennent moins visibles. Pas par malveillance ; par simple gravité démographique et culturelle.

Quatre récits, et après ?

Quatre vêtements, quatre récits. Le Hanfu dit : nous sommes les héritiers de trois millénaires. Le Qipao dit : nous sommes les femmes qui se sont libérées. Le costume Tang dit : nous sommes l'âge d'or. Le costume Mao dit : nous sommes le peuple uni.

Aucun ne ment. Aucun ne dit toute la vérité. Ensemble, ils dessinent le portrait d'un pays qui n'a jamais cessé de chercher comment se raconter à travers ses vêtements.

Mais ces récits ne s'arrêtent pas aux frontières de la Chine. Les vêtements chinois ont essaimé dans toute l'Asie de l'Est ; le Kimono japonais descend du Hanfu, le Hanbok coréen a été influencé par les échanges avec l'empire chinois, l'Ao Dai vietnamien porte des traces du Qipao. Reconnaître cette filiation ne revient pas à dire que ces vêtements sont chinois (chaque culture en a fait une création à part entière), mais ignorer les racines communes empêche de comprendre pourquoi ces vêtements se ressemblent parfois, et pourquoi les confondre reste si blessant.

Confondre Hanfu et Kimono, c'est confondre Chine et Japon. Ce que les vêtements traditionnels d'Asie de l'Est révèlent quand on apprend à les distinguer.

Et quand ces vêtements voyagent vers l'Occident, une autre question surgit. Où finit l'appréciation, où commence l'appropriation ? La réponse n'est pas la même selon qu'on la pose à Pékin, à San Francisco ou à Paris. En Chine, voir un étranger en Hanfu est souvent perçu comme un compliment. Pour la diaspora sino-américaine, le même geste peut être vécu comme une dépossession. Ce décalage dit quelque chose d'essentiel : l'appropriation culturelle n'est pas un concept universel ; c'est une expérience, et elle dépend de l'endroit d'où l'on regarde.

En Chine, les étrangers en Hanfu sont complimentés. Aux États-Unis, une adolescente en Qipao est attaquée. Quelque chose ne tourne pas rond.

La jeune génération chinoise, en remettant le Hanfu ou en réinventant le Qipao, écrit un nouveau chapitre de cette histoire vestimentaire. Un chapitre qui ne fait que commencer. Et la question qu'il pose est peut-être la plus simple et la plus vertigineuse de toutes : quand un pays de 1,4 milliard d'habitants choisit de se rhabiller, qu'est-ce qu'il essaie de dire ?

Que recherchez-vous ?