En Chine, les plats de fête ne se mangent pas, ils se disent

En Chine, les plats de fête ne se mangent pas, ils se disent

Un gâteau qu'on mange parce que son nom sonne comme « s'élever ». Des boulettes rondes parce que la lune est ronde et que « rond » se prononce comme « réunion ». Des raviolis en forme de lingots d'or. En Chine, un plat de fête n'est jamais choisi au hasard. Il est choisi pour ce qu'il dit.

En Occident, les plats de fête sont des traditions : on mange de la dinde à Noël, une galette en janvier, des crêpes à la Chandeleur. Si on demande pourquoi ce plat ?, la réponse est souvent vague : c'est la tradition, ça a toujours été comme ça. Le lien entre le plat et la fête est historique, mais rarement symbolique.

En Chine, c'est l'inverse. Le plat est là parce qu'il porte un message. Sa forme signifie quelque chose. Son nom ressemble à un autre mot. Sa texture évoque une idée.

Ce système repose en grande partie sur une particularité du chinois mandarin : la langue regorge d'homophones, des mots qui se prononcent de manière identique (ou très proche) mais ont des significations complètement différentes. Là où un Français entendrait une simple coïncidence sonore, un Chinois y voit un pont de sens. Et ce pont, on le traverse à chaque fête.

Les raviolis : la fortune qu'on plie à la main

raviolis chinois

Les jiaozi (饺子, jiǎozi) sont omniprésents pendant le Nouvel An chinois, surtout dans le nord de la Chine. On les prépare en famille, la veille du réveillon : certains étalent la pâte, d'autres préparent la farce, d'autres plient. Le geste collectif fait déjà partie du rituel.

Mais ce n'est pas pour leur goût qu'ils sont indispensables ce soir-là. C'est pour ce qu'ils racontent. Leur forme évoque celle des anciens lingots d'or et d'argent (元宝, yuánbǎo) ; en manger, c'est appeler la prospérité. Le mot jiaozi (饺子) résonne avec 交子 (jiāozi), le moment où l'année ancienne cède la place à la nouvelle. Et dans certaines familles, on glisse une pièce de monnaie dans l'un des raviolis : celui qui tombe dessus aura de la chance pour l'année entière.

Un seul plat, trois couches de sens. La forme, le son, le geste.

Il n'existe pas de menu unique du Nouvel An chinois. Mais il existe des plats récurrents, portés par des siècles de jeux de mots et de transmission familiale.

Les tangyuan : la rondeur qu'on partage

boulettes sucrées Tangyuan

Les tangyuan (汤圆, tāngyuán) sont des boulettes de riz gluant, rondes, douces, souvent fourrées de sésame noir ou de pâte de haricots rouges, servies dans un bouillon sucré. On les mange lors de la fête des lanternes (元宵节), qui clôt les quinze jours de festivités du Nouvel An chinois, au moment de la première pleine lune de l'année.

Tout est rond dans cette scène : la lune, les boulettes, le bol. Et le mot 圆 (yuán, rond) est le même que dans 团圆 (tuányuán, réunion familiale). Manger des tangyuan sous la pleine lune, c'est un vœu de réunion qu'on avale. La forme est le message.

Dans le sud de la Chine, on mange aussi des tangyuan au solstice d'hiver (冬至节). Dans le nord, ce jour-là, on préfère les jiaozi. La frontière nord-sud ne sépare pas seulement deux agriculture ; elle sépare aussi deux manières de ritualiser les mêmes moments.

Les zongzi : la mémoire qu'on enveloppe

Zongzi fourrés à la jujube

Les zongzi (粽子, zòngzi) sont des pyramides de riz gluant, enveloppées dans des feuilles de bambou, farcies de viande, de pâte de haricot ou de jujube. On les prépare pour le festival des bateaux-dragons (端午节), le cinquième jour du cinquième mois lunaire.

Ici, le mécanisme est différent. Le zongzi ne joue pas sur un homophone ; il rejoue un récit. Celui de Qu Yuan, poète et ministre du royaume de Chu, qui se jeta dans la rivière Miluo par désespoir de voir son pays envahi. La légende raconte que les habitants, pour empêcher les poissons de dévorer son corps, jetèrent du riz dans l'eau. Le zongzi est le souvenir de ce geste ; chaque année, on refait symboliquement ce don de riz à la rivière.

Le plat n'est plus un vœu. C'est une commémoration qu'on mange.

Les gâteaux de lune : la plénitude qu'on offre

Gâteau de lune

Les gâteaux de lune (月饼, yuèbǐng) sont le cœur du festival de la mi-automne (中秋节), la fête de la récolte, célébrée quand la lune est censée être la plus ronde et la plus brillante de l'année.

Ils sont ronds comme la lune, dorés comme la lune, et on les partage comme on partage un moment sous la lune. On les offre à la famille, aux amis, aux collègues, aux voisins. Le geste d'offrir compte autant que le goût. La rondeur, encore une fois, dit la réunion ; la plénitude de la lune dit la plénitude de la famille rassemblée.

C'est d'ailleurs l'un des rares plats de fête chinois que les Occidentaux connaissent, souvent sans comprendre pourquoi il est rond, pourquoi on l'offre, et pourquoi certains Chinois n'aiment pas particulièrement son goût mais n'imagineraient pas s'en passer.

Le gâteau de Chongyang : le sommet qu'on mange/

Gateau de Chongyang

Le gâteau de Chongyang (重阳糕, chóngyáng gāo) est peut-être l'exemple le plus vertigineux de ce système. Il est consommé lors du festival Chongyang, le neuvième jour du neuvième mois lunaire (la « fête du double neuf »).

Pourquoi un gâteau ? Parce que 糕 (gāo, gâteau) se prononce comme 高 (gāo, haut, s'élever). Manger un gâteau, c'est symboliquement gravir une montagne. Et si vous êtes dans un endroit plat, sans montagne à escalader le jour de Chongyang, le gâteau fait office de sommet.

Et ce n'est pas fini. Le chiffre neuf (九, jiǔ) se prononce comme 久 (jiǔ, longtemps, longévité). Le double neuf, c'est donc un double vœu de longue vie, ce qui explique que Chongyang soit aussi la fête du respect des personnes âgées. Quant à 阳 (yáng) dans Chongyang, il se prononce comme 羊 (yáng, mouton) ; c'est pourquoi les gâteaux sont parfois décorés de deux moutons, pour figurer le &lauqo; double yang ».

Un gâteau, un sommet, une longue vie, deux moutons. Quatre sens dans un seul dessert.

Une langue qu'on mange

Ce qui relie tous ces plats, ce n'est pas un calendrier. C'est un mécanisme de pensée. Le chinois mandarin est une langue tonale où des centaines de mots partagent la même prononciation. Les Chinois n'ignorent pas ces coïncidences sonores ; ils les cultivent. Ils en font des porte-bonheur (le chiffre 8 porte chance parce que 八, bā, ressemble à 发, fā, la fortune), des tabous (le 4 porte malheur parce que 四, sì, sonne comme 死, sǐ, la mort), et des plats de fête.

En Occident, la nourriture nourrit le corps. En Chine, elle nourrit aussi le sens. Chaque plat de fête est un petit acte de langage : on ne le choisit pas parce qu'il est bon, on le choisit parce qu'il dit ce qu'on espère. La fortune, la réunion, la longévité, le souvenir. Un vœu qu'on plie dans une pâte, qu'on enveloppe dans une feuille de bambou, qu'on partage sous la lune.

Les Chinois ne mangent pas leurs fêtes. Ils les prononcent.

Que recherchez-vous ?