Le Pinyin, ou comment la Chine a refusé de créer un alphabet

Le Pinyin, ou comment la Chine a refusé de créer un alphabet

Le pinyin n'est pas un alphabet chinois. C'est un pont entre deux systèmes d'écriture que la Chine a refusé de départager. De Matteo Ricci en 1582 à Zhou Youguang en 1958, l'histoire du pinyin raconte comment la Chine modernise sa langue sans renoncer à ses caractères.

Quand j'envoie un message à Haixia sur WeChat, je tape en alphabet latin. Je tape « wǒ dào jiā le » et mon téléphone me propose 我到家了 : « je suis arrivé à la maison ». Je sélectionne les caractères, j'envoie. Je ne sais pas tracer ces caractères de mémoire ; le pinyin est mon pont vers le chinois.

À des milliers de kilomètres, en Chine, un enfant de sept ans fait exactement la même chose sur la tablette de ses parents. Sauf que lui, il sait aussi écrire ces caractères à la main, trait par trait, dans l'ordre précis. Il les a appris à l'école grâce aux petites lettres en pinyin imprimées au-dessus de chaque caractère dans son manuel. Cet enfant navigue entre différents systèmes sans que cela lui pose le moindre problème.

Cette coexistence révèle quelque chose de profond sur la façon dont la Chine aborde le changement : là où l'Occident a tendance à remplacer un système par un autre au nom de l'efficacité, la Chine superpose, empile, fait cohabiter. Le pinyin n'a jamais été conçu pour remplacer les caractères. Il existe à côté d'eux. Et pour comprendre pourquoi, il faut remonter plus de quatre siècles en arrière.

Un problème vieux de 450 ans

L'écriture chinoise a une particularité radicale : elle n'est pas phonétique. Quand vous voyez le caractère 猫, rien dans sa forme ne vous indique qu'il se prononce « māo » et qu'il signifie « chat ». Chaque caractère est un monde en soi, un dessin porteur de sens, mais muet si personne ne vous en a transmis la prononciation.

Et il y a une difficulté supplémentaire, invisible pour un Européen : le chinois est une langue tonale. La syllabe « ma » peut signifier quatre choses différentes selon l'intonation avec laquelle on la prononce. (ton plat et haut) signifie "maman". (ton montant, comme une question) signifie « chanvre ». (ton qui descend puis remonte) signifie « cheval ». (ton brusque, descendant) signifie « insulter ».

Tableau des pinyin

L'alphabet latin, conçu pour des langues où l'intonation ne change pas le sens d'un mot, n'a aucun mécanisme natif pour noter ça. C'est le cœur du problème technique qui va hanter toutes les tentatives de romanisation pendant plus de quatre siècles : comment faire entrer une langue à quatre tons dans un alphabet qui n'en connaît aucun ?

Pendant des millénaires, la question ne se posait pas. On apprenait les caractères à l'oral, de maître à élève, et les tons se transmettaient naturellement avec la prononciation. Puis le monde a changé. Le commerce international s'est développé, les échanges se sont multipliés, et une question très concrète est apparue : comment transcrire un nom chinois sur un document étranger ? Comment un Européen peut-il prononcer un mot qu'il ne peut pas lire ?

La première personne à tenter d'y répondre s'appelle Matteo Ricci.

Les étrangers s'y mettent les premiers

En 1582, ce missionnaire jésuite débarque sur les côtes de Macao. L'Église veut convertir les Chinois au christianisme, et pour ça il faut commencer par les comprendre. Ricci apprend le chinois et, en 1605, publie Le Miracle des lettres occidentales, la première tentative connue de transcrire les sons chinois en alphabet latin.

Matteo Ricci, Le Miracle des lettres occidentales

Vingt ans plus tard, un autre jésuite, Nicolas Trigault, poursuit le travail avec son Aide aux yeux et aux oreilles des Occidentaux.

Mais ces premiers efforts ont une limite fondamentale : ils sont faits par des étrangers, pour des étrangers.

Les Chinois eux-mêmes n'y voient aucun intérêt.

Il faut attendre 1867 pour qu'un système plus solide apparaisse. Thomas Wade, premier professeur de chinois à l'université de Cambridge, développe une méthode de romanisation qui sera complétée par son successeur Herbert Giles. Le système Wade-Giles est le plus ancien encore utilisé aujourd'hui ; des mots comme Kung fu ou Tai chi, empruntés au chinois, suivent encore cette transcription.

Mais Wade-Giles a un défaut majeur : il repose sur des apostrophes pour différencier les sons. « Gong » s'écrit kung, « kong » s'écrit k'ung. En pratique, les apostrophes sont oubliées, les mots sont mal prononcés, et le système perd une bonne partie de son utilité.

Thomas Wade et Herbert Giles

La Chine prend les choses en main

Le vrai tournant arrive en 1895, après la défaite lors de la première guerre sino-japonaise. La dynastie Qing réalise deux choses en même temps : le pays accuse un retard technologique face aux puissances occidentales, et la grande majorité de sa population ne sait pas lire.

Une réforme s'impose. Certains vont très loin : ils proposent tout simplement de supprimer les caractères chinois et de les remplacer par un alphabet phonétique. C'est le « Mouvement pour un alphabet phonétique » (切音字运动). C'est ici qu'apparaît une idée fondatrice : décomposer les sons chinois en « initiales » et « finales », le concept qui deviendra la colonne vertébrale du pinyin, quelques décennies plus tard.

Mais aucune proposition n'est retenue. Le pays est en pleine révolution ; Sun Yat-sen renverse la dynastie Qing en 1912, mettant fin à près de 4 000 ans de pouvoir impérial. La question de la langue est momentanément reléguée au second plan.

Elle ne disparaît pas pour autant. En 1928, la République de Chine adopte deux systèmes en parallèle.

Le premier, le Zhuyin (注音符號), aussi appelé Bopomofo, n'utilise pas l'alphabet latin mais des symboles spécifiques, proches d'une sténographie. Il est encore utilisé aujourd'hui à Taïwan.

Jeu pour apprendre le Bopomofo, ou Zhuyin

Le second, le Gwoyeu Romatzyh (国语罗马字), est la première tentative frontale de résoudre le problème des tons avec l'alphabet latin. Sa solution : encoder le ton directement dans l'orthographe du mot. Le même son s'écrit avec des lettres différentes selon le ton. Par exemple, le son « ma" s'écrit ma au premier ton, mar au deuxième, maa au troisième, mah au quatrième. Ingénieux, mais le nombre de combinaisons rend le système cauchemardesque à mémoriser. Il n'en reste presque rien aujourd'hui, à une exception près : les noms de deux provinces voisines. L'une s'écrit Shanxi, l'autre Shaanxi. Le doublement du &laquol; a » indique un troisième ton. C'est la seule province chinoise dont le nom ne suit pas les règles du pinyin, un vestige de ce système oublié.

Différences d'écriture entre les provinces du Shanxi et du Shaanxi

D'autres tentatives suivent. Au début des années 1930, le Parti communiste chinois développe le Sin Wenz (拉丁化新文字) en collaboration avec Moscou, destiné à l'alphabétisation des ethnies chinoises en Extrême-Orient russe. Le Sin Wenz prend le parti inverse du Gwoyeu Romatzyh : plutôt que de se noyer dans les combinaisons, il ignore purement et simplement les tons. Le lecteur doit les deviner par le contexte. En mandarin, c'est un pari risqué.

Dans les années 1940, l'université Yale crée son propre système pour enseigner le chinois aux pilotes américains survolant la Chine. Le résultat ressemble beaucoup à ce que deviendra le pinyin.

En cinquante ans, pas moins de cinq systèmes ont vu le jour. Aucun ne s'est imposé. Chacun buttait sur le même dilemme, et la question des tons en était le révélateur le plus aigu : trop les encoder (Gwoyeu Romatzyh) rendait le système inutilisable ; les ignorer (Sin Wenz) rendait le système ambigu. Il fallait trouver un équilibre que personne n'avait encore atteint.

Un économiste qui s'intéressait aux mots

En 1949, le Parti communiste arrive au pouvoir. Et il se retrouve face au même constat que la dynastie Qing cinquante ans plus tôt : 90 % des paysans ne savent pas lire.

Un comité est formé. Plus de 600 propositions sont soumises.

Et le système qui sera finalement retenu n'est pas l'œuvre d'un linguiste de profession, mais celle d'un économiste.

Zhou Youguang (周有光) avait une double vie. La première, officielle : banquier, formé en économie, il travaillait à New York pour une banque chinoise. La seconde, discrète : passionné par les questions de langue, il avait publié plusieurs articles sur la romanisation du chinois depuis les années 1930, à Shanghai. Il n'appartenait à aucune faculté de linguistique, mais il connaissait le sujet mieux que la plupart des spécialistes attitrés. Quand il décide de rentrer en Chine pour participer à la reconstruction du pays, c'est cette compétence inattendue qui le fait repérer.

Zhou Youguang
Zhou Youguang, le père du Pinyin, est décédé le 14 janvier 2017 à son domicile de Pékin, un jour après son 111e anniversaire.

En 1955, le Premier ministre Zhou Enlai le place à la tête du comité de réforme de la langue chinoise. Sa mission : créer un alphabet phonétique pour la Chine.

Zhou Youguang ne part pas de zéro. Il puise dans tout ce qui a précédé : les emprunts au Gwoyeu Romatzyh de 1928, les leçons du Sin Wenz de 1931, les marques diacritiques du Zhuyin pour noter les tons. Pour résoudre le problème qui avait fait échouer ses prédécesseurs, il choisit une solution élégante par sa simplicité : les tons sont notés par de petits accents placés au-dessus des voyelles (mā, má, mǎ, mà). Pas de lettres supplémentaires, pas de combinaisons à mémoriser ; juste quatre signes qui s'ajoutent sans alourdir la lecture.

Trois ans de travail. Le 11 février 1958, le Hanyu pinyin (汉语拼音 ; littéralement « assembler les sons de la langue des Hans ») est officiellement présenté.

Zhou Youguang lui-même résumait les choses ainsi : Je ne suis pas le père du pinyin, je suis le fils du pinyin. C'est le résultat d'une longue tradition depuis les dernières années de la dynastie Qing jusqu'à nos jours. Mais nous avons réétudié le problème, nous l'avons revisité et l'avons rendu plus parfait.

Il est décédé le 14 janvier 2017, un jour après son 111e anniversaire.

Utilisation du Pinyin dans les écoles chinoises

Une couche de plus, pas un remplacement

Pendant la guerre froide, utiliser le pinyin hors de Chine revenait presque à une déclaration politique. Mais dès les années 1980, le système s'est imposé dans les institutions internationales et a progressivement remplacé le Wade-Giles et les autres transcriptions.

Tableau des pinyin

Ce qui est remarquable, c'est ce que la Chine n'a pas fait. Elle n'a pas remplacé ses caractères par un alphabet, comme la Turquie d'Atatürk a remplacé l'écriture arabe par l'alphabet latin en 1928, ou comme le Vietnam a abandonné les caractères chinois au profit du quốc ngữ. La Chine a fait un choix différent : garder les caractères et ajouter le pinyin par-dessus.

Aujourd'hui, un enfant chinois apprend les caractères à l'école avec le pinyin écrit en petit au-dessus. Quelques années plus tard, il tapera ces mêmes sons en pinyin sur son téléphone pour faire apparaître les caractères. L'alphabet ne remplace rien ; il sert de passerelle.

Cette logique de superposition dépasse largement la question de l'écriture. C'est une clé de lecture pour comprendre la Chine dans bien d'autres domaines : tradition et modernité coexistent, communisme et économie de marché se superposent, ancestral et technologique s'empilent sans que l'un efface l'autre.

Le pinyin, à sa manière, raconte cette façon très chinoise d'avancer : non pas en effaçant ce qui précède, mais en ajoutant une couche de plus.

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