Réforme d'ouverture : le jour où la Chine a entrouvert la porte

Réforme d'ouverture de 1978 : le jour où la Chine a entrouvert la porte

Dans certains villages de l'Anhui, à la fin des années 1970, on mange encore dans des bols ébréchés fournis par la commune. Les outils appartiennent à l'État. Les champs aussi. Même le grain récolté ne vous appartient pas vraiment. Si vous êtes paysan, vous travaillez la terre collective, vous livrez votre quota, et ce que vous mangez dépend de ce que le cadre local décide de redistribuer. L'initiative individuelle n'existe pas ; elle est idéologiquement suspecte.
Quarante ans plus tard, Shenzhen (qui était un village de pêcheurs à cette époque) compte plus d'habitants que Paris, Lyon et Marseille additionnés. La Chine construit plus de gratte-ciels que le reste du monde réuni. Qu'est-ce qui s'est passé entre les deux ?

Nous avons souvent l'impression que la Chine « s'est ouverte au monde » en 1978, comme si elle avait enfin accepté de rejoindre la table commune. Comme si Deng Xiaoping avait frappé à la porte de l'Occident en disant : laissez-nous entrer.

Mais ce n'est pas tout à fait ce qui s'est passé.

La Chine ne s'est pas ouverte au monde. Elle a ouvert sa porte, regardé ce qu'il y avait dehors, pris ce qui lui semblait utile, et refermé sur le reste. C'est une nuance considérable. Elle n'a pas adopté un modèle ; elle a capté des outils.

Et c'est cette logique (capter sans se dissoudre, expérimenter sans lâcher le volant) qui permet de comprendre à peu près tout ce qui s'est passé depuis.

Un pays épuisé, pas un pays en quête de modèle

Pour saisir 1978, il faut imaginer la Chine de 1976. Mao vient de mourir. Le pays sort de dix ans de Révolution culturelle : les universités ont été fermées, les intellectuels envoyés aux champs, des familles entières déchirées par les dénonciations. L'économie est subordonnée à la pureté idéologique. Avant cela, le Grand Bond en avant (1958-1962) avait provoqué l'une des pires famines de l'histoire humaine ; dans les campagnes, on avait fondu les outils agricoles pour produire un acier inutilisable, pendant que les récoltes pourrissaient faute de bras.

Le peuple chinois, en 1978, n'aspire pas à un modèle occidental. Il aspire à manger correctement. À ne plus subir de campagnes politiques. À souffler.

C'est dans ce contexte que Deng Xiaoping arrive aux commandes. Pas comme un révolutionnaire ; comme un survivant. Purgé deux fois sous Mao, réhabilité deux fois, il connaît le système de l'intérieur et ne se fait aucune illusion. Il a une obsession : que ça fonctionne.

Sa phrase la plus célèbre résume tout : Peu importe que le chat soit noir ou blanc, pourvu qu'il attrape les souris. Dans la Chine de 1978, cette phrase dit, en substance : l'idéologie ne nourrit personne.

Tester d'abord, officialiser ensuite

Ce que Deng met en place à partir de 1978 porte un nom : 改革开放 (gǎigé kāifàng), littéralement « réforme et ouverture ». Mais le mot « réforme » est trompeur. Il évoque un plan, un programme, une vision d'ensemble. Or ce qui se passe en Chine à ce moment-là ressemble davantage à du tâtonnement organisé.

L'exemple fondateur se joue précisément dans l'Anhui, ce même village évoqué en ouverture. En 1978, dix-huit paysans de Xiaogang signent un pacte secret (ils risquent la prison) pour se répartir les terres collectives et cultiver chacun leur parcelle. Si l'un d'eux est arrêté, les autres s'engagent à nourrir sa famille. Le principe est simple : chaque famille livre son quota à l'État comme avant, mais tout ce qu'elle produit au-delà, elle le garde ou le vend au marché.

C'est un changement radical. Jusque-là, la totalité de la production était collectée et redistribuée par les cadres locaux ; votre effort personnel ne changeait rien à ce que vous mangiez. Désormais, il y a un lien direct entre le travail fourni et ce qui finit dans votre bol. Le résultat est immédiat : en un an, la production de Xiaogang explose. Pour la première fois depuis des décennies, ces familles mangent à leur faim ; certaines découvrent ce que signifie avoir du surplus à vendre.

Deng ne décrète pas cette réforme. Il la constate, puis il l'officialise. C'est le « système de responsabilité des ménages » (家庭联产承包责任制), qui se diffuse ensuite à l'ensemble du pays. Le mécanisme est typique de la méthode Deng : laisser l'expérimentation locale précéder la politique nationale. Observer ce qui marche. Généraliser ce qui fonctionne. Enterrer discrètement ce qui échoue.

C'est le contraire d'un plan Marshall. C'est du pragmatisme radical, sans filet idéologique.

Et cette énergie ne vient pas seulement d'en haut. Partout dans le pays, des millions de Chinois ordinaires saisissent la moindre marge de manœuvre nouvelle : un petit commerce au bord d'une route, un atelier familial, un premier étal au marché. L'entrepreneuriat populaire qui explose dans les années 1980 n'est pas un effet secondaire de la réforme ; c'est son carburant.

Les zones économiques spéciales : des sas, pas des brèches

L'autre innovation majeure de cette période, ce sont les zones économiques spéciales (ZES). En 1980, quatre zones sont créées le long de la côte sud : Shenzhen, Zhuhai, Shantou, Xiamen.

Le choix de la côte n'a rien de hasardeux. Ces villes sont proches de Hong Kong, seul point d'accès efficace au réseau mondial de transport maritime.

Elles sont aussi suffisamment éloignées de Pékin pour que l'expérimentation ne contamine pas le reste du système si elle échoue. Et ce choix n'est pas purement géographique : il est aussi géopolitique. Le rapprochement avec les États-Unis amorcé par la visite de Nixon en 1972 avait brisé l'isolement diplomatique de la Chine et offert une forme de protection face à l'URSS. Sans ce contexte, l'ouverture de 1978 aurait été beaucoup plus risquée. La Chine ne s'est pas seulement ouverte parce qu'elle le voulait ; elle s'est ouverte parce que le moment le permettait.

Le 7 février 1984, Deng Xiaoping a inspecté la zone économique spéciale (ZES) de Xiamen et y a inscrit : 'Faites fonctionner la ZES plus vite et mieux'.

Dans ces zones, les règles changent : fiscalité allégée, capitaux étrangers bienvenus, réglementation assouplie. Les entreprises étrangères peuvent s'installer, produire, exporter. En échange, la Chine récupère des technologies, des méthodes de management, des devises.

Mais (et c'est le point essentiel) ces zones sont des sas, pas des brèches. Le reste du pays continue de fonctionner selon d'autres règles. La Chine ne se libéralise pas d'un bloc ; elle crée des espaces contrôlés où le marché est autorisé à opérer. Si ça marche, on élargit.

En 1984, le modèle est étendu à quatorze villes portuaires côtières. Les ports à conteneurs se développent, les usines poussent. Des millions de travailleurs migrants quittent les campagnes pour ces villes nouvelles, souvent logés dans des dortoirs attenants aux usines. « L'usine du monde » prend forme, et avec elle un coût social considérable : exode rural massif, familles séparées, filets de sécurité de l'ère maoïste (logement, santé, éducation garantis par la commune) qui disparaissent sans être remplacés, inégalités grandissantes entre la côte qui prospère et l'intérieur qui attend.

Shenzhen est le symbole le plus spectaculaire de cette mécanique. Village de 30 000 habitants en 1979, la ville dépasse aujourd'hui les 17 millions. Ce n'est pas un miracle ; c'est le résultat d'une stratégie de captation délibérée : attirer les investissements, les technologies, les savoir-faire, tout en gardant la main sur le cadre politique.

Un malentendu qui dure encore

C'est ici que se loge l'un des malentendus les plus tenaces entre la Chine et l'Occident. Pendant longtemps, beaucoup d'analystes occidentaux ont pensé que l'ouverture économique finirait mécaniquement par produire une ouverture politique. L'enrichissement amènerait la démocratie. Le commerce créerait la liberté. Cette conviction, rarement formulée aussi crûment mais omniprésente en filigrane, a influencé la politique occidentale envers la Chine pendant des décennies, y compris le soutien à son entrée dans l'OMC en 2001.

Mais Deng Xiaoping n'a jamais dit cela. Il n'a jamais promis que le marché mènerait au pluralisme politique.

Il a promis que le marché mènerait à la prospérité, et que la prospérité renforcerait la stabilité du Parti. C'est ce qui s'est passé.

Le Parti communiste chinois n'a pas subi le marché ; il l'a instrumentalisé. Il n'a pas cédé du contrôle ; il a changé d'outils de contrôle.

Cela dit, ce « tri » est-il toujours aussi maîtrisé qu'il en a l'air ? Avec le temps, la mécanique s'est compliquée. En entrant dans l'OMC, la Chine a accepté de jouer selon un certain nombre de règles internationales. L'ouverture a aussi créé des dépendances : technologies étrangères, marchés extérieurs, capitaux internationaux. Le contrôle est peut-être moins total qu'il ne le semble ; mais la volonté de garder la main, elle, n'a jamais disparu.

Ce que 1978 nous apprend pour lire la Chine d'aujourd'hui

Les réformes d'ouverture sont une grille de lecture. Quand la Chine investit massivement dans l'intelligence artificielle ou les véhicules électriques, elle ne « rattrape » pas l'Occident. Elle applique la même méthode : identifier un levier stratégique, créer les conditions pour l'exploiter, garder le contrôle du cadre. Quand elle déploie les nouvelles routes de la soie à travers l'Asie, l'Afrique et l'Europe, elle ne reproduit pas un plan Marshall ; elle étend sa logique de réseau. Quand elle structure sa politique industrielle autour du Made in China 2025, elle poursuit le même raisonnement que Deng face aux ZES : expérimenter, capter, garder la main.

Le réflexe courant consiste à évaluer la Chine à l'aune de nos propres catégories : est-elle capitaliste ou communiste ? Libérale ou autoritaire ? Ouverte ou fermée ? Mais ces catégories ne fonctionnent pas très bien pour décrire un pays qui a construit son propre chemin en refusant de choisir entre les cases qu'on lui proposait.

Peut-être qu'un jour la Chine changera encore de trajectoire. Mais pour comprendre ce qu'elle fait aujourd'hui, il faut d'abord accepter ceci : en 1978, elle n'a pas rejoint le monde. Elle a simplement appris à choisir ce qu'elle prenait du monde.

Que recherchez-vous ?