L'homosexualité en Chine : le regard occidental passe à côté

L'homosexualité en Chine : pourquoi le regard occidental passe à côté

Comment vit-on l'homosexualité en Chine ? Loin du cliché occidental d'un pays où les gays seraient persécutés ou simplement tolérés, la réalité se joue ailleurs : dans le rapport à l'intime, à la lignée familiale et à la visibilité publique. Trois clés de lecture pour comprendre l'homosexualité en Chine sans la grille tolérance/persécution.

Ils ont la trentaine. Ils habitent ensemble depuis cinq ans, un appartement à Xuhui, le quartier de l'ancienne concession française. Ce soir-là, ils sont au Hunt, l'un des bars gay les plus connus de Shanghai, dans cette zone que les expatriés appellent le « triangle gay » du Yongkang Lu. Ils dansent, ils rient, ils embrassent leurs amis sur la joue, ils rentrent en métro main dans la main.

Le lendemain matin, l'un prend le train à grande vitesse pour Hangzhou. Sa mère a préparé du poisson. L'autre rejoint sa famille à Suzhou ; sa grand-mère lui demandera, comme à chaque visite, s'il a « rencontré quelqu'un de bien ». Il dira que non, pas encore, qu'il travaille beaucoup. Aucun des deux n'a jamais parlé à ses parents de l'autre. Aucun des deux ne le fera probablement avant longtemps.

Ce n'est pas un mensonge, pas au sens où nous l'entendons en France. C'est une organisation. À Shanghai, ils vivent ; chez leurs parents, ils tiennent une place.

Les deux mondes ne se croisent pas et personne ne demande qu'ils se croisent. Cette double vie a un coût, mais ce n'est pas le coût qu'imagine spontanément un Français.

Ce que le regard occidental rate

Quand un Français pense à l'homosexualité en Chine, il imagine spontanément un pays où les gays se cachent par peur, où la société les rejette, où les autorités les traquent. Cette image n'est pas totalement fausse (le mariage homosexuel n'existe pas, il n'y a pas de Pride aujourd'hui à Shanghai, les médias censurent les contenus LGBT explicites), mais elle est insuffisante au point de devenir trompeuse.

Elle est trompeuse parce qu'elle suppose trois choses qui ne fonctionnent pas dans le contexte chinois.

Premièrement, elle suppose que l'orientation sexuelle est une identité publique qui doit pouvoir s'afficher pour être pleinement vécue. Deuxièmement, elle suppose qu'il s'agit d'un enjeu de droits dont la reconnaissance par l'État est la mesure du progrès. Troisièmement, elle suppose que le coming-out est un acte politique, presque moral, qui sépare ceux qui assument et ceux qui se cachent.

Ces trois prémisses sont occidentales. Elles racontent une histoire qui est la nôtre (celle de la libération gay des années 70, du sida, du PACS, du mariage pour tous), mais elles ne disent pas grand-chose de ce qui se joue réellement en Chine. Le centre de gravité y est ailleurs ; il faut le déplacer pour voir l'image.

L'intime n'a pas vocation à être public

En Chine, la sexualité (toute la sexualité, hétéro comprise) appartient au domaine du non-dit social. Ce n'est pas un tabou ; c'est plus subtil. Personne n'affiche son couple hétéro avec la démonstrativité française. Les baisers sur la bouche en pleine rue sont rares. Les déclarations d'amour publiques aussi. La vie amoureuse, quelle qu'elle soit, ne s'expose pas. Pas par pudibonderie, mais parce que la sphère privée est conçue comme privée.

L'idée qu'il faut « afficher pour exister » n'a pas de prise dans ce cadre. Elle suppose que l'identité personnelle doit être validée par le regard des autres, que le langage public est l'espace légitime de l'affirmation de soi. Or la culture chinoise classique accorde plutôt l'inverse : ce qui compte, c'est la place qu'on tient.

Un détail peut sembler paradoxale. Les codes de la sociabilité tactile entre amis du même sexe sont plus souples en Chine qu'en France : deux hommes hétéros peuvent marcher proches, se tenir par l'épaule, partager un lit en voyage sans que cela engage la moindre lecture sexuelle. Le côté « tactile amical » n'est pas le marqueur qu'il est devenue chez nous.

Cela ne signifie pas que les couples gays s'affichent davantage ; eux aussi restent dans la discrétion attendue de toute vie amoureuse en Chine. Mais un Chinois homosexuel n'a jamais à formuler son orientation devant qui que ce soit, parce que personne ne lui pose la question, et parce que les gestes du quotidien ne forcent pas à se déclarer.

Ce que l'Occident lit comme « se cacher » est souvent simplement « ne pas mettre dans le langage public ce qui n'a jamais eu vocation à y être ». C'est un rapport différent à ce qu'on doit dire et ce qu'on peut taire.

L'important c'est la lignée, pas l'identité

Voici la clé centrale, celle qui modifie le plus profondément la lecture occidentale.

Au 4e siècle avant notre ère, le philosophe Mencius, héritier de Confucius, écrit cette phrase qui structurera 2000 ans de psyché familiale chinoise :

不孝有三,無後為大
Parmi les manquements à la piété filiale, le pire est de ne pas avoir de descendance. Mencius

Cette phrase ne dit pas que la pire faute filiale est la désobéissance. Ni l'irrespect. Ni l'abandon des parents âgés. Elle dit que la pire faute, c'est de laisser la lignée s'éteindre. De rompre la chaîne.

Pour comprendre ce que cela implique, il faut se représenter la famille chinoise classique comme une chaîne verticale qui descend des ancêtres et qui doit continuer à descendre vers les générations à venir. Les parents se vivent comme maillons d'une chaîne dont ils sont responsables. Avoir un enfant ; c'est honorer ceux qui sont morts et préparer ceux qui ne sont pas encore nés.

Cette logique éclaire d'un coup ce que vit une famille chinoise quand son fils unique annonce son homosexualité. La douleur n'est pas, en général, de l'homophobie au sens où nous l'entendons. Ce n'est pas un jugement moral sur l'orientation. C'est un deuil. Des générations qui s'arrêtent dans une phrase. Une chaîne qui se brise sur leur maillon.

Il faut préciser ici une dimension que la formulation précédente laisse de côté : la lignée chinoise est patrilinéaire. C'est par les fils que le nom se transmet, c'est aux fils qu'incombe le culte des ancêtres, c'est sur leur descendance que la chaîne continue. Un proverbe classique, brutal mais éclairant, dit qu'une fille mariée est 泼出去的水 (« de l'eau qu'on a versée ») ; une fois mariée, elle entre dans une autre famille, celle de son mari.

Cela produit deux dynamiques asymétriques.

Pour une fille unique lesbienne, la pression sur la lignée elle-même est généralement plus faible (puisque ce n'est pas elle qui était censée la porter). Mais une autre pression vient s'ajouter, parfois aussi lourde : la pression de la conformité matrimoniale. En Chine, une femme non mariée à trente ans porte une étiquette pesante (shèngnǚ, 剩女, « femme restante »), qui inquiète les parents, alimente la pression sociale et professionnelle, et parfois ferme des portes. Les parents d'une fille lesbienne souffrent souvent autant que ceux d'un fils gay, mais pour des raisons différentes : l'angoisse sociale d'une fille « non casée ».

Pour les fils uniques gays, la politique de l'enfant unique a démultiplié la pression. Quand vous êtes l'unique enfant, vous êtes le seul porteur de la chaîne. Toute la mémoire familiale et tout l'avenir reposent sur vos épaules. Une génération entière de fils uniques chinois a porté ce poids, qui n'existait pas dans les familles à fratrie nombreuse où la responsabilité de la descendance pouvait se répartir.

D'où l'invention de stratégies que l'Occident regarde avec stupéfaction : les mariages coopératifs (形婚, xíng hūn), où un homme gay et une femme lesbienne se marient officiellement pour rassurer les deux familles, parfois conçoivent un enfant ensemble, et continuent chacun leur vie de leur côté.

Du côté de l'homme, il s'agit d'abord d'assurer la fonction filiale : rassurer les parents, donner un visage à la famille élargie, idéalement transmettre la lignée. Du côté de la femme, il s'agit plutôt de se protéger des pressions matrimoniales et professionnelles, d'éviter l'étiquette de shèngnǚ, de maintenir une normalité sociale. Le même mariage joue donc deux partitions parallèles, ce qui est d'ailleurs ce qui le rend possible : chacun y trouve son compte fonctionnel sans avoir à renoncer à sa vie réelle.

Ce qui apparaît à un regard occidental comme une comédie cynique est en réalité une solution de compromis très chinoise : on assure la fonction (le mariage, la lignée éventuelle, le regard des parents) sans renoncer à l'intime. Les deux registres coexistent au lieu de s'affronter.

Mais ces dispositifs ont aussi un coût. Tenir une double vie pendant vingt ou trente ans, esquiver chaque dîner de famille, voir son compagnon ne pas pouvoir être présenté, ne pas pouvoir être présent à l'hôpital comme conjoint, l’impossibilité de faire-valoir ses droits en tant que couple : ce n'est pas seulement « une organisation différente ». C'est une charge psychique qui pèse sur des années. Les mariages coopératifs eux-mêmes, ne sont pas toujours l'arrangement élégant qu'on imagine ; on y trouve aussi des trahisons, des conflits, des enfants qui découvrent la vérité, des dépressions.

En France, le coût de l'homosexualité, c'est souvent l'exposition forcée, la violence de devoir se définir. En Chine, c'est la fatigue du double registre, la solitude familiale, l'absence de mots partagés avec ses parents, l'usure de tenir une place tout en vivant ailleurs. Deux pressions, deux coûts, qui ne se comparent pas sur une échelle commune mais qui sont, l'un comme l'autre, réels.

La bonne nouvelle pour les générations actuelles, c'est que la pression se relâche. Les jeunes Chinois urbains assument de plus en plus de ne pas avoir d'enfant, indépendamment de leur orientation. Ce choix devient si massif que la singularité du fils gay ou de la fille lesbienne s'y dilue. Paradoxalement, la fin de la génération des enfants uniques pourrait être un moment de respiration pour les jeunes homosexuels chinois, hommes et femmes confondus.

L'État ne juge pas l'orientation, il surveille la visibilité

Le pouvoir chinois a une formule informelle pour décrire son rapport aux questions LGBT. On l'appelle parfois la doctrine des « trois non » :

不支持,不反对,不提倡
bù zhīchí, bù fǎnduì, bù tíchàng
Ne pas soutenir, ne pas s'opposer, ne pas promouvoir.

Cette formule est beaucoup plus parlante qu'une longue analyse. Elle dit que l'État ne se positionne pas sur l'intime. L'orientation sexuelle, en elle-même, ne l'intéresse pas. Ce qu'il surveille, c'est le troisième terme : la promotion, c'est-à-dire la visibilité organisée, le militantisme structuré, la transformation d'une vie privée en cause publique.

Cette logique n'est pas spécifique aux questions LGBT. Elle s'applique à toutes les sphères que le pouvoir laisse exister tant qu'elles ne basculent pas dans le militantisme politique : les pratiques religieuses personnelles, les engagements communautaires, les associations spontanées.

Le principe est constant : l'intime est libre tant qu'il ne fait pas trop de bruit. Le pouvoir chinois ne demande pas aux gens ce qu'ils pensent ou ce qu'ils sont ; il demande qu'ils ne s'organisent pas en force collective autonome, hors cadre officiel.

La vie quotidienne, du côté permissif

Pour le voyageur, cette doctrine produit une réalité paradoxale qu'il faut savoir lire.

Vous pouvez entrer dans des clubs gay parfaitement assumés à Shanghai (le Hunt, Lucca 390), à Pékin (Destination, qui est une institution depuis vingt ans), à Chengdu (surnommée « Gaydu » dans la communauté pour la vitalité de sa scène). Vous y trouverez des soirées drag, des foules visibles, une vie nocturne queer qui n'a rien à envier à beaucoup de villes européennes. Les applications de rencontre spécifiques sont massivement utilisées.

La scène lesbienne chinoise, elle, est bien plus discrète. Elle est structurée différemment, davantage par événements ponctuels (soirées thématiques, rassemblements organisés via WeChat, cercles privés) que par établissements identifiés. Des codes de pudeur féminine renforcent la discrétion, et une invisibilité historique se perpétue (moins d'espaces visibles, donc moins de chances d'en créer de nouveaux). Le Roxie, à Shanghai, était jusqu'en juin 2024 le dernier bar lesbien officiel de la ville ; sa fermeture a laissé un vide qui n'a pas d'équivalent côté hommes, où une dizaine de bars continuent de fonctionner.

Mais vous ne verrez pas de Pride. Pas de défilé, pas d'affichage politique, pas de drapeau arc-en-ciel revendiqué dans l'espace public. Le club et la Pride ne sont pas la même chose. Le club est un lieu d'intimité collective, d'entre-soi assumé mais discret ; la Pride est un acte qui revendique une place dans le récit national. La Chine permet le premier ; elle refuse le second.

Quand la ligne se déplace : le cas Jin Xing

Cette ligne entre l'intime toléré et le public refusé n'est pas toujours visible. Le cas le plus parlant des dernières années est celui de Jin Xing.

Jin Xing est l'une des personnalités les plus connues de Chine. Danseuse étoile, ancienne colonelle de l'Armée populaire de libération, première femme transgenre médiatisée du pays, animatrice du Jin Xing Show qui a longtemps été l'un des talk-shows les plus regardés du pays. Elle a transitionné officiellement en 1995 avec l'autorisation des autorités médicales chinoises. Elle a été soutenue par le ministère de la Culture, choisie comme égérie de Dior pour le marché chinois, célébrée par les médias d'État comme l'une des « dix figures légendaires de la danse moderne chinoise ».

Pendant trente ans, son cas a illustré la souplesse réelle de la doctrine sur l'intime : on l'a laissée transitionner, devenir mère adoptive de trois enfants, faire carrière, parler franchement à la télévision. L'orientation et le genre n'étaient pas le problème.

Début 2024, lors d'un de ses spectacles, un spectateur lance un drapeau arc-en-ciel sur la scène. Jin Xing le ramasse et le brandit. Une vidéo circule. Dans les mois qui suivent, plusieurs représentations de sa pièce d'adaptation de Lever de soleil (de Cao Yu) sont annulées par des autorités locales. Elle publie sur Weibo un message accusant un responsable culturel d'abus de pouvoir. Le message est supprimé. Une partie des internautes, jusque-là fans, se retourne contre elle. Ses spectacles continuent d'être déprogrammés. Fin 2024, elle quitte largement la scène chinoise pour la diaspora.

Personne n'a « interdit » Jin Xing. Le dispositif est plus subtil : un blocage administratif local ici, un refus de salle là, une opinion qui se refroidit. Trente ans de carrière qui se referment sans bruit. C'est peut-être plus violent que la violence frontale, parce qu'on ne peut pas y répondre.

Pourquoi ce basculement ? Pas parce que les autorités chinoises auraient brusquement découvert un problème avec la transidentité (elles l'avaient soutenue trente ans). Mais parce que le geste du drapeau, dans la grammaire chinoise, n'a pas été lu comme une expression artistique ou un mouvement personnel. Il a été lu comme un signal de ralliement collectif, une prise de position publique et politique, le début potentiel d'une structuration symbolique. Jin Xing a franchi la ligne entre représentation et revendication. Entre bù fǎnduì (ne pas s'opposer) et bù tíchàng (ne pas promouvoir).

Ce que les commentaires occidentaux ratent presque toujours, c'est qu'une partie de l'opinion chinoise s'est retournée contre Jin Xing. Pas par transphobie (la majorité de ces internautes l'avait soutenue pendant des années) ; par malaise face à la confrontation publique avec les autorités, par sentiment qu'elle « sortait de son rôle » d'artiste, par inconfort face à quelqu'un qui mettait un sujet « sur la table » en le politisant.

Cette dimension est essentielle : la pression de conformité, en Chine, n'est pas seulement étatique. Elle est aussi sociale, horizontale, diffuse. La doctrine des trois non fonctionne précisément parce qu'elle est relayée par une part significative de la société, qui préfère la stabilité au bruit.

Mais alors, comment les choses avancent-elles ?

À ce point, on se pose presque toujours la même question : si le militantisme public est bloqué, comment les droits des personnes LGBT peuvent-ils progresser en Chine ? En France, c'est précisément le débat public qui a permis le PACS, le mariage pour tous, la reconnaissance progressive. Sans places publiques, sans manifestations, sans bruit, comment ?

La réponse est que les choses avancent en Chine par d'autres canaux. La culture politique chinoise distingue très nettement le débat (qui existe et qui peut être vif) de l'arène publique du débat. Les discussions ont lieu, mais à l'intérieur des institutions, dans les milieux académiques, dans les expertises commandées, parfois dans la presse spécialisée, parfois sur Weibo qui sert aussi de baromètre. Les évolutions se préparent par cercles restreints, se testent localement, s'ajustent, puis se généralisent souvent sans débat public préalable.

C'est ainsi que l'homosexualité a été dépénalisée en 1997, retirée de la liste officielle des maladies mentales en 2001, sans manifestation dans les rues de Pékin. Ces avancées ont été obtenues par le travail discret de médecins, juristes, sociologues, psychiatres, qui ont fait remonter le sujet par les canaux officiels jusqu'aux décisions correspondantes. Le résultat n'est pas spectaculaire, il n'a pas de date-anniversaire, il n'a pas produit de figures héroïques. Mais il est réel.

Cette grammaire est très ancienne. Dans la tradition impériale, le rôle des lettrés et des conseillers était de remontrer au prince, par mémorandums, par voies internes. Le bon gouvernement était celui qui anticipait les besoins du peuple sans qu'il ait à les revendiquer dans la rue. La place publique n'était pas l'arène de la délibération ; elle était le théâtre de l'harmonie. Cette distinction entre le débat (légitime, mais interne) et la scène publique (qui doit rester unifiée) traverse toute la culture politique chinoise depuis des siècles, bien avant le Parti communiste, qui l'a héritée et reconfigurée.

Pour un Français formé à la culture des Lumières, c'est déroutant : la délibération publique est la démocratie, et sans elle on ne voit pas ce qui peut faire avancer les choses. Pour un Chinois, le bruit public sur les sujets sensibles est plutôt le signe que le système ne fonctionne pas, que les canaux normaux n'ont pas fait leur travail. Ce sont deux conceptions différentes de la manière dont une société se transforme. L'une mise sur la confrontation visible, l'autre sur la négociation feutrée. Aucune des deux n'est intrinsèquement supérieure ; chacune produit ses avancées et ses points de blocage propres.

Détour historique : la Chine n'a pas toujours été pudique, mais a toujours été discrète

On entend souvent dire, des deux côtés du débat, que « la tradition chinoise est conservatrice sur la question ». C'est une erreur historique.

L'expression duànxiù zhī pǐ (斷袖之癖, « la passion de la manche coupée ») est une expression chinoise classique pour désigner l'amour entre hommes. Elle vient d'une histoire de la dynastie Han racontée dans le Hanshu (Livre des Han). L'empereur Ai (règne 7-1 avant notre ère) trouva un matin son favori Dong Xian endormi sur la manche de sa robe. Plutôt que de le réveiller, il coupa sa manche et se leva en silence. L'image a traversé les siècles ; elle dit la tendresse, et elle dit qu'elle a été chroniquée officiellement, par les historiens impériaux, sans gêne ni euphémisme.

L'historien Bret Hinsch a décrit dans Passions of the Cut Sleeve que les dix premiers empereurs de la dynastie Han avaient tous eu des « favoris masculins » officiellement consignés dans les Mémoires historiques de Sima Qian, le plus grand historien de la Chine ancienne. L'autre expression classique, yútáo (餘桃, &lauqo; la pêche partagée »), vient d'une autre histoire d'amour entre un duc et son favori sous les Royaumes combattants.

La Chine impériale connaissait donc l'homosexualité, la nommait, l'écrivait dans ses chroniques officielles.

Elle avait même un riche corpus littéraire à ce sujet, une tradition d'opéra (les xiānggōng de la fin des Qing étaient de jeunes acteurs masculins qui jouaient des rôles féminins et entretenaient parfois des relations avec leurs admirateurs). Le cliché de la "tradition chinoise homophobe" ne tient pas devant les sources.

Mais attention au cliché inverse, qui voudrait faire de la Chine ancienne un paradis homosexuel avant l'heure. Ce n'est pas vrai non plus. L'homosexualité existait, se vivait, parfois s'écrivait, mais sans entrer dans le langage de l'identité publique. Personne ne se déclarait « homosexuel » ; on avait des relations, on les vivait, on les chroniquait éventuellement, mais on ne se définissait pas par elles. La logique du non-dit social était déjà à l'œuvre. On faisait, on ne disait pas (au sens militant du mot dire).

Le rapport chinois à l'homosexualité n'a donc pas été inventé par la modernité ni détruit par elle. Le non-dit a toujours été là ; c'est une constante. Ce qui a varié, c'est une parenthèse courte mais brutale au 20e siècle : sous l'influence de la psychiatrie occidentale du 19e (qui fit de l'homosexualité une pathologie), puis du moralisme soviétique relayé par le maoïsme, l'homosexualité est devenue brièvement un objet de stigmatisation explicite, classée comme « déviance » ou « maladie mentale ». Cette parenthèse a duré, en gros, de 1949 à 2001.

Depuis, elle est revenue à sa position historique : un non-dit tranquille. Ni célébré, ni condamné. Simplement à sa place, qui n'est pas la place publique.

Et nous ?

Un détail qui peut aider à tenir le miroir. J'ai en France un ami homosexuel, ses parents ne savent pas. Il n'assume pas devant eux. Il a trente ans. Cela n'a rien d'exceptionnel ; des trajectoires comme la sienne existent partout, en France comme ailleurs.

Ce simple fait suffit à compliquer le récit selon lequel « la France est un pays qui a accepté ses homosexuels et la Chine non ». La réalité est plus nuancée. Dans toute société, la pression familiale, la peur de blesser, la difficulté à formuler restent des forces puissantes, indépendamment du cadre légal et du climat médiatique.

Mais il faut éviter le piège symétrique : reconnaître que des trajectoires similaires existent en France ne signifie pas que tout est équivalent. Les deux cadres ont leur prix, et ce ne sont pas les mêmes.

En France, la pression est sur la visibilité : il faut dire, il faut s'affirmer, ne pas le faire est interprété comme une faiblesse. La société a réglé son rapport à l'homosexualité en exigeant qu'elle entre dans le langage commun ; ceux qui ne s'y conforment pas portent seuls un fardeau de silence dans une société qui parle.

En Chine, la pression est sur la lignée : peu importe qui on aime, à condition que la fonction familiale soit assurée. La société laisse vivre, mais elle ne donne pas de mots, pas de droits, pas de mariage, pas de reconnaissance publique de couple ; ceux qui aimeraient cela les cherchent en vain.

Deux pressions, deux langages, deux cadres. Aucun des deux n'est libérateur ni oppresseur dans l'absolu. Chacun ouvre certaines portes et en ferme d'autres. Notre cadre suppose qu'on n'est pleinement soi qu'en l'affichant ; le cadre chinois suppose qu'on peut être soi sans avoir à le formuler. Est-ce que ce sont deux vérités universelles, ou deux constructions culturelles qui prennent chacune leurs aises pour telles ?

La question n'a pas de réponse. Mais la poser permet déjà de regarder la Chine autrement.

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