Lancé en 2019 par la Banque populaire de Chine, le yuan numérique (e-CNY, 数字人民币) est aujourd'hui la monnaie numérique de banque centrale (CBDC) la plus avancée au monde. Pourtant, la monnaie officielle peine à trouver sa place. Mais réduire le yuan numérique à un échec serait passer à côté de l'essentiel. Sa vraie ambition se joue ailleurs.
À chaque voyage en Chine, j'essaie de poser la même question, à des amis, à la famille de Haixia, parfois à un commerçant : Tu utilises le yuan numérique ?
Léger flottement. Un regard un peu surpris, comme si la question n'avait pas tout à fait de sens.
Puis la réponse, presque toujours la même : Non, pourquoi ? À quoi ça sert ? C'est quoi l'avantage ?
Ou bein encore J'ai déjà WeChat et Alipay, tout le monde utilise ça.
Fin de la conversation.
Le yuan numérique (ou e-CNY) est pourtant la monnaie numérique la plus avancée au monde. Lancée en 2019, expérimentée dans des dizaines de villes, soutenue par la Banque populaire de Chine, présentée par la presse internationale comme une révolution monétaire. Et au quotidien, dans le métro de Shanghai ou sur les marchés de Shenyang, presque personne ne s'en sert.
Cet écart est étrange. Il mérite qu'on s'y arrête, parce qu'il raconte quelque chose d'important sur la manière dont la Chine pense ses outils stratégiques. Et sur la manière dont nous, en Occident, lisons mal ce qui se passe.
Sammy Lin et le paradoxe du salaire converti
L'anecdote la plus parlante vient d'un article du South China Morning Post de mai 2024. Sammy Lin travaille dans une banque chinoise. Elle fait partie des employés payés directement en e-CNY, dans le cadre d'un programme pilote. Sur le papier, elle est l'utilisatrice rêvée du yuan numérique : son salaire arrive chaque mois sur son portefeuille e-CNY, sans intermédiaire, instantanément.
Que fait-elle ? Elle transfère immédiatement la totalité du montant sur son compte bancaire ordinaire, puis dépense cet argent comme avant, par WeChat Pay ou Alipay. Je préfère ne pas garder l'argent dans l'application e-CNY, parce qu'il n'y a pas d'intérêts si je le laisse là. Et il n'y a pas tant d'endroits, en ligne ou en magasin, où je peux l'utiliser.
Deux ans plus tard, en février 2026, le même journal revient sur le sujet. Le constat n'a pas bougé. Une autre employée témoigne : Je n'ai jamais utilisé [le e-CNY] pour des paiements. Je m'en sers seulement pour recevoir l'argent.

Pour comprendre pourquoi, il faut prendre la mesure de ce qu'Alipay et WeChat Pay représentent dans la vie chinoise. Ces deux applications privées (Alibaba pour la première, Tencent pour la seconde) ont colonisé tout le quotidien : les paiements bien sûr, mais aussi les transferts entre amis, les factures, les réservations, le crédit à la consommation, les investissements de poche, l'identité numérique.
Ce ne sont pas des moyens de paiement, ce sont des super-applications dans lesquelles on vit. Demander à un Chinois d'en sortir pour utiliser le yuan numérique, c'est lui demander de quitter sa maison pour s'installer dans un appartement témoin.
Depuis 2022, Alipay et WeChat ont intégré une fonction « portefeuille e-CNY » directement dans leurs interfaces. Mais ce n'est pas le yuan numérique qui absorbe Alipay ; c'est Alipay qui héberge le yuan numérique, comme une option de paiement supplémentaire dans une app où l'on est déjà installé. La hiérarchie est claire, et elle n'est pas en faveur de l'État.
Le 1er janvier 2026, la Banque populaire de Chine a fait passer le projet en version 2.0. Les soldes des portefeuilles e-CNY peuvent désormais générer des intérêts (mais inférieurs à ceux de Yu'e Bao, le placement d'Alipay). Les choses bougent côté infrastructure ; côté usage, presque rien.
La leçon oubliée du QR code
Il y a une autre raison, plus prosaïque, à laquelle on pense rarement : la friction matérielle.
Le génie de WeChat Pay et d'Alipay tient en une feuille de papier. Pour accepter un paiement, le commerçant imprime son QR code, le colle sur sa devanture ou à côté de sa caisse, et c'est tout. Pas de terminal, pas d'abonnement, pas de matériel. Le client scanne, paie, c'est terminé. Cette absence totale de friction est ce qui a permis l'adoption fulgurante des paiements mobiles en Chine, jusque dans les villages les plus reculés et chez les vendeurs ambulants. Le marchand de patates douces grillées au coin de la rue accepte WeChat Pay aussi facilement qu'il acceptait le cash.
Le yuan numérique peut techniquement utiliser des QR codes. Mais dans les faits, son déploiement a souvent privilégié des terminaux dédiés, ce qui a réintroduit une friction matérielle.
C'est exactement le problème qu'avait rencontré UnionPay, le réseau de cartes bancaires chinois, dans les années 2000 et 2010 : des centaines de millions de cartes ont été émises, mais elles servaient surtout à retirer du cash ou à payer dans les grandes enseignes. Les petites transactions du quotidien continuaient à se faire en espèces, parce que le petit commerçant n'allait pas s'équiper d'un terminal pour des bols de nouilles. Quand WeChat et Alipay sont arrivés avec leur QR code imprimable, ils ont balayé cette friction d'un coup.

Le yuan numérique se retrouve aujourd'hui dans la position inconfortable d'UnionPay il y a quinze ans : techniquement valide, partiellement déployé, mais pas assez universel pour devenir un réflexe.
Un marchand de fruits à Pékin m'expliquait même Je peux accepter le e-CNY, mais il me faut une caisse enregistreuse différente, une procédure différente. Pour quelques yuans de plus par jour, je ne vais pas m’embêter.
Pour l'utilisateur, c'est aussi comme avoir deux comptes en parallèle (le portefeuille e-CNY et le compte habituel) entre lesquels il faut jongler, alimenter l'un par l'autre, vérifier les soldes. Le moindre frottement supplémentaire, dans un quotidien où WeChat et Alipay sont d'une fluidité presque invisible, devient rédhibitoire.
C'est une solution élégante sur le papier, qui a oublié d'être pratique.

Si ce n'est pas pour le grand public, alors pour qui ?
À ce stade, on peut se demander si Pékin a vraiment besoin que le e-CNY soit utilisé au quotidien.
Officiellement, oui. Dès le départ, la Banque populaire de Chine présentait le yuan numérique comme une monnaie destinée aux paiements de tous les jours, capable à terme de remplacer une partie du cash.

Mais quand on regarde où le projet devient réellement stratégique, ce n'est pas dans les rues de Chongqing ou de Shenyang. C'est ailleurs, dans les paiements internationaux entre banques et grandes entreprises.
Prenons un exemple simple.
Une banque chinoise achète du pétrole à un fournisseur saoudien. Aujourd'hui, cette transaction passe presque toujours par le dollar. Et comme les paiements en dollars transitent, d'une manière ou d'une autre, par le système bancaire américain (via SWIFT), Washington conserve un pouvoir immense : celui de surveiller, ralentir ou bloquer certains flux financiers mondiaux.
C'est précisément cette dépendance à SWIFT que Pékin cherche à réduire.
Depuis plusieurs années, la Chine développe ses propres infrastructures financières internationales. D'abord avec CIPS, son réseau interbancaire alternatif. Puis avec mBridge, un projet beaucoup plus ambitieux : permettre à plusieurs banques centrales d'échanger directement des monnaies numériques d'État, sans passer par le dollar.

Concrètement, une banque chinoise pourrait régler une banque émirienne en yuans numériques ; la transaction serait validée presque instantanément entre banques centrales, sans détour par New York.
Les montants restent encore modestes à l'échelle du commerce mondial. Mais la dynamique est là, surtout dans les secteurs de l'énergie et des matières premières.
Pendant que Sammy Lin transfère son salaire vers WeChat Pay à Shanghai, des cargaisons de pétrole commencent peut-être déjà à circuler autrement entre Riyad et Pékin.
Le yuan numérique n'a pas conquis le quotidien chinois. Mais il est peut-être en train de construire autre chose : une infrastructure financière capable, un jour, de contourner le cœur du système dominé par le dollar.
Une révolution invisible
Le yuan numérique a peut-être porté des ambitions trop lourdes pour ses premières enjambées. Le pari domestique était immense : concurrencer WeChat et Alipay sur leur propre terrain, deux super-applications devenues quasi inséparables de la vie chinoise. Sur ce terrain-là, le succès n'est pas au rendez-vous, et il y a peu de chances qu'il le soit. Les Chinois autour de moi continueront de hausser les épaules quand je leur en parlerai.
Mais au fond, et si cet échec apparent n'en était pas vraiment un, aux yeux de Pékin ?
Peut-être que l'objectif n'a jamais été de conquérir le bol de nouilles du quotidien. Peut-être qu'il s'agit d'autre chose : déplacer lentement les plaques tectoniques du commerce mondial ; construire, patiemment, une infrastructure capable de faire circuler l'argent autrement, hors des circuits dominés par le dollar.
Dans ce cas, peu importe que le vendeur de fruits de Pékin préfère encore WeChat Pay. Peu importe que le e-CNY reste invisible dans la vie ordinaire. Pendant que Sammy Lin transfère son salaire sur son compte habituel, des cargaisons de pétrole commencent peut-être déjà à changer de main entre Riyad et Pékin sans passer par New York.
La révolution du yuan numérique est peut-être précisément là : presque invisible pour ceux qui cherchent encore à la voir dans la rue.



