Le costume Mao : le vêtement qui n'a jamais été un choix

Le costume Mao : le vêtement qui n'a jamais été un choix

Le costume Mao (中山装, zhōngshān zhuāng) ne s'appelle pas « costume Mao » en Chine. Et il n'a pas été créé par Mao. Derrière le malentendu, l'histoire du seul vêtement chinois conçu pour que tout le monde se ressemble.

Chaque fois que l'on parle de Mao Zedong, la même image revient. Un homme massif, debout sur la tribune de la place Tian'anmen, vêtu d'une veste grise à col montant, boutonnée jusqu'en haut. Cette image est si puissante qu'elle a fini par donner son nom au vêtement. En Occident, tout le monde dit « costume Mao ». Et le raccourci est trompeur.

En Chine, ce vêtement s'appelle le costume Zhongshan. Zhongshan, c'est le nom chinois de Sun Yat-sen, le fondateur de la République de Chine en 1912. C'est lui qui l'a conçu, pas Mao. L'Occident, en rebaptisant ce vêtement du nom du dirigeant communiste, a effacé trente ans d'histoire et transformé un symbole de modernisation en symbole de totalitarisme. C'est un raccourci commode, mais c'est un contresens.

Et il y a un deuxième malentendu, plus profond. Le costume Mao est souvent présenté comme un « choix vestimentaire », une « déclaration de mode », voire une « expression personnelle ». Or pendant des décennies, c'était exactement le contraire. C'était le vêtement qu'on portait parce qu'on ne pouvait pas vaiment porter autre chose.

Le vêtement de Sun Yat-sen

Pour comprendre ce costume, il faut revenir à ses origines, et ses origines n'ont rien à voir avec le communisme.

Nous sommes au début du 20e siècle. La dynastie Qing vient de s'effondrer. Sun Yat-sen, médecin formé à l'occidentale, révolutionnaire, premier président de la République de Chine, veut rompre avec tout ce que l'ancien régime représente. Les vêtements mandchous (le Changpao, le Qipao) sont associés à la domination étrangère. Les vêtements occidentaux sont ceux des puissances coloniales. Sun cherche un entre-deux : quelque chose de moderne, de pratique, qui ne soit ni mandchou ni occidental, mais chinois et nouveau.

Détail sur la conception d'un costume Mao

Le résultat est le costume Zhongshan. Sa coupe s'inspire des uniformes militaires occidentaux (et notamment japonais ; Sun avait vécu au Japon). Mais chaque détail est chargé de symbolique chinoise. Les quatre poches de la veste représentent les quatre vertus cardinales du Lǐjì (禮記, le Classique des rites) : la bienséance, la justice, l'honnêteté et le sens de la honte. Les cinq boutons du devant symbolisent les cinq branches du gouvernement de la République (exécutif, législatif, judiciaire, examen, contrôle). Les trois boutons de chaque manchette représentent les Trois Principes du Peuple de Sun Yat-sen : nationalisme, démocratie, bien-être du peuple.

C'est un programme politique cousu dans du tissu. Et c'est un geste de rupture : tourner la page des Qing, entrer dans la modernité, sans se dissoudre dans l'Occident. Le costume Zhongshan, dans l'esprit de Sun Yat-sen, était un vêtement de libération.

L'ironie de l'histoire, c'est que ce vêtement de libération allait devenir, quelques décennies plus tard, le plus grand uniforme du monde.

Le vêtement de Mao

Sun Yat-sen meurt en 1925. Le costume Zhongshan reste en circulation, porté par les cadres du parti nationaliste (le Kuomintang), puis par ceux du parti communiste. Quand Mao Zedong proclame la République populaire de Chine en 1949, debout sur la porte de Tian'anmen, il porte un costume Zhongshan. Le vêtement change alors de signification. Ce n'est plus le symbole de la modernisation républicaine ; c'est le symbole de la révolution communiste.

Et surtout, ce n'est plus un choix. Dans la Chine de Mao, le costume Zhongshan devient l'uniforme de facto de toute la population. Pas par décret explicite (il n'y a jamais eu de loi obligeant à le porter), mais par pression sociale et politique. Porter autre chose, c'est se distinguer. Et se distinguer, dans la Chine maoïste, c'est se rendre suspect. Le Qipao disparaît des rues. Le Hanfu est déjà oublié depuis longtemps. Les vêtements occidentaux sont « bourgeois ». Il ne reste qu'une seule option : la veste à col montant, en coton bleu, gris ou vert kaki.

Pendant la Révolution culturelle (1966-1976), cette uniformité atteint son paroxysme. Un milliard de personnes habillées de la même façon. Hommes, femmes, cadres, ouvriers, intellectuels, paysans : même veste, mêmes couleurs, même silhouette. Le costume Zhongshan ne distingue plus rien. C'est ce qu'il produit, dans ce contexte : une uniformité qui dépasse le vêtement et qui touche à l'identité même de ceux qui le portent.

Il faut mesurer ce que cela signifie. Pendant des millénaires, les vêtements chinois avaient servi à distinguer : les dynasties, les rangs, les sexes, les occasions. Le Hanfu permettait de lire le statut social dans la longueur d'une manche. Le Qipao affirmait la féminité et la modernité. Le costume Zhongshan de Mao fait le contraire de tout cela. Il ne dit rien de celui qui le porte, sinon qu'il appartient au collectif.

Pour beaucoup de Chinois d'un certain âge, ce vêtement reste une mémoire intime, pas seulement un symbole politique. Certains s'en souviennent avec une forme de nostalgie (la simplicité, la solidarité, la jeunesse perdue). D'autres y associent des années de privation. Les deux coexistent, parfois chez la même personne. Le bleu et le gris de cette époque ne se résument pas à une couleur ; c'est une sensation que les mots ne capturent pas tout à fait.

Le vêtement qui reste

Après la mort de Mao en 1976 et les réformes économiques de Deng Xiaoping dans les années 1980, la Chine s'ouvre. Les vêtements occidentaux déferlent. Les jeans, les costumes-cravates, les marques internationales remplacent le bleu et le gris. Le costume Zhongshan quitte la rue.

Mais il ne disparaît pas complètement. Il migre vers un autre registre : celui du pouvoir officiel.

homme dans la rue portant un costume Mao

Aujourd'hui, les dirigeants chinois le portent lors des grandes cérémonies nationales. Xi Jinping l'a porté pour le défilé du 70e anniversaire de la République populaire en 2019. Le choix n'est pas anodin. En portant le costume Zhongshan (et non un costume occidental), le dirigeant chinois affirme une continuité : ce vêtement relie Sun Yat-sen, Mao Zedong et la Chine d'aujourd'hui dans un même fil. Mais selon qu'on l'appelle « costume Zhongshan » ou « costume Mao », on ne raconte pas la même histoire. Le premier dit : nous sommes les héritiers de la République moderne. Le second dit : nous sommes les héritiers de la révolution communiste. Les deux sont vrais ; aucun n'est innocent.

Boutique présentant plusieurs modèles de costume, dont le Zhongshan

Il y a aussi l'autre vie du costume Mao : celle qu'il mène en Occident, sous un troisième nom. Le « col Mao », rebaptisé « col Nehru » dans le monde anglo-saxon (encore un malentendu ; Nehru portait un vêtement indien très différent), est devenu un élément de mode détaché de toute histoire. Les Beatles l'ont porté. Les méchants de James Bond aussi. Des créateurs comme Ralph Lauren ou Prada l'ont intégré dans leurs collections. Vidé de sa charge politique, le col montant est devenu un simple détail esthétique, un signe « d'élégance orientale » sans contenu. Le même processus que pour le costume Tang : l'Occident prend la forme, jette le fond.

Un vêtement qui fonctionne par soustraction

Le costume Mao occupe une place à part parmi les vêtements chinois. Les autres ajoutent quelque chose à celui qui les porte. Le Hanfu magnifie ; il connecte à une lignée millénaire. Le Qipao affirme ; il raconte l'émancipation des femmes. Le costume Tang représente ; il projette une image choisie vers l'extérieur. Le costume Mao, lui, retire. Il retire la distinction, le statut, le genre, l'individualité. C'est un vêtement qui fonctionne par soustraction.

Et c'est peut-être pour cela qu'il suscite un trouble que les autres ne suscitent pas. Le Hanfu est beau, le Qipao est élégant, le costume Tang est inoffensif. Le costume Mao, lui, porte quelque chose de plus lourd : le souvenir d'une époque où les Chinois avaient très peu d'espace pour s'habiller autrement. Sa coupe est sobre et fonctionnelle ; ce n'est pas elle qui met mal à l'aise. C'est ce qu'elle évoque.

Le fait que la Chine d'aujourd'hui continue de le sortir pour les grandes occasions, alors que sa jeunesse s'habille plus librement que jamais, raconte quelque chose de complexe. Le costume Zhongshan est à la fois un hommage et une mémoire plus inconfortable, un héritage revendiqué et une époque dont les traces ne se sont pas entièrement dissipées. Il tient ces deux choses ensemble, sans les résoudre. Et c'est peut-être pour cela qu'il n'a jamais vraiment disparu : parce qu'il continue de poser, silencieusement, une question que la Chine n'a pas fini de traverser.

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