Costume Tang : le vêtement chinois le plus mal nommé

Le costume Tang : le vêtement chinois le plus mal nommé de l'histoire

Le costume Tang (唐装, tángzhuāng) n'a rien à voir avec la dynastie Tang. C'est une veste d'origine mandchoue, rebaptisée par la diaspora chinoise, devenue le cliché du "vêtement chinois" dans l'imaginaire occidental. Derrière ce malentendu, une histoire de soft power et d'identité choisie.

Si comme moi, vous avez grandi avec les films de Bruce Lee ou de Jackie Chan, vous connaissez le costume Tang sans le savoir. C'est cette veste courte à col montant, fermée par des boutons noués en tissu, que portent à peu près tous les personnages chinois du cinéma occidental depuis les années 1970. Les héros de kung-fu, les vieux maîtres dans les films d'arts martiaux, les figurants des scènes de Chinatown dans les polars américains : tous portent une version de cette veste. Elle est devenue le raccourci visuel universel pour « chinois », au même titre que le chapeau conique ou les baguettes.

Le problème, c'est que pratiquement tout ce que cette image véhicule est faux. Le costume Tang n'est pas lié aux arts martiaux. Il ne date pas de la dynastie Tang. Et il ne représente pas « la » Chine, mais une version très spécifique de la Chine, construite à l'étranger, pour l'étranger. C'est peut-être le vêtement chinois le plus mal nommé, le plus mal compris, et paradoxalement le plus reconnu au monde.

Un vêtement mandchou qui ne dit pas son nom

Commençons par dissiper le malentendu principal : le costume Tang n'a strictement rien à voir avec la dynastie Tang (618-907). Rien. Pas l'époque, pas la coupe, pas le style. Les vêtements portés sous la dynastie Tang étaient des robes longues et amples, avec des manches larges et des tailles hautes ; un style qui ressemble bien davantage au Hanfu qu'à la veste courte que nous connaissons.

Le costume Tang tel qu'il existe aujourd'hui descend en réalité du Magua (马褂, mǎguà), littéralement « veste de cheval ». C'était une tunique courte portée par les cavaliers mandchous, conçue pour être pratique à cheval : courte, ajustée, facile à enfiler par-dessus une robe.

ancienne photo de la dynastie qing, homme habillés en magua

Quand les Mandchous ont fondé la dynastie Qing en 1644 et imposé leur style vestimentaire aux Chinois Han, le Magua s'est progressivement répandu dans toute la société. Au fil des siècles, il a évolué : le col s'est arrondi, les boutons noués en tissu (les mêmes que l'on retrouve sur le Qipao, lui aussi d'origine mandchoue) sont devenus sa signature, les tissus se sont diversifiés.

Le résultat est le vêtement que nous appelons aujourd'hui « costume Tang » : une veste à col mandarin, fermée par des boutons noués, souvent en soie ou en brocart, ornée de motifs brodés. Un vêtement mandchou, de la dynastie Qing, qui porte le nom d'une autre dynastie. Le décalage est total.

Un nom né dans les Chinatowns

Alors comment un vêtement Qing a-t-il hérité du nom de la dynastie Tang ? La réponse ne se trouve pas en Chine, mais dans les Chinatowns du monde entier.

Les premiers émigrés chinois en Occident venaient majoritairement du sud de la Chine et parlaient cantonais. Les quartiers qu'ils ont fondés dans les grandes villes étrangères ont été baptisés 唐人街 (táng rén jiē), littéralement « rue des gens Tang ». Pourquoi Tang ? Parce que la dynastie Tang reste dans la mémoire chinoise comme l'âge d'or absolu : une époque de prospérité, de rayonnement culturel, d'ouverture au monde. Se dire « gens Tang », c'était se rattacher à ce prestige, affirmer une identité glorieuse loin de chez soi. Les Chinois d'outre-mer étaient les « gens Tang » ; naturellement, les vêtements qu'ils portaient sont devenus les « costumes Tang ».

homme portant un costume Tang et préparant du thé

C'est un baptême par nostalgie, pas par exactitude historique. Et c'est fascinant : un vêtement de conquérants mandchous, porté par des émigrés cantonais, rebaptisé du nom d'une dynastie que ni les uns ni les autres n'ont connue. Le costume Tang est un empilement ; chaque couche raconte une histoire différente.

Le choix d'une image

L'anecdote la plus révélatrice de ce que le costume Tang représente vraiment se situe en 2001, à Shanghai. La Chine accueille le sommet de l'APEC (Coopération Économique pour l'Asie-Pacifique). Tradition oblige, les dirigeants du monde portent le dernier jour un vêtement traditionnel du pays hôte. La Chine doit choisir.

Pas le Hanfu : trop complexe à enfiler, trop long, trop éloigné de ce que des dirigeants occidentaux accepteraient de porter. Pas le costume Mao : trop politique, trop associé à une époque que la Chine de 2001 cherche à dépasser. Pas le Qipao : c'est un vêtement féminin. Reste le costume Tang. Court, confortable, facile à porter pour n'importe quelle morphologie, politiquement neutre, et surtout : il porte le nom de l'âge d'or. C'est du soft power taillé sur mesure.

Putin et Bush, costume Tang, APEC 2001, Shanghai

La photo des dirigeants mondiaux en costume Tang a fait le tour du monde. Du jour au lendemain, le vêtement est passé d'une tenue portée par les grands-pères lors du Nouvel An à un symbole international de la Chine moderne. Le choix n'avait rien d'innocent : la Chine se présente au monde non pas comme le pays de Mao, mais comme l'héritière d'un âge d'or millénaire. Et elle le fait à travers un vêtement mandchou rebaptisé.

Le vêtement que personne ne porte

Voilà pour la légende. Dans la rue, c’est une autre histoire.

En Chine, le costume Tang a quasiment disparu de la vie quotidienne. Je vis avec une famille chinoise, je voyage régulièrement en Chine, et je peux compter sur les doigts d'une main les fois où j'ai vu quelqu'un porter une veste Tang dans la rue. Mon beau-père n'en porte jamais. Le reste de la famille non plus. Tout le monde s'habille en tenue occidentale : jeans, doudounes, sweats. Même dans les parcs, où les personnes âgées se retrouvent pour jouer aux cartes ou au mahjong, personne ne porte de costume Tang.

broderies costume Tang

La seule fois où j'en ai vu, c'était à Shenyang. Un groupe de personnes âgées dansait en plein air sur une musique traditionnelle, vêtues de vestes Tang rouges et dorées. C'était beau. Mais c'était aussi, très clairement, une exception.

Cependant, ma vision de la Chine est essentiellement urbaine. Il est possible que la veste Tang reste plus présente dans les campagnes et les petites villes, où les habitudes vestimentaires évoluent moins vite. Mais dans les métropoles où vit l'écrasante majorité des Chinois aujourd'hui, le costume Tang est devenu un vêtement de circonstance rare : une photo de famille pour le Nouvel An, une cérémonie de mariage chez les plus traditionalistes, un cadeau que les petits-enfants offrent aux grands-parents. Pas un vêtement que l'on met pour sortir.

C'est le paradoxe le plus cruel de cette veste : elle est le vêtement chinois le plus reconnu à l'étranger, et l'un des moins portés en Chine.

Hollywood continue de coller une veste Tang à tout personnage chinois qui passe à l'écran ; en Chine, les gens portent des Nike et des sweats.

bruce lee habillé avec une veste inspirée du costume tang

Le costume Tang survit pourtant, mais sous une forme inattendue. Des créateurs reprennent certains de ses éléments (le col mandarin, les boutons noués, les broderies) pour les intégrer dans des vestes ou des chemises contemporaines. Ce ne sont plus des costumes Tang à proprement parler ; ce sont des clins d'œil, des rappels. Le vêtement est devenu un vocabulaire de design plus qu'une tenue réelle. On cite le costume Tang ; on ne le porte plus.

Un miroir tourné vers l'extérieur

Le costume Tang occupe une place singulière parmi les vêtements traditionnels chinois. Le Hanfu est un mouvement intérieur ; il dit aux Chinois eux-mêmes qui ils sont, il les reconnecte à une histoire profonde, il est porté par une fierté qui n'a pas besoin d'être traduite pour un public étranger. Le costume Tang, c'est l'inverse. C'est le vêtement que la Chine montre au monde. Celui qu'on enfile quand il faut être « chinois » devant une caméra, sur une scène internationale, dans un film étranger.

Le Hanfu est une identité qui revient. Le costume Tang est une identité qui se fabrique, pour l'export.

Et c'est peut-être ce qui le rend si fascinant, malgré sa quasi-disparition des rues chinoises. Un vêtement mandchou, rebaptisé par des émigrés nostalgiques, propulsé par un sommet diplomatique, figé en cliché par Hollywood, et aujourd'hui réduit à quelques éléments de design sur des vestes contemporaines. À chaque étape, quelqu'un a choisi ce que ce vêtement devait dire. Et à chaque étape, le vêtement disait autre chose que ce qu'il était.

Le costume Tang ne dit pas grand-chose de la Chine réelle. Mais il dit beaucoup de la façon dont une image de la Chine se construit, se transmet, et finit par remplacer la réalité.

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