La fête nationale chinoise : ce que le 1er octobre raconte vraiment

La fête nationale chinoise : ce que le 1er octobre raconte vraiment de la Chine

Le 1er octobre est la fête nationale chinoise (国庆节, guóqìng jié), qui est célébrée pour commémorer la fondation de la République populaire de Chine le 1er octobre 1949. C'est un jour férié, qui marque le début d'une semaine de vacances, la troisième Golden Week.

Chaque année, les images sont les mêmes sur nos écrans. Des colonnes de blindés, des rangées de missiles, des milliers de soldats au pas cadencé sur la place Tian'anmen. Et invariablement, le même réflexe en France : « Vous avez vu ? Quelle démonstration de force. » Le mot « propagande » n'est jamais loin.

Mais il y a d'autres images du 1er octobre. Celles qu'on ne montre pas au journal de 20 heures. Des familles entières qui posent en souriant devant un bouquet de fleurs géant installé au centre de la place Tian'anmen. Des couples qui se photographient à côté du drapeau rouge, comme on poserait devant le sapin de Noël ou la tour Eiffel un soir de 14 juillet. Des grands-parents qui tiennent leurs petits-enfants par la main dans une foule joyeuse, détendue, presque festive.

Ces deux séries d'images montrent le même jour. Mais elles ne racontent pas la même chose. Et c'est précisément dans cet écart que se cache une clé pour comprendre la Chine.

Ce n'est pas un 14 juillet avec des caractères chinois

Quand un Français pense « fête nationale », il pense 1789. La prise de la Bastille. Un peuple qui se soulève contre le pouvoir, qui arrache sa liberté à un roi. Notre récit fondateur est une histoire de rupture : le citoyen contre l'État.

Le 1er octobre 1949 raconte exactement l'inverse.

Quand Mao Zedong proclame la République populaire de Chine depuis la porte de la Paix céleste, il ne promet pas la liberté individuelle. Il promet la fin du chaos. Et pour mesurer ce que cette promesse signifie, il faut avoir en tête ce qui précède : un siècle entier de guerres, d'invasions, de famines et d'humiliations. Les guerres de l'opium, les concessions étrangères, l'occupation japonaise, vingt ans de guerre civile. Un pays immense, disloqué, à genoux.

Les Chinois appellent cette période le « siècle d'humiliation » (百年耻辱, bǎinián chǐrǔ). Ce n'est pas une expression de manuel scolaire ; c'est un traumatisme collectif profond, qui structure encore aujourd'hui le rapport des Chinois à leur pays et au reste du monde.

De 1839 à 1949, la Chine a été envahie, humiliée, découpée. Les Chinois n'ont rien oublié. Comprendre cette période, c'est comprendre la Chine d'aujourd'hui.

Le 1er octobre, dans ce contexte, ce n'est pas la célébration d'une idéologie. C'est la date à laquelle la Chine a cessé d'être un pays que les puissances étrangères pouvaient découper à leur guise. Le jour où « la Chine s'est relevée » (中国人民站起来了), selon la formule consacrée.

On ne fête pas la même émotion qu'un 14 juillet. On ne fête pas la liberté conquise sur l'État. On fête le retour d'un État suffisamment fort pour protéger les siens. C'est un récit radicalement différent du nôtre ; ni meilleur, ni pire, mais structurellement autre. Et tant qu'on ne saisit pas cette différence, on regarde le défilé du 1er octobre avec les mauvaises lunettes.

Le défilé militaire : ce que nous voyons, ce qu'ils voient

Le grand défilé militaire devant la place Tian'anmen est ce qui retient le plus l'attention en Occident. Et pour cause : c'est spectaculaire. Des milliers de soldats, des chars, des missiles balistiques, des avions de chasse en formation parfaite.

Vu de France, c'est une démonstration de puissance. Une mise en scène du pouvoir. Et ça l'est, en partie.

Mais vu de Chine, ce défilé dit autre chose. Il dit : Regardez ce que nous sommes devenus. Regardez le chemin parcouru. Pour un pays qui, il y a moins d'un siècle, ne pouvait pas défendre ses propres frontières, cette mise en scène n'est pas seulement politique ; elle est émotionnelle. C'est la preuve visible que le temps de l'humiliation est terminé.

Fête nationale, Pékin

Contrairement à ce que l'on pourrait croire, ce défilé militaire n'a pas lieu chaque année. Il a été annuel durant la première décennie (1949-1959), puis le Parti a décidé en 1960 de réserver les grandes parades aux anniversaires jugés significatifs : le 35e en 1984, le 50e en 1999, le 60e en 2009, le 70e en 2019. Les années sans défilé, le 1er octobre se résume à une cérémonie de lever du drapeau à l'aube sur Tian'anmen, des festivités locales, et une fierté collective qui s'affiche dans l'espace public par des drapeaux, des décorations et des illuminations dans toutes les villes du pays.

Le bouquet géant et les selfies devant le drapeau

Ce qui frappe quand on regarde au-delà du défilé officiel, c'est l'ambiance populaire. Chaque année, un immense bouquet de fleurs est installé au centre de la place Tian'anmen. Il change de forme, de thème, de couleur selon les éditions. Et les Chinois viennent se faire photographier devant, en famille, entre amis, en couple.

Bouquet géant, place Tian'anmen

Ce rituel peut sembler anodin. Il ne l'est pas.

Dans une culture où le rapport à l'État ne se construit pas sur la méfiance (comme c'est souvent le cas en France), poser devant un symbole national n'a rien d'un acte militant. C'est un geste du quotidien, à mi-chemin entre la fierté et le souvenir de vacances. Un peu comme un Américain qui accroche un drapeau sur son porche sans que personne n'y voie un acte politique.

Pour un regard français, habitué à une distance ironique vis-à-vis des symboles nationaux, c'est déroutant. Mais c'est précisément ce décalage qui est intéressant : il révèle deux rapports très différents à l'idée même de nation.

Ce que la semaine de vacances dit de la Chine d'aujourd'hui

Le 1er octobre marque aussi le début d'une semaine de congés, la troisième Golden Week. Des centaines de millions de Chinois se déplacent en même temps. Les gares débordent, les autoroutes saturent, les sites touristiques sont pris d'assaut. La Grande Muraille, la Cité interdite, les parcs nationaux : tout est bondé.

Le gouvernement a créé ces semaines de vacances à la fin des années 1990 pour stimuler la consommation intérieure. C'est un outil économique autant qu'un moment patriotique. Et le fait que des centaines de millions de personnes aient aujourd'hui les moyens de voyager, de réserver des hôtels, de consommer du loisir pendant une semaine entière, raconte à lui seul la transformation du pays en quelques décennies.

La fête nationale chinoise est donc un objet à double fond. En surface, un rituel politique classique. En dessous, le miroir d'une société qui a profondément changé et qui continue de se regarder elle-même avec un mélange de fierté et de vertige.

Gare pendant la fête nationale chinoise

Une fête qui change en changeant de siècle

Il suffit de comparer les défilés pour le voir. Dans les années 1950, les chars allégoriques montraient des tracteurs, des gerbes de blé, des ouvriers modèles. La Chine célébrait sa capacité à nourrir son peuple et à industrialiser un pays rural. Le message était : nous construisons.

Dans les années 1980 et 1990, après les réformes de Deng Xiaoping, le ton a changé. Le défilé du 35e anniversaire en 1984 marquait déjà une Chine différente, tournée vers l'ouverture économique. Et entre les grandes parades, parfois séparées de dix ou vingt ans, la fête nationale existait toujours mais sans la même mise en scène militaire.

Puis est venu le retour en force. Le défilé du 60e anniversaire en 2009, celui du 70e en 2019, ont marqué un tournant. Cette fois, les chars ne montraient plus des tracteurs mais des missiles hypersoniques, des drones, des maquettes de stations spatiales. Les discours ne parlaient plus seulement de survie ou de reconstruction, mais de puissance technologique et de « grand renouveau de la nation chinoise » (中华民族伟大复兴).

Ce glissement est révélateur. La fierté nationale chinoise n'a pas disparu ; elle s'est transformée. Elle n'est plus seulement nous avons survécu au chaos, elle est devenue nous sommes en train de rattraper, puis de dépasser. Le récit du 1er octobre accompagne cette mue. Il ne se contente pas de commémorer 1949 ; il réécrit à chaque décennie ce que signifie être chinois aujourd'hui.

Et c'est peut-être ce qui déroute le plus vu d'ici : une fête nationale qui n'est pas figée dans le passé, mais qui sert de miroir au présent.

Le 1er octobre n'est pas le 14 juillet. Ce n'est ni mieux, ni moins bien. C'est un autre récit, fondé sur un autre traumatisme, une autre fierté, une autre manière de concevoir le lien entre un peuple et son État. Et c'est peut-être la première chose à comprendre pour regarder la Chine sans lui plaquer nos propres lunettes.

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