4 gentilshommes : une plante peut être un professeur de morale

Les 4 gentilshommes : en Chine, une plante peut être un professeur de morale

En Occident, on accroche une peinture de paysage parce que c'est beau. En Chine, un rouleau de bambou à l'encre sur un mur dit quelque chose de précis sur celui qui l'a choisi. Quatre plantes incarnent depuis des siècles les vertus du lettré idéal. Ce ne sont pas des décorations ; ce sont des déclarations.

On est chez un cousin de Haixia à Shenyang. Il vient de finir de rénover son appartement et il nous fait la visite. Tout est neuf, moderne, soigné. Dans le salon, au-dessus du canapé, un rouleau de peinture à l'encre : un bambou. Quelques tiges droites, des feuilles tracées en trois coups de pinceau, un fond vide.

Je vois une décoration. Haixia voit autre chose. Et son cousin aussi.

Le bambou, en Chine, ce n'est pas un motif végétal. Accrocher un bambou sur son mur, c'est dire à chaque visiteur : je suis quelqu'un qui plie sans rompre, qui garde ses principes tout en sachant s'adapter. Ce n'est pas une interprétation poétique ; c'est une lecture que tout Chinois un peu cultivé fait automatiquement. Le cousin de Haixia n'a pas choisi un bambou parce que c'est joli. Il l'a choisi parce que ça dit quelque chose de lui.

Ce bambou fait partie d'un ensemble plus vaste : les Quatre Gentilshommes (花中四君子, huāzhōng sì jūnzǐ). Quatre plantes que la tradition chinoise a élevées au rang de modèles moraux. Pas quatre fleurs décoratives ; quatre réponses à la question comment se comporter face à la difficulté.

La noblesse par le comportement, pas par la naissance

Pour comprendre pourquoi des plantes peuvent incarner des vertus en Chine, il faut revenir à un concept central du confucianisme : le Junzi (君子).

Le Junzi, c'est le « gentilhomme » au sens moral du terme. Pas la noblesse de sang ; la noblesse de conduite. Confucius ne disait pas soyez bien né ; il disait soyez droit, bienveillant, sincère, courageux dans l'adversité.

Le Junzi est un idéal de comportement, accessible à tous, qui se cultive au quotidien.

Mais voilà le point de bascule culturel : là où un penseur occidental écrirait un traité abstrait pour définir la vertu (la République de Platon, l'Éthique d'Aristote), un lettré chinois pointe une plante et dit voilà ce que je veux être. La pensée chinoise utilise la nature comme miroir de l'idéal humain. Elle ne contemple pas le monde végétal ; elle y lit des leçons de conduite.

Les Quatre Gentilshommes sont l'illustration la plus nette de ce réflexe. Chacun incarne une facette du Junzi, une manière spécifique de rester digne quand les circonstances deviennent difficiles.

Le Junzi n'est pas un gentilhomme chinois. C'est la personne chez qui les 5 vertus confucéennes fonctionnent ensemble

Le prunier : tenir bon quand tout le monde a renoncé

Fleurs de pruniers en hiver sous la neige

La fleur de prunier (梅花, méihuā) fleurit en plein hiver. Quand la neige couvre tout, quand les autres arbres sont nus et silencieux, le prunier ouvre ses pétales. Pas en été, quand c'est facile. En janvier, quand personne ne regarde.

C'est la résilience. Pas l'héroïsme spectaculaire, pas l'exploit guerrier ; une endurance tranquille, obstinée, solitaire. La fleur de prunier incarne la vertu confucéenne de fermeté morale : maintenir ses convictions quand le monde autour de soi a renoncé, quand il serait plus confortable de plier.

Dans la poésie chinoise, le prunier revient constamment pour parler de ceux qui tiennent bon contre le courant. Le lettré exilé, le fonctionnaire intègre face à la corruption, l'artiste qui refuse les compromis : tous se reconnaissent dans cette fleur qui choisit le pire moment pour s'ouvrir.

L'orchidée : la vertu qui ne s'affiche pas

orchidée de Chine

L'orchidée (兰花, lánhuā) pousse à l'écart. Dans les vallées reculées, à l'ombre des sous-bois, loin des regards. Elle ne se montre pas ; elle parfume. On ne la voit pas forcément, mais on sent sa présence.

C'est l'humilité, la beauté intérieure, l'intégrité qui ne cherche pas d'audience. En Chine, le Junzi idéal n'est pas celui qui proclame ses vertus sur la place publique ; c'est celui dont les qualités se perçoivent sans qu'il ait besoin de les exhiber. L'orchidée est le contraire de la démonstration.

Confucius lui-même aurait comparé l'homme de bien à une orchidée : elle pousse dans une vallée déserte et parfume la forêt même si personne ne vient la sentir. L'idée est limpide : la vraie vertu ne dépend pas du public. Elle existe pour elle-même.

Dans la peinture chinoise, l'orchidée se dessine en quelques traits fluides et gracieux. C'est un sujet de prédilection pour les artistes qui veulent exprimer le raffinement sans ostentation. Peindre une orchidée, c'est montrer qu'on sait où se trouve la vraie élégance : dans le retrait, pas dans l'étalage.

Le bambou : plier sans rompre

Bambou de Chine

Le bambou (竹, zhú) est le plus célèbre des quatre, et celui que le cousin de Haixia avait accroché dans son salon.

Sa vertu est dans sa mécanique : face au vent violent, le bambou plie. Profondément, parfois jusqu'au sol. Mais il ne casse pas. Et quand le vent s'arrête, il se redresse. La tige est creuse (vide de suffisance, donc humble), mais elle est droite (donc intègre). Elle est flexible (donc adaptable), mais elle ne rompt pas (donc fidèle à ses principes).

C'est le paradoxe confucéen incarné dans une plante : être droit sans être rigide. Avoir des principes sans être cassant. S'adapter aux circonstances sans se perdre. C'est probablement la raison pour laquelle le bambou est le Gentilhomme le plus populaire : sa leçon est la plus applicable au quotidien. Dans le monde des affaires, dans les relations familiales, dans la vie politique, savoir plier sans rompre est une compétence que les Chinois valorisent immensément.

Le bambou est aussi le plus ancré dans la vie matérielle. On construit avec, on cuisine avec, on écrit avec (les premiers livres chinois étaient des lamelles de bambou). Les pinceaux de calligraphie ont un manche en bambou. Le bambou est utile en plus d'être symbolique ; il ne se contente pas d'enseigner, il sert. C'est une vertu de plus aux yeux de la pensée chinoise.

Le chrysanthème : la sérénité de celui qui se retire
chrysanthème de Chine

Le chrysanthème (菊花, júhuā) fleurit en automne. Les autres fleurs ont fané, les feuilles tombent, le monde se prépare au froid. Et c'est à ce moment-là, quand tout décline, que le chrysanthème s'ouvre.

Sa figure tutélaire est le poète Tao Yuanming (陶渊明, 4e-5e siècle), un lettré qui a occupé des postes officiels avant de tout quitter pour se retirer à la campagne et cultiver des chrysanthèmes. Son poème le plus célèbre parle de cueillir des chrysanthèmes au pied d'une montagne, dans un moment de parfaite sérénité. Tao Yuanming n'a pas fui le monde par faiblesse ; il l'a quitté par lucidité. Et le chrysanthème est devenu le symbole de ce choix : la sagesse du retrait, la paix qu'on trouve quand on cesse de courir.

Le chrysanthème est célébré chaque année lors de la fête du Double Neuf (重阳节, chóngyáng jié, le 9e jour du 9e mois lunaire). On boit du vin de chrysanthème, on escalade des hauteurs, on prend du recul. La fête est associée à la longévité et au respect des aînés ; le chrysanthème y incarne cette idée que la sérénité est une forme de force, pas de résignation.

En médecine traditionnelle chinoise, le chrysanthème est aussi utilisé en tisane pour ses propriétés apaisantes. Même dans la tasse, il continue d'enseigner le calme.

Quatre réponses, une seule question

Les Quatre Gentilshommes ne sont pas quatre plantes jolies qu'on met dans un vase. Ce sont quatre stratégies face à l'adversité.

Le prunier dit : tiens bon, même seul, même dans le froid. L'orchidée dit : ne t'exhibe pas, laisse tes actes parler. Le bambou dit : adapte-toi sans te perdre, plie sans rompre. Le chrysanthème dit : sache te retirer quand le moment est venu.

Quatre réponses à une seule question : comment rester digne quand les circonstances deviennent difficiles ?

Ce qui est frappant, pour un Occidental, c'est que ces leçons ne viennent pas d'un livre de philosophie, d'un sermon ou d'un traité moral. Elles viennent de l'observation de quatre plantes. La pensée chinoise ne sépare pas la nature de l'éthique ; elle lit l'une dans l'autre. Un prunier en fleur sous la neige n'est pas un paysage : c'est un argument moral.

C'est peut-être la clé de lecture la plus profonde qu'offrent les Quatre Gentilshommes : en Chine, on ne regarde pas une plante pour ce qu'elle est. On la regarde pour ce qu'elle enseigne. Et quand le cousin de Haixia accroche un bambou à l'encre dans son salon de Shenyang, il ne décore pas son mur. Il affiche, en silence, la personne qu'il aspire à être.

Si je lui avais demandé pourquoi le bambou plutôt que l'orchidée, il m'aurait probablement répondu : parce que dans la vie, il faut savoir plier sans rompre.

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