En Chine, parler d'individualisme face au collectif, c'est appliquer une grille européenne à une réalité qui obéit à une autre logique. Le soi ne s'oppose pas aux liens : il se constitue à travers eux. Ce que la jeunesse urbaine chinoise est en train d'inventer n'est donc pas un individualisme tardif, mais quelque chose de plus subtil : la possibilité de choisir ses liens, là où ils étaient autrefois donnés.
Liang Wei, 28 ans, vient de poster une story sur Xiaohongshu.
Un latte tiède, une table en bois clair, un café discret de Shanghai. En légende, quelques mots en anglais : My corner, my rules.
L'image raconte l'indépendance, le choix, un territoire à soi, même minuscule.
Le soir, elle est ailleurs.
Dans le salon familial, ses parents évoquent le mariage d'une cousine, l'âge qui avance, les responsabilités à venir. Elle écoute sans interrompre. Le téléphone est posé à côté d'elle, écran éteint, comme s'il appartenait à une autre vie.
Entre ces deux scènes, il n'y a ni contradiction ni hypocrisie. Il y a deux liens, vécus différemment, par la même personne, dans la même soirée.
Vu de France, on cherche tout de suite l'écartèlement, la tension, le grand écart d'une génération coincée entre deux mondes. C'est rassurant : cela ressemble à une histoire qu'on connaît, celle de l'individu qui s'émancipe d'un collectif pesant. Sauf que cette histoire-là n'est probablement pas celle de Liang Wei.
Le malentendu français
Quand un Européen regarde la jeunesse urbaine chinoise, il voit un combat.
D'un côté, un individu qui cherche à se libérer ; de l'autre, un collectif qui le retient. Cette grille est confortable parce qu'elle est la nôtre. Depuis des siècles, nous pensons l'individu comme un noyau préexistant qu'il faudrait délivrer des contraintes sociales pour qu'il advienne enfin à lui-même. Se réaliser, dans cet imaginaire, c'est en partie se détacher.
Cette grille ne décrit pas la Chine. Elle la déforme.
En Chine, le soi ne précède pas les relations. Il est tissé par elles. On ne naît pas individu pour ensuite entrer en société ; on est d'abord un fils, une fille, une collègue, une amie, et c'est dans ces rôles, dans la qualité de ces liens, qu'on devient quelqu'un. Une personne entièrement isolée, sans réseau de relations, ne serait pas un individu plus pur ou plus libre. Elle serait, littéralement, incomplète.

Cette manière de penser le soi est ancienne. La pensée confucéenne, qui irrigue encore la culture quotidienne bien au-delà de toute pratique religieuse, n'a jamais cessé de répéter une chose simple : être pleinement humain, c'est être en relation. Le mot guānxi (关系), souvent traduit par « relations » ou « réseau », ne désigne pas un outil pratique pour avancer dans la vie. Il désigne le tissu même dans lequel on existe. La face (面子, miànzi), n'est pas une vanité ; c'est la manière dont on apparaît dans le regard des autres, et cette apparition n'est pas un accessoire de la personne, elle en est une part constitutive.
Conséquence directe : il n'existe pas, en Chine, d'idéal d'individu autonome dont le collectif serait l'ennemi naturel. L'idée que se réaliser passerait par s'extraire des liens est une idée importée. Elle circule (cinéma, marketing, réseaux sociaux globalisés) mais elle ne s'enracine pas vraiment dans les têtes, pas même chez les jeunes urbains que les médias occidentaux décrivent volontiers comme « occidentalisés ».
Ce que vit Liang Wei n'est donc pas l'émergence d'un individualisme à la chinoise, version locale et tardive de notre modèle. C'est tout autre chose. Pour le saisir, il faut accepter de poser une autre question.
Ce qui a vraiment changé
La vraie nouveauté n'est pas l'apparition du « moi ». Le « moi » a toujours été là, simplement formulé dans une grammaire différente, indissociable des relations qui l'entourent. Ce qui s'est déplacé, ce n'est pas le rapport au collectif. C'est le mode d'attribution des liens.
Pendant des siècles, les liens étaient donnés. On naissait dans une famille, un village, un clan ; plus tard, dans une unité de travail (单位, dānwèi) qui structurait la vie sous Mao. On n'avait pas à choisir avec qui on serait en relation : c'était déjà décidé. Le travail intérieur consistait à habiter ces liens, à les honorer, à y trouver sa place. Pas à les sélectionner.
En une génération, trois forces ont fait basculer cela.
D'abord l'enfant unique. La politique, appliquée avec une rigueur inégale mais durable de 1979 à 2015, n'a pas produit ce que les médias occidentaux ont longtemps annoncé (des « petits empereurs » égoïstes et capricieux). Elle a produit autre chose, plus paradoxal : des enfants entièrement investis par les attentes parentales, des projets d'excellence portés par des couples et des grands-parents qui n'avaient qu'eux. Ces enfants sont sans doute les plus relationnels de l'histoire récente de la Chine, et les plus conscients, très tôt, du poids des liens hérités. Ils savent ce qu'on leur doit. Ils savent surtout ce qu'ils doivent.

Ensuite la ville. À Shanghai, à Chengdu, à Shenzhen, on ne croise plus tous les jours sa belle-tante. L'évidence du clan se desserre, non par rejet, mais par distance physique. Ce qui était inévitable devient occasionnel ; ce qui était partagé devient choisi. Les mégalopoles chinoises ne fabriquent pas des individus solitaires (la solitude n'y est pas valorisée), elles fabriquent simplement des espaces où certains liens se relâchent et d'autres peuvent se nouer.

Enfin, le numérique. WeChat, Xiaohongshu, Douyin, Bilibili. Sur ces plateformes, on choisit en permanence : qui suivre, qui bloquer, quel groupe rejoindre, quel commentaire ignorer. Cette pratique du tri devient une seconde nature, et elle ne reste pas confinée à l'écran. Elle imprègne progressivement la manière dont on pense ses relations en général.
Le résultat tient en une phrase. Pour la première fois à grande échelle, des Chinois ont la possibilité matérielle de choisir leurs liens.
Pas de les supprimer ; l'idée n'aurait pas de sens dans une culture où exister sans relations équivaut à ne pas exister. Mais d'en moduler l'intensité, la fréquence, la qualité. De dire oui à certains, non merci à d'autres. De composer un portefeuille relationnel plutôt que de l'hériter en bloc.
C'est cela, le vrai changement. Pas l'arrivée du « moi ». L'arrivée du choix relationnel.
Les manières de choisir
Ce tri ne se proclame jamais. Il s'invente, au quotidien, sans manifeste ni revendication.
Trois manières de faire reviennent, qu'on observe dans à peu près toutes les grandes villes chinoises. Aucune ne s'oppose au collectif ; toutes sont des techniques de gestion fine des liens.
La première consiste à entretenir des relations à intensité variable selon les interlocuteurs.
À ses parents, on présente une version stable et rassurante de sa vie. Aux amis « qui comprennent », on confie les hésitations, les ruptures, les rêves marginaux. Sur les comptes Xiaohongshu publics, on montre le voyage solo ; sur les groupes WeChat privés à six personnes, on parle d'argent, de psy, de mariage qu'on n'a plus envie de faire.

Vu de l'extérieur, cela ressemble à une double vie. C'en est une, mais pas au sens du mensonge. C'est plutôt un dispositif pour préserver des liens jugés non négociables (les parents, surtout) en leur donnant une forme tenable. On ne triche pas avec eux : on protège la relation en n'y faisant pas entrer ce qu'elle ne pourrait pas absorber. Le coût existe (fatigue, sentiment de jouer un rôle), mais l'objectif n'est pas l'évasion, il est la conservation.
La deuxième consiste à reformuler ses choix dans une grammaire qui les rend audibles.
Une reconversion professionnelle risquée devient « un honneur rendu à la famille ». Un projet entrepreneurial se présente comme « une contribution à la prospérité collective ». Une passion végane, longtemps incompréhensible pour la génération précédente, trouve sa légitimité en se rattachant à l'écologie ou à la modernité de la Chine.

On lit parfois cela comme une stratégie d'évitement, une manière polie de cacher ses vrais désirs. Ce n'est pas tout à fait juste. Dans une culture où le soi se constitue par ses liens, ce qui n'est pas relié n'a pas de réalité sociale. Faire exister un désir personnel, ce n'est pas le crier seul ; c'est le rattacher à un réseau qui peut le reconnaître. La reformulation n'est pas une dissimulation. C'est une traduction.
La troisième consiste à se retirer de certains jeux, sans rompre avec tout.
C'est ici qu'apparaissent les expressions devenues virales : tǎng píng (躺平, « s'allonger »), bǎi làn (摆烂, « laisser pourrir »). Une vie délibérément modeste, ralentie, qui refuse la course aux signes extérieurs de réussite (le mariage à trente ans, l'appartement, la promotion, l'enfant à temps).

L'entourage y voit souvent de la paresse. Les médias étrangers y voient parfois un soulèvement silencieux. Les deux lectures ratent l'essentiel.
Le tǎng píng n'est pas un retrait du collectif. C'est un refus de certains liens spécifiques : ceux qui demandent beaucoup et donnent peu, ceux qui exploitent (le 996, semaine de 9h à 21h, six jours sur sept), ceux qui exigent des performances impossibles (le marché matrimonial, le marché immobilier de Shanghai). En se mettant à l'écart de ces liens-là, on libère du temps et de l'énergie pour d'autres liens jugés plus fiables : les amis proches, parfois les parents, et un rapport à soi-même devenu plus vivable.
C'est précisément un acte de tri. Un choix de ce à quoi on accepte d'appartenir.
Aucune de ces trois manières n'est gratuite. La double vie fatigue. La reformulation use à force d'avoir à se traduire. Le retrait isole et inquiète l'entourage. Mais toutes permettent de continuer à exister relationnellement, sans renoncer ni au lien ni à un certain rapport à soi. Elles sont la forme concrète, quotidienne, de ce que signifie « choisir ses liens » dans une culture qui n'a pas la fiction de l'individu autonome.
Les nouveaux visages du lien
À mesure que les liens hérités se renégocient, d'autres prennent forme. Pas en remplacement, mais en complément ; cohabitant avec les anciens, parfois en tension, parfois en coexistence paisible. Quatre cercles se dessinent, qui composent ensemble la cartographie relationnelle de la jeunesse urbaine.
Le cercle affinitaire d'abord, organisé autour des passions partagées.
Cosplay, sport niche, fans d'une chanteuse précise, communautés de jeux, créateurs et créatrices de contenus suivis avec dévotion. Ces groupes, souvent désignés sous le terme 饭圈 (fànquān, littéralement « cercle de fans »), naissent en ligne et débordent dans la vie réelle : rencontres, voyages collectifs, soutien mutuel pendant les périodes difficiles.

Le lien y est intense, fondé sur l'affect et la réciprocité. On peut y entrer, s'en éloigner, y revenir sans être jugé. Pour beaucoup, c'est la première expérience d'un « nous » qui n'est pas hérité, mais construit autour d'une affinité véritable. Le collectif comme projet d'identité partagée.
Le cercle intime ensuite, plus restreint et plus durable.
Quatre, cinq, six amis rencontrés à l'université ou dans les premières années en ville, loin du village d'origine. Ce groupe devient parfois plus fiable que la famille élargie, qui reste géographiquement et générationnellement éloignée. On s'y soutient financièrement (prêts en cas de coup dur), émotionnellement (rupture, deuil, dépression), parfois logistiquement (héberger pendant un déménagement).

Ce cercle ne remplace pas la famille. Il en redéfinit la hiérarchie affective. Le collectif le plus fiable n'est plus celui qu'on a reçu à la naissance, c'est celui qu'on a construit pierre par pierre sur la confiance éprouvée.
Le cercle abstrait ensuite, celui de la nation.
C'est sans doute le plus mal lu en Europe, où l'on tend à voir dans le sentiment patriotique chinois une obéissance ou un endoctrinement. La réalité est plus nuancée. Pour beaucoup de jeunes, le sentiment national n'est pas une contrainte héritée mais une adhésion choisie, parfois plus volontaire que l'attachement à la famille.
Il offre quelque chose que les autres cercles ne peuvent pas offrir : un récit de grande échelle, un horizon, une fierté liée au redressement spectaculaire du pays au cours des quatre dernières décennies. Et il a un avantage rare : il ne demande pas de comptes au quotidien. Pas de repas du dimanche, pas de questions sur le mariage. C'est un « nous » à distance, qui donne du sens sans peser.

Dans la logique du choix relationnel, le sentiment national n'est donc pas un repli. C'est une option de plus dans le portefeuille, et certains la privilégient parce qu'elle se cumule bien avec les autres.
Le cercle familial enfin, transformé sans être abandonné.
C'est sans doute le changement le moins spectaculaire et le plus profond. Les jeunes adultes n'attendent plus de leurs parents des ordres, mais des échanges, des compromis, des alliances stratégiques. Les conversations familiales prennent parfois des allures de négociation explicite : « Vous aidez pour l'apport sur l'appartement, je promets stabilité et un petit-enfant dans trois ans. »

Cela peut sembler froid, transactionnel. Ce n'est pas tout à fait cela. Les parents, de leur côté, comprennent qu'ils ne peuvent plus exiger comme leurs propres parents exigeaient. Ils deviennent conseillers, investisseurs, soutiens logistiques, et acceptent que leurs enfants vivent une vie qu'ils n'auraient pas imaginée pour eux.
L'autorité verticale ne disparaît pas, mais elle cède du terrain à la négociation permanente. La famille reste un lien donné (on ne choisit pas ses parents) mais sa forme, elle, devient progressivement choisie.
Quatre cercles, quatre logiques distinctes. Cercle affinitaire choisi par affect, cercle intime choisi par confiance, cercle abstrait choisi par adhésion, cercle familial hérité mais renégocié. La jeunesse urbaine n'appartient pas à un seul de ces cercles ; elle appartient aux quatre, à intensités modulables, et c'est cette modulation qui constitue, jour après jour, l'art relationnel d'une génération.
La modernité de Liang Wei
Liang Wei ne tranchera pas.
Elle ne rompra ni avec sa famille ni avec son désir de mener une vie qui lui ressemble. Elle continuera de poster sur Xiaohongshu et d'appeler ses parents chaque semaine. Elle repoussera certaines attentes sans les refuser frontalement. Elle cédera parfois, résistera souvent, composera presque toujours.
Mais ce qu'elle vit n'est pas un grand écart, ni un compromis mou entre deux mondes qui s'opposent. C'est un travail patient de tri dans ses liens. Elle ne choisit pas entre le « moi » et le « nous ». Elle choisit, parmi tous les « nous » possibles, lesquels investir, à quelle intensité, dans quel registre. La famille reste, transformée. Les amis comptent davantage. Le travail compte moins. La nation, parfois, console. Et le rapport à elle-même, dans tout cela, n'est pas un noyau séparé qui chercherait à s'extraire ; c'est la qualité d'ensemble de cette composition.
C'est peut-être là, dans cette composition, qu'il faut chercher la modernité chinoise, celle qui ne ressemble pas à la nôtre.
Pendant que l'Occident découvre, lentement et souvent dans la douleur, que l'individu pleinement autonome est une fiction coûteuse (solitude, anxiété, communautés à reconstruire après les avoir longtemps déconstruites), la Chine n'a jamais cessé de penser le soi comme relationnel. Elle n'avait simplement pas la souplesse pour permettre, à grande échelle, que ces liens soient choisis plutôt que subis. C'est cette souplesse-là que Liang Wei et sa génération sont en train d'inventer.
Cela ne veut pas dire que la voie chinoise est plus enviable, ni qu'elle est exempte de coûts (elle en a beaucoup, et nombre de jeunes Chinois en parlent en termes de fatigue, de pression, d'épuisement). Cela veut dire que la question qu'elle pose n'est pas la nôtre, et qu'il faut résister à l'envie de la traduire dans nos termes.
La question chinoise n'est pas : comment être soi malgré les autres. Elle est : comment choisir avec qui, et comment, on devient soi.
Et cette question, à bien y regarder, pourrait être plus universelle que la nôtre.



