Su Xi Rong a 75 ans. Elle vit dans un village du Yunnan. Quand la photographe britannique Jo Farrell lui demande de montrer ses pieds, elle accepte sans hésiter. Elle retire ses chaussons, dévoile deux pieds minuscules, déformés, repliés sur eux-mêmes. Et elle sourit.
Elle ne sourit pas malgré ses pieds. Elle sourit à cause d'eux.
Dans son village, Su Xi Rong était connue pour avoir les plus beaux pieds. Les plus petits. Les mieux formés.
Quand on lui demande si elle regrette, elle montre avec fierté la taille qu'ils avaient avant qu'on la force à les débander en 1949. Ils étaient encore plus petits, dit-elle. Encore plus beaux.
On s'attendait à de la douleur. On s'attendait à de la colère, peut-être. Pas à de la fierté.
Un système, pas une anomalie
Le premier réflexe, face au bandage des pieds, est de chercher le coupable. Un empereur cruel. Une tradition barbare. Un patriarcat tout-puissant. On referme le dossier, satisfait d'avoir classé la Chine dans la case « arriérée mais heureusement modernisée ».
Sauf que cette lecture n'explique pas pourquoi la pratique a duré plus de mille ans. Ni pourquoi elle a traversé toutes les classes sociales. Ni pourquoi ce sont les mères qui bandaient les pieds de leurs propres filles.
Dans la Chine impériale, une fille était un coût. Elle quittait sa famille au mariage pour rejoindre celle de son époux. Le seul retour possible, c'était la qualité du mariage. Et la qualité du mariage dépendait, entre autres, de la taille des pieds.
Des pieds de sept centimètres (le fameux « lotus d'or ») ouvraient les portes d'une famille plus riche, d'un statut plus élevé, d'une vie moins dure.
Une fille aux pieds naturels, dans certaines régions, ne trouvait tout simplement pas de mari.
Imaginons une mère, dans un village du Fujian, au 15e siècle. Sa fille a quatre ans. La voisine a déjà bandé les pieds de la sienne. Les entremetteuses du canton ne regarderont même pas une fille aux pieds ordinaires. Si elle ne serre pas, sa fille finira dans les champs, le dos cassé, sans protection, sans statut. Si elle serre, sa fille pleurera pendant deux ans. Puis elle marchera autrement. Puis elle épousera le fils d'un lettré, peut-être, ou d'un marchand.
Alors elle fait chauffer l'eau. Elle prépare les bandes. Elle ne regarde pas sa fille dans les yeux en serrant.
Le soir, elle l'entend pleurer à travers la cloison. Elle ne va pas la voir. Non pas parce qu'elle est cruelle, mais parce que si elle y va, elle desserrera. Et si elle desserre, tout sera à refaire.
Comment l'évidence se fabrique
La pratique serait née à la cour, sous la dynastie Tang (618-907). La légende parle de Yao Niang, une danseuse qui se liait les pieds pour danser sur la pointe, à la manière d'une fleur de lotus. L'empereur, subjugué, encouragea les femmes de la cour à l'imiter.
Sous la dynastie Song (960-1279), les poètes prirent le relais. Su Shi célébrait la délicatesse des pieds minuscules. Les peintres représentaient des femmes aux pieds bandés dans des jardins, lors de cérémonies du thé. À partir du moment où les poètes chantent quelque chose, il devient difficile de le contester. L'idéologie confucéenne de l'époque, qui valorisait l'obéissance féminine, renforça le mouvement.
Puis vint l'invasion mongole, en 1279. Le bandage des pieds devint aussi un marqueur d'identité. Seules les femmes Han le pratiquaient. Les Mandchoues et les Mongoles, elles, montaient à cheval. Le pied bandé ne disait plus seulement « je suis belle ». Il disait « je suis civilisée ».
À la fin de la dynastie Qing (1644-1912), des femmes aux pieds bandés se retrouvaient dans pratiquement toutes les couches de la société Han, à l'exception des plus pauvres et des Hakka, dont les femmes travaillaient aux champs aux côtés des hommes.
Le système s'auto-alimentait. Chaque mère qui bandait les pieds de sa fille confirmait la norme. Chaque mariage réussi la renforçait. Chaque poème la sublimait.
Au bout de quelques générations, plus personne ne questionnait. Des petits pieds, c'était beau. Point.
Au marché, une jeune femme aux pieds de lotus avançait lentement, en se balançant. Les regards se posaient sur elle. Pas de pitié ; de l'admiration. Les voisines observaient ses chaussures brodées, évaluaient la taille, commentaient la démarche. Celle qui marchait à grandes enjambées, pieds nus dans ses sandales, n'attirait l'attention de personne.
Ce que l'on faisait aux fillettes
Les pieds bandés étaient une zone érogène. Les manuels érotiques de l'époque en faisaient un objet de fascination détaillé. Le pied, dissimulé en permanence dans des chaussures brodées (les « chaussures lotus »), n'était révélé qu'au mari. Le dévoilement lors de la nuit de noces avait une charge comparable à celle que d'autres cultures placent ailleurs sur le corps.
La démarche des femmes aux pieds de lotus, ce balancement lent et contraint, était perçue comme séduisante. On croyait aussi qu'elle renforçait certains muscles, ce qui ajoutait une dimension sexuelle au phénomène.
Ce qui nous choque aujourd’hui était, pour elles, une promesse.
Ce qui nous semble normal aujourd’hui fera peut-être sourire dans cent ans.
Le bandage commençait entre quatre et sept ans, quand les os du pied étaient encore malléables. On choisissait un jour propice. On priait la déesse aux petits pieds. Puis les femmes les plus âgées de la famille prenaient le relais.
Trempage dans un mélange d'eau chaude et d'herbes médicinales. Les quatre petits orteils repliés sous la plante du pied. Le gros orteil laissé libre. Des bandes de coton ou de soie, longues de trois mètres, enroulées serrées. Les bandes humides se rétractaient en séchant, comprimant le pied davantage.
On gardait les bandes jour et nuit. On les retirait une fois par mois pour traiter les infections, puis on resserrait. L'arche du pied se brisait progressivement. Les orteils se nécrosaient parfois ; quand ils tombaient, certains parents s'en réjouissaient. Le pied serait encore plus petit.
Le processus durait environ deux ans pour atteindre la taille visée : sept à dix centimètres. Le taux de mortalité par septicémie est estimé à dix pour cent.

L'abolition, vue de l'intérieur
Il serait commode de raconter que l'Occident a ouvert les yeux de la Chine. Des missionnaires horrifiés, des diplomates indignés, et la Chine qui finit par se « moderniser ».
L’histoire racontée depuis l’extérieur est simple. Vue de l’intérieur, elle l’est beaucoup moins.
Les premières campagnes organisées contre le bandage des pieds sont chinoises. Dès 1885, le réformateur Kang Youwei fonde à Canton une société pour l'émancipation des pieds (不缠足会, bù chánzú huì). Pour donner l'exemple, il demande à ses propres filles de délier leurs pieds. D'autres sociétés anti-bandage apparaissent dans le Hunan, à Shanghai, à Fuzhou. Ce sont des intellectuels chinois, nourris de confucianisme réformé, qui portent ce combat.
En 1912, après la chute de la dynastie Qing, la jeune République interdit officiellement la pratique. Mais dans les campagnes, elle continue. Il faudra attendre 1949 et l'arrivée au pouvoir du Parti communiste pour que des inspecteurs aillent de village en village forcer les femmes à retirer leurs bandes.
Et c'est là que le récit se retourne.
Pour beaucoup de ces femmes, le débandage forcé fut une seconde violence. Marcher sur des orteils brisés, réapprendre à se tenir debout, perdre l'équilibre auquel le corps s'était adapté pendant des décennies. Certaines ont gardé leurs bandes en secret parce que sans elles, la douleur était pire. D'autres ont perdu, avec leurs pieds de lotus, le seul capital social qu'elles possédaient.
Ces femmes avaient d'abord été célébrées pour leurs pieds bandés. Puis, après 1949, humiliées pour les mêmes pieds. Traverser ces deux mondes dans une seule vie demandait une forme de courage que personne ne leur a reconnu.

Il ne reste aujourd'hui presque plus de femmes aux pieds bandés vivantes. Celles que Jo Farrell a rencontrées entre 2005 et 2015 étaient des grands-mères et des arrière-grands-mères, dispersées dans des villages du Shandong et du Yunnan. Certaines n'avaient jamais montré leurs pieds nus à leurs propres petits-enfants. La dernière fabrique de chaussures lotus a fermé en 1999.
Parmi ces femmes, les récits varient. Quelques-unes disent qu'elles n'auraient pas bandé leurs pieds si elles avaient pu recommencer. D'autres montrent les leurs avec fierté, comme on montre une cicatrice de guerre. Toutes ont travaillé dans les champs, sur ces pieds brisés, pendant les décennies de labeur collectif.
L'une d'elles, Cao Mei Ying, 87 ans, a saisi la main de la photographe et n'a plus voulu la lâcher. Sa traductrice a expliqué : « Elle ne veut pas que vous partiez. » Cao Mei Ying est morte en 2013. Ce qu'elle voulait, peut-être, c'est simplement que quelqu'un vienne et que son histoire compte.
