La Chine ne s'est jamais appelée Empire du Milieu

La Chine ne s'est jamais appelée Empire du Milieu

Pourtant, il suffit d'utiliser ces trois mots pour déclencher parfois des réactions très vives.
Un jour, j'ai reçu un message d'un lecteur furieux. Il me reprochait d'utiliser l'expression « Empire du Milieu » en bas de mes pages. Pour lui, c'était limpide : reprenant cette formule, je propageais la propagande colonialiste du 19e siècle. Rien que ça.

Le message était long, argumenté, sincère. Il citait le marquis de Courcy, un auteur colonial qui décrivait une Chine « décrépite » et « égoïste » face à une civilisation occidentale « expansive » et supérieure. Et il avait raison sur un point : oui, l'expression a bien été récupérée par le discours colonial pour justifier la domination de l'Occident sur la Chine : Votre prétention à être le centre vous a rendus faibles, c'est à nous de vous civiliser.

Sauf que le problème n'est pas le mot. Le problème, c'est ce qu'on projette dessus.

Et pour comprendre ça, il faut remonter bien avant les colonialistes. Bien avant les sinologues. Il faut remonter à un fleuve.

Un nom né au bord du fleuve Jaune

En chinois, la Chine s'appelle 中国 (Zhōngguó). 中 (zhōng) : le centre, le milieu. 国 (guó) : le pays, l'état, le royaume.

Quand j'ai commencé à m'intéresser au chinois, j'ai fait comme tout le monde : j'ai traduit ça par « le pays du centre ». Et je me suis arrêté là. C'est ce qu'on lit partout, dans les guides, les manuels. La Chine se pense au centre du monde. Fin de l'histoire.

Sauf que ce n'est pas ce que le mot raconte.

Quand 中国 apparaît pour la première fois (on en trouve la trace sur des bronzes de la dynastie Zhou, il y a plus de 3 000 ans), il ne désigne pas « la Chine ». Il ne désigne même pas un pays. Il désigne les états centraux de la civilisation Zhou, ceux qui incarnent la culture, les rites, l'ordre. Par opposition à quoi ? Aux peuples qu'on appelait les « barbares » de l'Est, du Sud, de l'Ouest, du Nord.

中国, ce n'est pas le centre de la carte. C'est le monde civilisé.

La nuance est immense. Le mot ne parle pas de géographie. Il parle d'un ordre. D'une vision du monde où il y a un dedans (la civilisation, les rites, la culture écrite) et un dehors (ce qui n'en fait pas encore partie). La zone que 中国 désignait, c'était la région autour de la capitale, puis les plaines centrales du fleuve Jaune ; ce que les Chinois appellent 中原 (zhōngyuán), le berceau de leur civilisation.

C'est un petit territoire au bord d'un fleuve. Pas un empire qui se rêve maître du monde.

Un pluriel qu'on a mis au singulier

Il y a un détail linguistique que j'ai mis longtemps à comprendre, et qui change tout.

En chinois, il n'y a pas de singulier ni de pluriel comme en français. Le caractère 国 (guó) peut désigner un état ou des états ; rien dans la grammaire ne tranche. Quand on traduit 中国 par « le pays du milieu », on impose un singulier qui n'existe pas dans l'original. On fige un mot qui, en chinois, reste ouvert.

中国, renvoie probablement aux « états centraux » de la civilisation Zhou, « les royaumes du centre ». Un pluriel.

Et ce pluriel raconte une histoire que le singulier efface complètement.

Le centre n'a jamais été un point fixe sur une carte. Il s'est déplacé au fil des siècles, au gré des conquêtes et des légitimités. Sous les Zhou occidentaux (1046-771 avant JC), le centre est dans la vallée de la Wei, près de l'actuelle Xi'an. Quand les nomades envahissent cette région, les Zhou orientaux déplacent leur capitale à Luoyang (771 avant JC) ; le centre migre avec eux. Pendant la période des Royaumes combattants (5e-3e siècle avant JC), il n'y a plus un centre mais plusieurs, qui se disputent la légitimité.

Les Qin unifient le territoire, les Han fixent un nouveau centre. Et ainsi de suite.

Le centre, c'est là où se trouve le pouvoir légitime. Là où s'exerce le Mandat du Ciel. C'est une conception politique et rituelle ; pas une coordonnée GPS.

C'est une idée radicalement étrangère à la pensée occidentale, où un empire a une capitale fixe, des frontières stables, un territoire qu'on peut colorier sur une carte. En Chine, le centre bouge. Il suit le pouvoir. Il suit les rites. Il n'est pas un lieu ; il est une légitimité.

Le centre de qui ?

Je sais ce que vous pensez. D'accord, mais se définir comme le monde civilisé face à des barbares, c'est quand même de l'arrogance, non ?

Oui et non. C'est surtout très banal.

Les Grecs faisaient exactement la même chose. Tout ce qui n'était pas grec était « barbare » (βάρβαρος), littéralement : ceux qui parlent une langue incompréhensible. Les Romains distinguaient l'orbis romanus du monde sauvage. L'Europe médiévale opposait la chrétienté aux terres païennes.

Et aujourd'hui encore, on parle de « monde développé » et de « pays en voie de développement » ; ce qui est une façon polie de dire exactement la même chose.

Toutes les civilisations se pensent au centre. Toutes tracent une ligne entre « nous » (la culture, l'ordre, le savoir) et « eux » (le reste). La différence, c'est que la Chine l'a inscrit dans un mot qui a survécu 3 000 ans. Et c'est ce mot qu'on lui reproche aujourd'hui.

Système tributaire

Cela dit, il ne faut pas tomber dans l'excès inverse. La Chine impériale n'était pas un modèle de neutralité bienveillante. Le système tributaire qui régissait ses relations avec ses voisins (Corée, Vietnam, royaumes d'Asie du Sud-Est) impliquait une hiérarchie claire : la Chine au sommet, les autres dans une position de déférence. Mais cette hiérarchie fonctionnait par rayonnement, pas par conquête. Les états tributaires conservaient leurs dirigeants, leurs lois, leurs coutumes.

La Corée des Joseon a maintenu son système politique pendant cinq siècles tout en étant le plus fidèle tributaire de la Chine. Le Vietnam a emprunté l'écriture, les examens impériaux, le confucianisme, tout en défendant farouchement son indépendance. On attirait dans l'orbite de la civilisation chinoise ; on ne remplaçait pas ce qui existait. C'est une distinction fondamentale avec la colonisation européenne, qui détruisait les structures locales pour imposer les siennes. Les Européens du 19e siècle ne l'ont jamais vue, parce qu'ils ne concevaient la puissance que sous la forme de l'empire territorial.

Militairement, la Grande Muraille a presque toujours échoué. Conceptuellement, elle n'a jamais cessé de réussir. Comprendre pourquoi, c'est comprendre la Chine.

Comment les traducteurs ont fabriqué un empire

Et c'est là que l'histoire se complique.

L'expression « Empire du Milieu » n'est pas née dans les canons des guerres de l'opium. Elle apparaît bien plus tôt, au 17e siècle, sous la plume d'hommes qui ne faisaient pas de politique : les missionnaires jésuites installés à Pékin.

Matteo Ricci, Nicolas Trigault, Martino Martini, Jean-Baptiste du Halde. Ces hommes lisent les textes chinois, ils vivent en Chine, ils essaient de la rendre compréhensible pour un lecteur européen. Ils traduisent 中国 par des expressions latines : « Regnum Medium » (royaume du milieu) ou « Medium Imperium » (empire du milieu). Ils ne cherchent pas à tordre le sens. Ils font de leur mieux.

Mais ils transforment un pluriel mouvant en un singulier fixe. Ils remplacent « états » par « empire ». Et en latin savant, imperium est un mot lourd ; il évoque Rome, la puissance, la domination. À travers ces gestes de traduction, ils figent ce qui était fluide, unifient ce qui était multiple, et chargent de connotations impériales un concept qui parlait d'ordre civilisationnel.

En 1735, Jean-Baptiste Du Halde publie sa monumentale Description de la Chine, un ouvrage qui compile des décennies de lettres jésuites. C'est la grande référence européenne sur la Chine pendant un siècle. On y trouve partout la formule « l'Empire du Milieu ». L'expression se fixe. Elle circule dans les récits de voyage, les encyclopédies, la littérature savante.

La Chine ne s'est jamais appelée « Empire du Milieu ». Ce sont des traducteurs européens qui l'ont baptisée ainsi ; des gens cultivés et bien intentionnés, qui cherchaient simplement le bon mot. Et qui ne l'ont pas trouvé.

Comme souvent dans l'histoire des mots, la traduction a fini par produire une réalité qui n'existait pas.

Le mot retourné comme une arme

Ce n'est qu'au 19e siècle que l'expression change de nature. La Chine devient un sujet politique majeur : guerres de l'opium, ouverture forcée des ports, traités inégaux. L'Occident entre en Chine par la force, et il lui faut un récit pour justifier cette violence.

« L'Empire du Milieu » tombe à point nommé. Le marquis de Courcy s'en empare : cette Chine qui se croit au centre du monde, arrogante et décadente, il faut la « régénérer ».

Le terme que les jésuites avaient forgé pour traduire devient un outil au service du discours colonial. On retourne le nom contre ceux qu'il désigne.

C'est ce que mon lecteur dénonçait. Et sur ce point, il voyait juste. Mais il tirait de cette observation une conclusion erronée : que le mot lui-même serait définitivement souillé, irréparable, condamné.

Or les mots ne fonctionnent pas comme ça. Ils changent de sens selon les époques et selon ceux qui les prononcent. L'expression a été forgée par des savants, récupérée par des colonialistes, et elle est aujourd'hui un simple synonyme stylistique, comme « l'Hexagone » pour la France ou « le pays du Soleil-Levant » pour le Japon. Les langues sont remplies de ces fossiles : des formulations qui persistent même quand le contexte qui les a fait naître a disparu.

D'ailleurs, le mot 中国 (Zhōngguó) lui-même n'est devenu le nom officiel du pays que très tard. Pendant toute la période impériale, on désignait la Chine par le nom de la dynastie régnante. La première utilisation officielle de Zhōngguó comme nom d'état apparaît dans le traité sino-russe de Nertchinsk, en 1689. Ce n'est qu'en 1912, avec la fondation de la République, que le mot devient le nom court du pays. La République populaire en a hérité en 1949.

Un concept vieux de 3 000 ans, mais un nom officiel tout jeune.

Quand j'écris mieux comprendre l'Empire du Milieu, je ne fais pas de politique. Je fais ce que n'importe quel rédacteur fait quand il évite de répéter trois fois le mot Chine dans un paragraphe.

Mais cette anecdote avec mon lecteur dit quelque chose de plus profond. On s'enflamme sur un mot. On le juge depuis Paris avec les outils du 21e siècle. On décide qu'il est coupable parce que des colonialistes l'ont utilisé il y a 150 ans. Et pendant ce temps, on passe à côté de ce que le mot raconte vraiment : une civilisation qui, depuis 3 000 ans, pense le monde en termes d'ordre et d'équilibre ; pas de conquête.

Le paradoxe, c'est que mon lecteur faisait exactement ce qu'il me reprochait. Il accusait un mot d'être colonialiste, en utilisant précisément la grille de lecture coloniale pour l'analyser. Il plaquait sur 中国 le sens que les Européens du 19e siècle lui avaient donné, et il refusait d'entendre le sens que les Chinois lui donnent depuis 3 000 ans. En croyant défendre la Chine, il la regardait encore avec des yeux occidentaux. C'est peut-être le piège le plus tenace quand on parle de la Chine : on croit s'en être libéré, et c'est précisément là qu'il se referme.

Les mots voyagent. Ils changent de sens selon ceux qui les prononcent. 中国 (Zhōngguó) n'est peut-être ni un empire, ni le centre du monde. C'est simplement l'endroit d'où un milliard et demi de personnes regardent le monde.

Et comprendre un pays commence souvent par ça : accepter de regarder depuis l'endroit où il se tient.

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