L'éducation en Chine n'est pas une affaire de pression parentale. C'est un terrain où se croisent quatre logiques (culturelle, familiale, économique, politique) que rien n'oblige à converger. Pour comprendre ce qui s'y joue vraiment, il faut sortir des clichés et regarder les tensions.
Si mon enfant veut faire journalisme, je l'assomme. N'importe quelle autre filière sera meilleure.
Zhang Xuefeng (张雪峰), conseiller d'orientation devenu star nationale, lance cette phrase en juin 2023. Sur les plateaux occidentaux, on s'indigne. À Wuhan, à Zhengzhou, à Hefei, des dizaines de millions de parents hochent la tête. Son slogan résume sa philosophie : Un bon score au gaokao est moins important qu'une bonne stratégie de candidature.
Autrement dit, ce n'est pas ce que tu sais qui compte ; c'est où tu choisis d'aller avec ce que tu sais.
Trois ans plus tard, il sera mort.
Le moment n'est pas anodin. En juin 2023, le chômage des 16-24 ans en zone urbaine vient d'atteindre 21,3 %, soit près du double du niveau d'avant pandémie. Zhang parle dans ce climat-là, pas dans l'abstrait. Il dit tout haut ce que des centaines de millions de familles pensent tout bas, et il le dit au pire moment du marché du travail.
Mille ans de fond : le diplôme comme passeport
L'éducation occupe en Chine une place que l'Europe lui a rarement accordée, et cette place a un point d'origine : Confucius. Au 5e siècle avant notre ère, le Maître pose une idée qui, à son époque, est presque révolutionnaire. La valeur d'un homme ne se mesure pas à sa naissance. Elle se mesure à ce qu'il a appris, à ce qu'il a travaillé, à ce qu'il est devenu par sa propre discipline. « 有教无类 » (yǒu jiào wú lèi) : dans l'enseignement, il n'y a pas de catégories.
Le fils de paysan et le fils de prince peuvent en théorie accéder au même savoir et donc à la même légitimité. Le mérite personnel devient critère de jugement social.
Vingt-cinq siècles plus tard, cette intuition reste le moteur le plus puissant de la société chinoise. La conviction que l'éducation peut tout changer (statut, revenu, mariage, reconnaissance, sort des parents) est si profondément installée qu'elle se passe de justification. Quand un parent du Henan vide son compte épargne pour les cours du soir de sa fille, il ne se demande pas pourquoi ; il sait, depuis Confucius, que c'est par là que ça passe.

Les institutions ont suivi. Sous les Han, le confucianisme devient doctrine d'État. Sous les Sui puis les Tang, l'idée se concrétise dans une machine : les examens impériaux (科举, kējǔ), qui pendant treize siècles vont organiser la mobilité sociale par le concours. Un fils de paysan peut, en théorie, devenir mandarin.
Le diplôme n'est pas un certificat de compétence ; c'est un visa pour changer de monde.
Le néo-confucianisme, à partir des Song, ajoute une couche morale : étudier n'est pas seulement utile, c'est juste. C'est un devoir filial.
Cette matrice imprègne encore tout. Le rapport au mérite (la réussite est censée se mesurer), au sacrifice (la famille s'efface derrière celui qui étudie), à l'État (c'est par lui, par son examen, que la promotion arrive). Quand un parent chinois pousse son enfant à réussir, il ne calcule pas seulement ; il rejoue, sans le savoir, un geste qui a vingt-cinq siècles.
Mais cette matrice ne suffit pas à expliquer Zhang Xuefeng. Confucius a dit qu'il fallait étudier. Il n'a jamais dit qu'il fallait éviter le journalisme.

À qui parlait Zhang Xuefeng ?
Imaginez une famille type, qu'on rencontre par millions dans les villes de rang 2 et 3. Le père est venu d'un village du Henan dans les années 1990, il a travaillé dans une usine, puis a ouvert une petite boutique. La mère est employée dans une administration locale. Ils ont un enfant, parfois deux. Ils gagnent ensemble entre 8 000 et 10 000 yuans par mois. Ils possèdent un appartement, payé à crédit sur trente ans. Au village, à plusieurs heures de train, vivent des grands-parents avec une petite pension ; chaque mois, un transfert vient la compléter.
Leur fille a 18 ans et passe le gaokao. Toute leur vie d'adulte les a menés à ce moment.
Pour cette famille, le calcul est brutal. Vingt ans d'investissement (cours du soir à 200 yuans la séance, école privée, parfois déménagement pour le hukou scolaire, sacrifices accumulés) doivent produire un retour. Pas un retour symbolique. Un retour réel : un emploi, un salaire, un logement, à terme un mariage, et surtout la capacité d'aider à son tour.

Car le contrat n'est pas que vertical descendant. Il est circulaire. Les parents ont fait grandir l'enfant ; l'enfant doit pouvoir, à 30 ans, soulager les parents qui vieillissent et, dans certains cas, contribuer aux grands-parents au village.
Si la fille choisit le journalisme et finit livreuse Meituan, ce n'est pas seulement sa carrière qui flanche. C'est toute la chaîne intergénérationnelle qui se grippe. Les parents avaient fait le pari de leur vie ; ils découvriront, au fil des années post-diplôme, qu'il n'a pas tenu.
C'est cela que Zhang protégeait. Pas l'employabilité d'un jeune. L'équilibre d'un foyer. Et il s'adressait à cette famille précise, pas à un cadre supérieur de Pudong qui peut se permettre d'envoyer son fils en histoire de l'art à l'étranger.

Le contrat invisible (et la face)
Derrière ce calcul, il y a un pacte intergénérationnel rarement formulé mais omniprésent. Les parents investissent tout ce qu'ils ont dans l'enfant. L'enfant, en retour, s'engage à leur assurer une vieillesse digne et à perpétuer la lignée.
À ce contrat s'ajoute une dimension que la France ne connaît plus à cette intensité : la face (面子, miànzi). L'enfant qui « rate » ne déçoit pas seulement ses parents. Il fait perdre la face à toute la famille élargie : oncles, tantes, voisins, anciens camarades du village resté au pays. La réussite est publique ; l'échec aussi.

Lors du Nouvel An, les questions tombent : Quel poste a obtenu ta fille ? Quel salaire ? Et pour le mariage ?
Une mauvaise filière n'est pas un sujet privé, c'est un événement social.
C'est pourquoi le pragmatisme de Zhang ne se réduit pas à du calcul froid. Il porte une charge émotionnelle énorme. Il dit aux parents : votre angoisse est légitime, vos enfants ne le savent pas encore, je vais traduire pour eux.
Pas un basculement, une bipolarisation
On lit parfois que la classe moyenne chinoise « bascule » désormais vers les filières passion, comme la France l'aurait fait après-guerre. C'est faux, ou plutôt c'est partiel. Ce qui se passe est plus intéressant : une bipolarisation.
D'un côté, les très aisés. À Pékin, à Shanghai, à Shenzhen, certains parents commencent à envoyer leurs enfants étudier l'histoire de l'art, la philosophie, le cinéma.

Mais regardez de plus près : ces enfants étudient rarement à l'université du Henan. Ils étudient à la Slade School of Fine Art à Londres, à la Rhode Island School of Design, à la Sorbonne, à Berklee. La « passion » devient un marqueur de distinction sociale. Le diplôme n'est plus un investissement professionnel direct ; c'est un capital culturel et un passeport pour les réseaux.
La règle du jeu n'est plus la même. Une fille de cadre dirigeant qui fait de l'histoire de l'art à Londres ne joue pas dans la même ligue qu'une fille d'employé qui ferait la même chose à Tianjin.
De l'autre côté, la classe moyenne « ordinaire » des grandes villes. Elle est prise dans une contradiction. Elle a assez de revenus pour ne plus avoir peur de finir à la rue, mais pas assez pour absorber un échec professionnel durable.
Elle dit volontiers je veux que mon enfant fasse ce qui le passionne
. Mais au moment de choisir la filière, beaucoup reviennent à l'informatique, à la finance, au commerce.

On observe alors un compromis très chinois, qu'on retrouve dans des milliers de familles : l'enfant a le droit d'étudier l'histoire de l'art à condition de prendre, en parallèle ou en master, un cursus qui ouvre sur le secteur privé international (finance, marketing, data science). La passion est tolérée, jamais seule.
Pour l'instant, donc, ce n'est pas un basculement. C'est un fossé qui se creuse entre ceux qui peuvent offrir le risque (et l'exporter à l'étranger) et ceux qui ne le peuvent pas. Zhang Xuefeng parlait au second groupe. Il avait raison de leur parler. Le premier groupe ne l'a jamais écouté.
Le décalage qui hante l'économie chinoise
Au-dessus de toutes ces familles, un acteur observe : l'État. Et l'État, lui, regarde des chiffres bien précis.
La Chine forme chaque année des centaines de milliers de diplômés en droit, en lettres, en administration publique, en gestion. Le marché en absorbe une fraction.
Pendant ce temps, les filières dont l'économie chinoise a un besoin vital peinent à recruter en nombre. Celles que Pékin a placées au cœur de sa stratégie depuis dix ans : semi-conducteurs (rendus stratégiques par les sanctions américaines de 2022 sur les technologies de pointe), intelligence artificielle, batteries lithium-ion et solid-state, véhicules électriques, robotique industrielle, drones, énergies renouvelables, dark factories où des lignes entières tournent sans opérateur humain.

Tous ces secteurs sont en croissance à deux chiffres, tous demandent des ingénieurs spécialisés, tous sont en tension de recrutement.
Le décalage est massif. Le pays produit des juristes au moment où il a besoin de concepteurs de puces. Il forme des spécialistes en administration publique au moment où ses usines de batteries cherchent des chimistes. Cette inadéquation explique pourquoi le chômage des jeunes diplômés est élevé alors que des entreprises industrielles crient leur pénurie de talents.
Pour une économie en transition vers la haute technologie, ce déséquilibre est un risque stratégique. Si la Chine n'a pas ses ingénieurs, elle ne tiendra pas son projet de souveraineté technologique. Made in China 2025, le plan « nouvelles forces productives » de Xi Jinping en 2024, tout repose sur la disponibilité d'un capital humain qualifié dans les bonnes filières.

Or ce capital humain manque, en partie parce que les universités, depuis vingt ans, ont massivement ouvert les filières les moins coûteuses à enseigner (droit, gestion, lettres) plutôt que les plus stratégiques (qui exigent laboratoires, équipements, professeurs introuvables).
C'est dans ce contexte qu'il faut lire ce qui suit. Quand Pékin ferme certaines filières, il ne s'agit pas d'idéologie, il s'agit d'allouer une ressource humaine rare là où l'économie en a besoin pour tenir.
Cartons rouges et cartons verts : ce que l'État dit sans crier
Depuis 2009, l'institut Mycos (麦可思) publie chaque année un « livre bleu de l'emploi » qui classe les filières universitaires en cartons verts (绿牌, lùpái) et cartons rouges (红牌, hóngpái). Le carton vert signale les filières à fort taux d'embauche, salaires élevés, satisfaction professionnelle. Le carton rouge signale l'inverse. Ces listes sont reprises par tous les médias éducatifs, par les conseillers d'orientation, par les parents. Elles façonnent les choix de millions de familles chaque été.
Que dit le palmarès 2025 ?
Les filières rouges sont l'administration publique (公共事业管理, un cursus généraliste qui forme à la gestion d'établissements scolaires, d'hôpitaux, d'organismes parapublics, sans spécialisation forte), la musique, la peinture, le droit et les beaux-arts. Le droit y figure pour la cinquième année consécutive. La peinture aussi.

Les cartons verts, eux, sont tous des filières d'ingénierie : électrotechnique et automatisation, microélectronique, robotique industrielle, nouvelles énergies, ingénierie automobile.
Ce palmarès n'est pas neutre. Il est repris par l'État, intégré aux orientations officielles, utilisé comme guide implicite. Le ministère de l'éducation a recensé, sur la décennie 2014-2023, la suppression de 150 cursus d'administration publique dans les universités du pays. Et en septembre 2024, le Conseil d'État et le Comité central du Parti publient conjointement une stratégie en 24 points pour « promouvoir un emploi de haute qualité et suffisant ».
Le texte demande explicitement d'aligner les cursus universitaires sur les besoins de l'industrie, en particulier en élargissant les programmes en sciences, ingénierie, agriculture et médecine.
Ce plan évoque un précédent. En juin 2015, le ministre japonais de l'Éducation Hakubun Shimomura avait envoyé une lettre aux 86 universités nationales du pays, leur demandant de fermer ou de « convertir » leurs départements de sciences humaines et sociales afin de « mieux correspondre aux besoins de la société ». L'épisode avait fait peu de bruit en Occident. Il posait pourtant une question que le plan chinois de 2024 réactive : la richesse d'une société garantit-elle la liberté de choix de ses étudiants ? La réponse de Tokyo a été non.
Pourquoi Pékin n'est pas Tokyo (pour l'instant)
À ce stade, on pourrait croire que Pékin est en train de faire son Tokyo 2015. La conclusion serait commode : la Chine, comme le Japon avant elle, choisit la rationalité industrielle contre la liberté académique. Mais c'est aller trop vite.
Pékin a un avantage que Tokyo n'avait pas : il sait qu'il ne peut pas se réduire à ses ingénieurs.
Une civilisation millénaire qui a vocation à porter sa propre voix dans le monde a besoin d'autre chose que de concepteurs de puces. Elle a besoin d'historiens capables de relire trois mille ans d'archives. De conservateurs pour entretenir les collections impériales. De philosophes qui sachent interpréter Confucius sans en faire une carte postale. De cinéastes, de romanciers, de penseurs qui produisent du soft power. Le musée de Shanghai a besoin de conservateurs. L'Institut Confucius, pour fonctionner, a besoin de gens capables de présenter une dynastie sans l'aplatir.

Pékin le sait. Et c'est pourquoi le geste chinois n'est pas le geste japonais. La Chine ne ferme pas les départements d'histoire, ni les facultés de philosophie. Elle les encadre, elle les réduit parfois, elle leur fixe des orientations, mais elle les maintient. Le plan en 24 points de septembre 2024 demande d'élargir les sciences et l'ingénierie ; il ne demande pas de fermer les sciences humaines et sociales. Personne, à Pékin, n'a écrit la lettre Shimomura.
La nuance compte. La Chine pratique une régulation souple, par les financements, par les listes de cartons rouges, par les fermetures sélectives de filières saturées (l'administration publique l'an dernier, le droit dans certaines provinces). Tokyo, en 2015, avait choisi la régulation explicite.
La différence tient à deux choses. D'abord, l'économie chinoise a encore des marges : tant qu'elle croît, elle peut absorber l'inefficacité de quelques milliers d'historiens improductifs. Ensuite, et surtout, Pékin construit un récit civilisationnel à très long terme, et ce récit ne peut pas se passer de gens formés à le porter.
C'est cet équilibre qui fait l'originalité du moment chinois. Ni Tokyo, qui tranche pour l'utilité ; ni Paris, qui laisse faire le marché des choix individuels. Pékin tient les deux bouts. Tant qu'il le peut.
Ce que les jeunes refusent maintenant
Il y a pourtant un acteur que ni Zhang Xuefeng ni l'État n'avaient anticipé : les jeunes eux-mêmes. Et pour comprendre ce qu'ils refusent, il faut d'abord nommer ce qu'ils vivent.
Il y a, en Chine, un mot qui raconte cela : 内卷 (nèi juǎn), l'involution. Imaginez un stade où chacun est assis pour regarder le match. Un spectateur se lève pour mieux voir. Ceux placés derrière lui sont obligés de se lever à leur tour. Puis ceux d'après. De proche en proche, tout le stade finit debout. Personne ne voit mieux qu'au début, mais tout le monde est désormais épuisé. Voilà l'involution : une spirale d'effort où chacun travaille toujours plus pour un gain qui se réduit toujours plus, parce que la course collective rend l'arrêt individuel impossible.

L'éducation chinoise est devenue un terrain d'involution presque parfait. Plus les familles investissent dans les cours du soir, plus le seuil pour entrer dans une bonne université s'élève. Plus les universités produisent de diplômés en gestion ou en droit, plus le diplôme perd sa valeur sur le marché. Plus Zhang Xuefeng vendait des stratégies de candidature, plus les familles avaient besoin de stratégies de candidature pour ne pas être distancées.
Le gaokao lui-même est une machine à involution. Quand tous les candidats travaillent un peu plus chaque année, personne n'avance dans la file ; on s'épuise simplement davantage pour conserver la même place.
C'est dans ce contexte qu'il faut situer le tang ping (躺平, tǎng píng), souvent traduit par « s'allonger à plat » ou « lying flat ». La traduction occidentale a réduit le mot à un retrait, voire à une démission. C'est inexact. Le tang ping n'est pas une rupture. On ne sort pas du système, on ne reste pas non plus tout à fait dedans : on change d'allure.

Ce que ces jeunes refusent, ce n'est ni le travail, ni l'effort. C'est l'involution. Ils ne disent pas que le système est absurde ; ils savent ce qu'il a permis à leurs parents. Ils disent qu'à un moment, le moteur s'emballe et ne sert plus à grand-chose. La spirale qui a propulsé la génération précédente commence, pour eux, à tourner à vide. Ce n'est ni un décrochage, ni une démission. C'est une position, qui consiste à rester dans le tissu (familial, économique, social) tout en signifiant par ses choix qu'on ne souscrit plus à un certain modèle.
Reste que cette position n'est pas accessible à tous. Le tang ping est urbain, diplômé, relativement aisé. Pour les jeunes ruraux dont les parents (et parfois les grands-parents au village) attendent un transfert mensuel, « s'allonger » n'est pas une option.

Chen Lili, diplômée en administration publique cette année, n'est pas tang ping. Elle cherchait un poste en ressources humaines. Après des mois et des dizaines d'entretiens infructueux, elle envisage à contrecœur un emploi en usine. Venant d'une famille rurale, elle dit ne pas avoir de filet de sécurité. L'administration publique était carton rouge 2025. Elle l'ignorait peut-être en s'inscrivant.
Cette double dynamique (les jeunes urbains diplômés qui refusent l'involution, les jeunes ruraux diplômés qui n'ont pas le luxe de la refuser) tend le contrat intergénérationnel par les deux bouts. Les parents ne reconnaissent ni les uns ni les autres : ni ceux qui pourraient et qui ne veulent pas, ni ceux qui voudraient et qui ne peuvent pas.
Ce que Zhang Xuefeng vendait vraiment
Zhang Xuefeng est mort à Suzhou le 24 mars 2026, d'une crise cardiaque après une course de plusieurs kilomètres dans les locaux de son entreprise. Il avait 41 ans. Il avait couru 72 kilomètres en trois semaines. Il avait été hospitalisé en juin 2023, juste après sa phrase virale, pour douleur thoracique et palpitations dues à l'épuisement. Il en est mort trois ans plus tard.
On serait tenté de faire de cette mort une métaphore (le porte-parole du contrat productiviste mort d'avoir trop tenu son propre rythme) et de refermer l'article là-dessus. Ce serait propre, mais incomplet.
Parce que Zhang Xuefeng n'était pas seulement un entrepreneur de l'angoisse, comme ses détracteurs l'ont accusé avec la formule « vendre de l'angoisse » (贩卖焦虑, fànmài jiāolǜ). Il était autre chose, quelque chose de plus troublant et de plus chinois : il occupait un vide.

Pour comprendre ce vide, il faut regarder qui étaient ses clients. Une famille de Zhengzhou cherche à orienter sa fille. Les parents sont nés au début des années 1980. À leur époque, le gaokao était passé par 5 % d'une classe d'âge ; aujourd'hui, par 90 %. À leur époque, l'État affectait les diplômés à un poste à vie via la danwei (l'unité de travail) ; aujourd'hui, le marché du travail est dérégulé, segmenté, illisible. À leur époque, une famille connaissait quelques métiers possibles ; aujourd'hui, leur fille peut s'inscrire dans des centaines de spécialités universitaires différentes, dont la moitié n'existait pas il y a vingt ans. Ces parents ont gagné en richesse. Ils ont perdu en capacité de conseiller.
Toute société traverse à un moment ce déphasage où une génération doit guider ses enfants à travers un monde qu'elle n'a pas connu elle-même. La Chine a vécu ce déphasage à une vitesse et à une amplitude inédites. En quarante ans, elle est passée du vélo au QR code et à l'intelligence artificielle, de la pénurie au consumérisme, de l'État employeur à l'économie de plateforme. Aucun parent chinois né dans les années 1980 n'a vécu adolescent ce que sa fille vit aujourd'hui. Aucun ne peut transposer son expérience. Le geste paternel ancestral (« voilà ce qu'il faut faire, fais comme moi ») a perdu sa base.

C'est là que Zhang Xuefeng entrait. Pas comme un cynique qui exploitait des naïfs, mais comme une figure qui parlait avec certitude dans un monde devenu illisible. Il simplifiait. Il tranchait. Il interdisait. Si mon enfant veut faire journalisme, je l'assomme.
Cette phrase ne donnait pas une analyse, elle rendait un verdict. Pour des parents qui ne savaient plus comment décider, le verdict valait plus que l'analyse.
Zhang offrait ce que l'État impérial avait offert pendant treize siècles à travers le mandarinat : une liste claire de voies, des règles tranchées, une autorité qui dit où la lignée doit aller. Quand l'État contemporain s'est partiellement désengagé de cette fonction d'orientation (par complexification du système plus que par retrait délibéré) et quand les parents eux-mêmes ne pouvaient plus l'assurer faute d'expérience transposable, Zhang a occupé le vide. Mandarin privé d'une époque sans mandarinat.
Et il l'a fait à grande échelle. 40 millions d'abonnés toutes plateformes confondues. Son entreprise de conseil en orientation facturait ses forfaits haut de gamme plusieurs dizaines de milliers de yuans par famille. On peut s'indigner de ces chiffres ; on peut aussi les lire comme la mesure exacte du vide qu'il comblait. Si 40 millions de Chinois avaient besoin d'un seul homme pour leur dire quelle filière choisir, c'est que personne d'autre ne le faisait.

Zhang lui-même n'était pas extérieur à la mécanique qu'il animait. Il venait d'un comté pauvre du Heilongjiang, fils d'un cheminot, premier de sa famille à étudier loin de chez lui. Il avait vécu de l'intérieur l'angoisse qu'il monétisait. Il vendait ce qu'il aurait voulu acheter. C'est ce qui rend le portrait plus complexe qu'un simple capitalisme de la peur. Zhang était à la fois le produit et le producteur du système. Il avait gravi l'échelle, et il vendait la méthode pour la gravir aux suivants.
Reste qu'en vendant cette méthode, il l'amplifiait. Plus il parlait, plus les familles avaient peur. Plus elles avaient peur, plus elles l'écoutaient. La spirale qu'il décrivait, il la nourrissait. C'est cette ambiguïté que l'État chinois a fini par regarder en face.
En septembre 2024, l'Administration du cyberespace a interdit les nouveaux abonnements à ses comptes. En 2025, le ministère de l'Éducation a annoncé une expansion des services publics d'orientation et un encadrement du conseil privé payant. C'est une façon de reconnaître que le vide existait et qu'il n'aurait pas dû être occupé par un acteur privé. L'État ne réprime pas un dissident ; il récupère une fonction qu'il avait laissée filer.
Voilà peut-être la vraie clé de lecture. L'éducation en Chine n'est pas seulement un héritage confucéen, ni un calcul familial pragmatique, ni une affaire de seuil économique, ni un arbitrage politique entre ingénieurs et sciences humaines. Elle est tout cela, mais elle est aussi le terrain où se joue un déphasage générationnel inédit.

Les parents chinois nés dans les années 1980 ne peuvent pas conseiller leurs enfants à partir de leur expérience, parce que leur expérience est devenue obsolète. Ce vide d'autorité parentale, dans une culture où la famille était précisément le lieu de la transmission, est l'angle mort de la modernisation chinoise. Zhang Xuefeng en a été le révélateur le plus visible. Ce ne sera pas le dernier.
Pendant ce temps, une partie de la jeunesse urbaine refuse la course à la réussite. Une autre partie, rurale, n'a pas le luxe de refuser ce qu'on lui propose. Les très aisés, eux, sont déjà ailleurs : à Goldsmiths, à la Sorbonne, à RISD.
Et l'État, au-dessus, publie des listes de filières utiles, ferme silencieusement les départements en surnombre, oriente les financements vers les semi-conducteurs et la robotique, mais maintient les sciences humaines parce qu'une civilisation millénaire en a besoin pour porter son propre récit.
Trois questions restent ouvertes, et cet article ne les tranche pas.
La première : dans la Chine de demain, le droit d'étudier l'inutile dépendra-t-il de la richesse de la famille ou de la tolérance de l'État ? Les deux réponses coexistent déjà. Elles ne s'excluent pas. Elles ne donneront pas la même Chine selon laquelle l'emporte.
La deuxième : qu'est-ce qui empêchera, demain, un autre Zhang Xuefeng d'occuper le vide qu'il a quitté ? L'État qui revient en 2025 récupère le pilotage, mais le déphasage générationnel, lui, demeure. Tant que les parents nés dans les années 1970-80 ne pourront pas conseiller à partir de leur propre expérience, quelqu'un d'autre conseillera à leur place.
La troisième, soufflée par le tang ping : que reste-t-il du contrat quand ceux à qui il a été vendu décident, à l'intérieur du système, de changer d'allure ? Une partie des jeunes urbains diplômés répond à l'involution par un « ça suffit ». La promesse tient encore pour les autres, pour ceux qui n'ont pas le choix. Mais la fissure existe. Elle s'élargit lentement.
Zhang Xuefeng est mort en courant. Une partie de la Chine ralentit. Une autre court encore, parce qu'elle ne peut pas faire autrement. Et l'État, lui, essaie de ralentir l'angoisse sans ralentir les ingénieurs.



