En 2014, la police chinoise arrête Jaycee Chan, fils de Jackie Chan, pour possession de marijuana. Pas de réseau, pas de trafic international. De la consommation.
Son père publie un message public : « En tant que personnalité publique, j’ai honte. En tant que père, je suis très triste. »
L’acteur le plus célèbre de Chine contraint de s’excuser devant des millions de personnes.
Jaycee Chan sera condamné à six mois de prison.
Vu d’Europe, on parle d’autoritarisme. En Chine, on parle d’autre chose.
Car la drogue, ici, n’est pas seulement une question de santé publique.
C’est une cicatrice nationale.
Le thé, l’argent et le problème britannique
Pour comprendre les guerres de l’opium, il faut d’abord oublier l’image d’une Chine « en retard » face à un Occident « avancé ». Au début du 19e siècle, la réalité est plus complexe.
La Chine des Qing est un empire d’environ 400 millions d’habitants. Elle se pense largement autosuffisante. Ses terres nourrissent sa population. Ses ateliers produisent ce que le monde entier convoite : thé, soie, porcelaine. Son territoire s’étend de la Mandchourie aux confins tibétains. Elle commerce avec les étrangers, mais à ses conditions.
Et ces conditions sont strictes.

Depuis 1757, le commerce européen est concentré dans un seul port : Canton. Les marchands étrangers ne traitent pas librement ; ils passent par une guilde agréée, les Co-Hong. Et surtout, l’empire exige d’être payé en argent métal.
Ce dernier point va devenir le cœur du problème.
La Grande-Bretagne est alors en pleine expansion impériale. Ses navires sillonnent les océans. Ses colonies s’étendent. Et le thé chinois est devenu une nécessité nationale. Au tournant du 19e siècle, il est consommé dans toutes les couches de la société britannique, importé en quantités gigantesques.
La soie et la porcelaine s’arrachent dans les salons londoniens.
Mais les produits manufacturés britanniques trouvent peu d’acheteurs en Chine.
L’économie impériale n’a pas besoin de laine anglaise ni d’objets mécaniques venus d’Europe. En 1793, l’empereur Qianlong écrit au roi George III que l’empire possède tout en abondance et ne manque de rien.
Le résultat est brutal : l’argent coule à sens unique, de Londres vers Canton. Année après année. Pour la Grande-Bretagne, ce déséquilibre devient intenable. Il faut inverser le flux.
Ils trouveront une solution.
Elle sera efficace. Et elle sera destructrice.
La solution britannique : vendre de la drogue
La solution ne vient pas de Londres. Elle vient de l’Inde. Dans le Bengale britannique, on cultive le pavot à grande échelle. On en tire l’opium. La Compagnie des Indes orientales en détient le monopole. Elle ne gouverne pas seulement des territoires ; elle administre un commerce mondial.
Le calcul est simple. Puisque la Chine n’achète presque rien aux Britanniques, on va lui vendre quelque chose dont elle deviendra dépendante.
L’opium sera écoulé en Chine contre de l’argent. Cet argent servira à acheter le thé chinois. Le thé sera revendu en Angleterre. Le déficit disparaît.
Sur le papier, le mécanisme est élégant. Dans les faits, il est illégal.
L’opium est interdit en Chine. Il est officiellement prohibé en Grande-Bretagne.
Peu importe, la Compagnie ne vend pas directement la drogue à Canton ; elle la met aux enchères à Calcutta. Des négociants privés l’achètent, l’acheminent en mer de Chine, la transbordent au large des côtes. Des intermédiaires chinois prennent le relais. Officiellement, la Compagnie ne fait que commercer en Inde. Officieusement, tout le monde sait.

Les chiffres donnent la mesure. Au début du 18e siècle, quelques centaines de caisses d’opium entrent en Chine chaque année. Vers 1800, on en compte plusieurs milliers. Dans les années 1830, près de 40 000 caisses sont écoulées annuellement. En un siècle, le volume a explosé.
Et le système fonctionne. Dans les années 1820, le flux d’argent s’inverse. Ce n’est plus Londres qui paie Canton ; c’est l’argent chinois qui alimente les circuits impériaux britanniques. Le commerce de l’opium devient un rouage essentiel de la machine impériale.
Le coût, lui, est ailleurs. L’opium n’est pas inconnu en Chine, il existe depuis longtemps dans la pharmacopée. Mais ce qui était un usage limité devient une consommation de masse. Les quantités augmentent, les prix baissent, la dépendance s’installe.
On parle de millions de consommateurs dans les années 1830. Les estimations varient, mais l’ampleur du phénomène ne fait pas débat. Des fonctionnaires, des soldats, des commerçants, des paysans : l’addiction traverse les classes sociales. Elle fragilise des familles, affaiblit des administrations locales, inquiète les élites.

Pour l’empereur Daoguang, le problème n’est pas seulement moral ; il est politique. D’un côté, l’argent métal quitte l’empire à un rythme préoccupant. De l’autre, une partie de la population est dépendante d’une drogue importée illégalement par une puissance étrangère.
Il ne s’agit plus de commerce. Il s’agit de souveraineté.
L’empereur décide d’agir. Et cette décision va déclencher une guerre.
Lin Zexu : l’homme qui a dit non
À Pékin, la question de l’opium divise la cour impériale. Le débat n’est pas si éloigné de ceux que nos sociétés connaissent encore aujourd’hui.
D’un côté, les pragmatiques. L’interdiction ne fonctionne pas. L’opium continue d’entrer, la corruption gangrène les administrations locales. Autant légaliser, taxer, encadrer. Transformer le poison en revenu fiscal.
De l’autre, ceux qui voient plus loin. L’opium n’est pas un simple vice ; c’est une menace pour l’État. Si l’addiction s’étend, qui cultivera les champs ? Qui tiendra les armes ? Qui administrera l’empire ? On ne taxe pas ce qui détruit la nation. On l’éradique.
Ce second camp l’emporte. Et l’homme choisi pour agir s’appelle Lin Zexu (林则徐). Cinquante-trois ans, haut fonctionnaire réputé incorruptible. En décembre 1838, l’empereur Daoguang le nomme commissaire impérial extraordinaire et l’envoie à Canton avec un mandat clair : mettre fin au trafic.
Lin arrive en mars 1839. Il ne perd pas de temps.
Il commence par le réseau chinois. Plus de 1 600 trafiquants locaux sont arrêtés. Les fumeries sont fermées. Des dizaines de milliers de pipes à opium sont confisquées et détruites. Les stocks sont saisis. Le littoral est surveillé.
Puis il se tourne vers les étrangers. Lin exige que les marchands britanniques lui remettent l'intégralité de leurs stocks d'opium. Les Britanniques refusent.
Lin fait alors quelque chose qu'aucun fonctionnaire chinois n'avait osé faire : il décrète un blocus complet de l'enclave étrangère de Canton. Les marchands occidentaux sont confinés dans leurs entrepôts. Plus rien ne sort, plus rien n'entre. Pas de commerce, pas de ravitaillement. La quarantaine dure six semaines. Les marchands finissent par céder.
Le butin est considérable : plus de 20 000 coffres d'opium, représentant une valeur d'environ 2,6 millions de livres sterling. Lin fait transporter l'ensemble sur la plage de Humen, près de Canton. Là, devant des témoins chinois et étrangers, l'opium est mélangé à de la chaux et du sel dans de grandes fosses, puis évacué vers la mer. La destruction prend 23 jours.

Lin adresse également une lettre à la reine Victoria. Le ton est ferme, presque ironique : si l’opium est interdit en Angleterre, comment justifier qu’il soit vendu en Chine ? Sur quelle morale repose ce commerce ? La lettre n’atteindra probablement jamais la reine, mais elle existe. Et elle dit quelque chose d’essentiel : la Chine ne se voit pas comme un marché, mais comme un État souverain.
Pour Lin, l’affaire est close. La loi a été appliquée. Le poison détruit. L’autorité affirmée.
À Londres, la lecture est tout autre. Des cargaisons ont été saisies, des intérêts privés lésés, des marchands exigent compensation.
Le gouvernement britannique refuse d’assumer les pertes. Il possède cependant autre chose : une flotte.
La guerre va régler la dette.
La première guerre de l’opium (1839–1842)
Les premiers coups de feu sont tirés en novembre 1839, quand des navires de guerre chinois tentent d'intercepter des navires marchands britanniques au large de Canton. Mais la véritable offensive ne commence qu'en juin 1840, quand un corps expéditionnaire quitte l'Angleterre à destination de la Chine : 16 vaisseaux de ligne, 4 canonnières, 28 navires de transport, 540 canons et 4 000 hommes.
À Londres, l'envoi de cette armada a fait débat. En avril 1840, la Chambre des communes se divise entre ceux qui veulent punir la Chine pour la destruction de l'opium et ceux qui considèrent que la Grande-Bretagne n'a pas à faire la guerre pour défendre un commerce de drogue. Les seconds ont perdu. De justesse, mais ils ont perdu.
La flotte est partie. Ce qui suit n’est pas un affrontement équilibré.

Les Britanniques disposent de navires à vapeur, d’une artillerie moderne, de fusils à longue portée. Les forces Qing s’appuient sur des jonques en bois, une artillerie dépassée, des armes qui n’ont pas évolué au même rythme que celles de l’Europe industrielle.
La Chine a inventé la poudre à canon. Mais l’Europe en a fait une industrie.
Les Britanniques ne prennent même pas la peine d'attaquer Canton frontalement. Ils remontent vers le nord, prennent les villes côtières une par une (Dinghai, Ningbo, Shanghai), bloquent le trafic commercial sur le Yangtze, et étranglent l'économie chinoise.
En août 1842, une escadre britannique atteint Nanjjng. La capitale est menacée. L’empereur cède. Le 29 août 1842, à bord du HMS Cornwallis, navire de guerre britannique ancré sur le Yangtsé, la Chine signe ce qui restera dans son histoire comme le premier des « traités inégaux ».

Les conditions imposées méritent d'être lues dans le détail, parce qu'elles révèlent l'ampleur de ce qui est en train de se passer :
Hong Kong est cédée à la Grande-Bretagne. L'île devient une colonie de la Couronne ; elle le restera pendant 155 ans.
Cinq ports sont ouverts de force au commerce international : Shanghai, Canton, Ningbo, Fuzhou et Xiamen. Dans ces ports, les marchands étrangers peuvent commercer avec qui ils veulent, sans passer par les intermédiaires chinois. Le système de Canton, en place depuis près d'un siècle, est aboli d'un trait de plume.
La Chine doit payer une indemnité de 21 millions de dollars en argent à la Grande-Bretagne. Le montant représente environ un tiers des recettes annuelles du gouvernement impérial. Une partie de cette somme est explicitement destinée à rembourser la valeur de l'opium détruit par Lin Zexu. Autrement dit : la Chine paie pour avoir détruit de la drogue illégale.
Les citoyens britanniques en Chine bénéficient de droits extraterritoriaux. Cela signifie qu'un Anglais qui commet un crime sur le sol chinois sera jugé selon la loi britannique, par un tribunal britannique. La loi chinoise ne s'applique pas à lui. Sur son propre territoire, la Chine n'a plus autorité sur les étrangers.
Et enfin, une clause particulièrement perverse : la clause de la nation la plus favorisée. Tout avantage commercial que la Chine accorderait à l'avenir à n'importe quel autre pays serait automatiquement étendu à la Grande-Bretagne. Ce qui garantit que chaque nouvelle concession arrachée par la France, les États-Unis ou la Russie profiterait aussi aux Britanniques, sans qu'ils aient besoin de lever le petit doigt.
Le traité ne mentionne pas l’opium. Il n’en a pas besoin. En ouvrant les ports et en affaiblissant les contrôles douaniers, il rend l’interdiction presque impossible à appliquer. Les importations continueront d’augmenter dans les décennies suivantes.
Le traité de Nanjing n'est pas un traité de paix. C'est un acte de soumission. Et il va créer un appétit.
La France et les États-Unis, voyant la porte ouverte, s'y engouffrent immédiatement. En 1844, la France signe le traité de Whampoa, les États-Unis le traité de Wanghia. Chacun obtient des droits similaires à ceux des Britanniques. La Chine n'est plus un empire souverain qui négocie ; c'est un territoire que les puissances occidentales se partagent, clause par clause, port par port.
Lin Zexu est désavoué et envoyé en exil. Celui qui avait voulu faire respecter la loi impériale porte la responsabilité d’une guerre perdue.
Aujourd’hui, en Chine, son nom est honoré. Et lorsque Hong Kong est revenue sous souveraineté chinoise en 1997, beaucoup y ont vu plus qu’une rétrocession. Une parenthèse commencée en 1842 se refermait.
L'entre-deux-guerres : la porte est ouverte, et tout le monde entre
Le traité de Nanjing n’a rien réglé. Il a créé un précédent.
L’opium, toujours officiellement interdit, devient de fait incontrôlable. Les volumes continuent d’augmenter. Les ports ouverts au commerce étranger se transforment en enclaves. Des entrepôts surgissent. Des consulats. Des églises. Des banques. À Shanghai, des concessions étrangères apparaissent. Des portions entières de ville échappent à la juridiction chinoise. On y circule sous pavillon britannique ou français. On y verra bientôt des panneaux à l'entrée de certains parcs : « interdit aux chiens et aux Chinois ». Sur le sol chinois.

La France veut sa part. Le traité de Whampoa signé en 1844 lui donne déjà des avantages commerciaux. Mais Paris vise autre chose : l’évangélisation. Les missionnaires catholiques demandent à s’implanter dans l’intérieur du pays, pas seulement dans les ports.
Pour beaucoup de Chinois, ce n’est pas seulement religieux ; c’est une intrusion dans l’ordre social. Pour la France, c’est une mission civilisatrice. Les deux visions sont irréconciliables.
Chaque puissance surveille l’autre. La clause de la nation la plus favorisée agit comme un mécanisme automatique : chaque concession arrachée par l’un bénéficie à tous.
La Chine ne négocie plus ; elle cède, traité après traité, et chaque traité en appelle un suivant.
Pendant ce temps, l’empire se fissure de l’intérieur.
En 1850 éclate la révolte des Taiping, le plus grand soulèvement civil de l'histoire chinoise. Son leader, Hong Xiuquan, se présente comme le frère cadet de Jésus-Christ (oui, de Jésus-Christ ; le christianisme importé par les missionnaires occidentaux produit des effets que personne n'avait anticipés).
Les Taiping prennent Nanjing, établissent un royaume rival, et plongent le sud de la Chine dans une guerre civile qui durera 14 ans et fera environ 20 millions de morts. Vingt millions. C'est davantage que la Première Guerre mondiale.

La dynastie Qing se retrouve prise en étau. À l’extérieur, les puissances occidentales grignotent sa souveraineté. À l'intérieur, une rébellion d'une violence inouïe menace de la renverser. Les ressources militaires et financières sont englouties par la guerre civile. L'administration impériale, déjà rongée par la corruption, se dégrade encore. Les indemnités imposées par le traité de Nanjing ponctionnent un trésor qui n'a plus rien à donner.
C'est dans ce contexte d'un empire à genoux que la Grande-Bretagne décide qu'il est temps de renégocier.
Ses exigences sont claires : légaliser officiellement le commerce de l'opium, ouvrir de nouveaux ports, accéder au Yangtze et à l'intérieur du pays, installer une ambassade à Pékin. La France demande le droit pour ses missionnaires de circuler librement dans tout l'empire.
Les Qing, affaiblis mais pas encore résignés, refusent.
Il ne manque plus qu’un prétexte.

La deuxième guerre de l'opium (1856-1860)
Le prétexte arrive en octobre 1856. Il est mince.
L’Arrow est un navire chinois, avec un équipage chinois, enregistré quelque temps auparavant à Hong Kong sous pavillon britannique. Cet enregistrement a d'ailleurs expiré. Lorsque la police de Canton monte à bord pour arrêter des membres d’équipage soupçonnés de piraterie et de contrebande d’opium, elle agit, du point de vue chinois, sur un navire chinois dans un port chinois.
Le consul britannique voit l’affaire autrement. Il affirme que les policiers chinois ont arraché le drapeau britannique du navire (ce que les Chinois nient), et exige des excuses officielles ainsi que la libération immédiate des prisonniers.
Les autorités chinoises en relâchent la majorité. Ce n’est pas suffisant : l'amiral britannique Michael Seymour lance le bombardement des forts de Canton.
Un pavillon expiré sur un navire qui n'est même pas britannique. C'est sur cette base que la deuxième guerre de l'opium commence.
Mais ne nous y trompons pas. L'Arrow n'est pas la cause de la guerre ; c'est son prétexte. La cause, c'est que la Grande-Bretagne veut renégocier les termes du traité de Nanjing, que les Qing ont refusé chacune de ses exigences, et qu'un incident (n'importe lequel aurait fait l'affaire) était nécessaire pour justifier l'usage de la force.
La France se joint à l’expédition. Son prétexte à elle : l'exécution d'un missionnaire français, le père Auguste Chapdelaine, dans la province du Guangxi. Il avait pénétré à l’intérieur des terres en violation des règlements en vigueur. Pour Paris, c’est une persécution religieuse. Pour Pékin, l’application d’une loi. Deux lectures du même événement ; deux mondes qui ne se comprennent pas.
Les États-Unis interviennent brièvement après des échanges de tirs avec un fort chinois. La Russie, elle, ne combat pas, mais observe attentivement ; elle profitera du chaos pour faire pression sur la Chine et lui arracher d'immenses territoires au nord-est.
En 1857, les forces franco-britanniques prennent Canton, puis avancent vers le nord. La Chine, déjà épuisée par la révolte des Taiping, oppose une résistance dispersée.

En juin 1858, les Chinois acceptent de signer le traité de Tianjin. Les conditions sont encore plus écrasantes que celles du traité de Nanjing.
Onze nouveaux ports sont ouverts au commerce étranger, en plus des cinq déjà concédés. Les navires étrangers obtiennent le droit de naviguer librement sur le Yangtze, l'artère vitale de la Chine. Les étrangers peuvent désormais circuler à l'intérieur du pays, ce qui était interdit depuis toujours. La Grande-Bretagne, la France, la Russie et les États-Unis obtiennent le droit d'installer des ambassades permanentes à Pékin, ville jusqu'alors fermée aux étrangers. La Chine doit payer de nouvelles indemnités en argent.
Et surtout : l'importation d'opium est officiellement légalisée. Ce pour quoi les Britanniques se battaient depuis le début est enfin acquis. La drogue qui a ravagé la société chinoise pendant des décennies est désormais un produit commercial comme un autre, taxé, encadré, légal. La Chine n'a même plus le droit de s'en protéger.

L’empereur Xianfeng accepte. Puis tente de revenir en arrière.
En juin 1859, quand des navires britanniques tentent de remonter la rivière vers Tianjin pour la ratification officielle, les forts chinois ouvrent le feu. Quatre navires britanniques sont coulés. C'est la seule victoire militaire chinoise de toute cette période. Elle ne durera pas.
Un an plus tard, 11 000 soldats britanniques et 6 700 soldats français lancent un assaut terrestre. Les forts tombent. Les troupes alliées avancent vers Pékin. L'empereur s'enfuit en Mandchourie avec sa cour.
Ce qui se passe ensuite va marquer la mémoire chinoise pour toujours.
Le Palais d’été : la blessure qui ne guérit pas
En septembre 1860, une délégation britannique et française se rend à Pékin pour négocier la ratification du traité. Les discussions échouent. Des membres de la délégation sont arrêtés par les autorités Qing. Plusieurs meurent en détention.
Le haut-commissaire britannique en Chine, Lord Elgin, décide qu'il faut une réponse. Pas une réponse militaire ordinaire ; une réponse qui humilie l'empereur personnellement. Quelque chose qui blesse sa fierté de manière irréparable. Son choix se porte sur le Yuanmingyuan (圆明园), le Palais d'été.
Il faut mesurer ce que représentait le Yuanmingyuan.
Ce n'était pas un palais au sens où un Européen l'entend. C'était un ensemble de jardins, de pavillons, de temples et de bibliothèques répartis sur plus de 300 hectares (trois fois la surface de la Cité interdite). Les empereurs Qing y avaient accumulé, génération après génération, des trésors artistiques d'une valeur inestimable : des peintures, des calligraphies, des jades, des bronzes, des porcelaines, des soieries, des livres rares. Certaines collections remontaient à plus de mille ans.
Le palais lui-même était un chef-d'œuvre architectural mêlant styles chinois et européens (ironiquement, des jésuites avaient contribué à la conception de certains bâtiments au 18e siècle).

Le 6 octobre 1860, les troupes franco-britanniques pénètrent dans le palais. Le pillage commence immédiatement. Pendant plusieurs jours, soldats et officiers se servent. Des objets d'une valeur incalculable sont emportés par milliers. Ce qui ne peut être transporté est détruit. Ce qui ne peut être détruit est abandonné.
Le 18 octobre, Lord Elgin donne l'ordre de brûler le palais. Trois mille cinq cents soldats mettent le feu au complexe.
L'incendie dure trois jours. La fumée est visible à une quinzaine de kilomètres. Quand les flammes s'éteignent, il ne reste que des ruines.
Victor Hugo, quand il apprendra ce qui s'est passé, écrira une lettre restée célèbre dans laquelle il compare le Yuanmingyuan au Parthénon, au Colisée et à Notre-Dame réunis, mais en beaucoup plus vaste. Il y décrit le pillage comme l'œuvre de deux bandits
: la France et l'Angleterre.
Pour saisir l'ampleur de la destruction, il faut un effort d'imagination. Imaginez qu'une armée étrangère entre dans Paris, pille le Louvre (chaque tableau, chaque sculpture, chaque manuscrit), brûle Versailles et rase la Bibliothèque nationale. Et qu'ensuite, elle explique que c'était une mesure de rétorsion nécessaire. C'est, à peu de chose près, ce qui vient de se passer à Pékin. Sauf que le Yuanmingyuan contenait des collections plus anciennes et plus vastes que tout ce que Paris peut offrir.


En Europe, l'événement fait quelques remous, puis il est oublié. Il n'est pas enseigné dans les écoles françaises. Il ne figure dans aucun manuel d'histoire britannique. La plupart des Européens n'en ont jamais entendu parler.
En Chine, il ne s’est jamais effacé. Les ruines du Yuanmingyuan sont toujours là ; elles n'ont jamais été reconstruites. C'est un choix. Les pierres brisées sont devenues un paysage de mémoire. Des générations d’écoliers les ont parcourues.
Et régulièrement, le passé ressurgit de manière très concrète. Les objets pillés au Yuanmingyuan réapparaissent dans les salles de vente occidentales. En 2009, deux pièces provenant du palais sont mis aux enchères chez Christie's à Paris. La Chine exige leur restitution. Christie's refuse. L'affaire provoque une crise diplomatique. Pour les maisons de vente, ce sont des antiquités de valeur. Pour la Chine, ce sont des preuves d'un crime qui n'a jamais été reconnu.
Les Chinois ont une expression pour désigner cet événement : 火烧圆明园 (huǒ shāo Yuánmíngyuán).
L’incendie du Yuanmingyuan.
La convention de Pékin : l’addition
L'empereur Xianfeng a fui. Son frère, le prince Gong, reste à Pékin pour négocier ce qui peut encore l'être. La réponse est : pas grand-chose.
Le 18 octobre 1860 (le même jour que l'incendie du Yuanmingyuan ; ce n'est pas un hasard), la convention de Pékin est signée. Elle ratifie le traité de Tianjin et y ajoute de nouvelles concessions.
La péninsule de Kowloon, face à Hong Kong, est cédée à la Grande-Bretagne. Les indemnités de guerre sont doublées. Le port de Tianjin est ajouté à la liste des ports ouverts au commerce étranger. Le christianisme est officiellement autorisé sur tout le territoire chinois ; les missionnaires obtiennent le droit de posséder des propriétés à l'intérieur des terres. Et l'opium, déjà légalisé par le traité de Tianjin, est confirmé comme marchandise légale. La Russie, qui n'a pas combattu, profite de la situation pour obtenir la cession de vastes territoires au nord-est de la Chine (ce qui deviendra Vladivostok). Elle n'a même pas eu besoin de tirer un coup de feu.
Les guerres de l'opium sont terminées. Le bilan est accablant.
La Chine a perdu des territoires. Elle a ouvert seize ports au commerce étranger. Dans plusieurs grandes villes, des concessions étrangères fonctionnent comme des enclaves juridiques distinctes. Les droits de douane, autrefois fixés unilatéralement, sont désormais encadrés par les puissances étrangères. Les marges de manœuvre fiscales se réduisent.
L’économie change brutalement. Certaines industries traditionnelles souffrent de la concurrence des produits manufacturés occidentaux. D’autres secteurs, comme le thé ou la soie, se développent pour répondre à la demande extérieure. L’équilibre interne se fragilise.
Les indemnités pèsent sur les finances impériales déjà affaiblies par la guerre civile. Les impôts augmentent. Les tensions sociales s’accroissent.
L’opium, désormais légalisé, continue de circuler largement. Il n’est pas la seule cause des difficultés de l’empire, mais il devient l’un des symboles de son impuissance.

La dynastie Qing sort profondément discréditée. Elle n’a pas su empêcher l’intrusion. Elle n’a pas su protéger le territoire. Elle a signé sous la contrainte. Le ressentiment s’accumule. Il éclatera à nouveau, quelques décennies plus tard, lors de la révolte des Boxers.
De l’autre côté de la mer, un pays observe. Le Japon a vu la Chine, référence culturelle de l’Asie orientale pendant des siècles, plier sous la pression occidentale. Il en tire une conclusion radicale : se transformer ou disparaître.
La restauration Meiji, engagée en 1868, s’inscrit dans ce contexte. Le Japon choisit l’industrialisation rapide, la réforme militaire, l’adaptation des institutions.
Trente ans plus tard, il utilisera cette modernisation pour vaincre la Chine.
L’élève aura changé de place.
Comprendre la Chine d'aujourd'hui à travers les guerres de l'opium
Les guerres de l’opium se sont terminées il y a plus de 160 ans.
En Europe, elles sont une note de bas de page, un chapitre exotique du 19e siècle, un épisode vaguement embarrassant.
En Chine, elles sont le commencement.
Les guerres de l'opium sont le point de départ du récit national chinois moderne.
Elles sont enseignées en détail dès l'école primaire. Elles font l'objet de films, de séries télévisées, de romans. Lin Zexu est un héros national ; les ruines du Yuanmingyuan sont un lieu de pèlerinage civique. L'expression 落后就要挨打 (luòhòu jiù yào āidǎ), si tu es en retard, tu seras battu
, est un proverbe que chaque Chinois connaît. Il résume à lui seul la leçon tirée de cette période.
Cet écart de mémoire entre la Chine et l'Occident est l'une des sources les plus profondes d'incompréhension entre les deux mondes. Quand un Occidental regarde la Chine contemporaine, il voit ses actions. Quand un Chinois regarde son propre pays, il voit aussi l'histoire qui a rendu ces actions nécessaires.
La souveraineté, par exemple. En Europe, c’est un concept juridique ; en Chine, c’est un souvenir concret. Des tribunaux étrangers sur son sol ; des soldats étrangers dans sa capitale ; des ports où la loi chinoise ne s’appliquait plus. Quand Pékin répète que Taïwan, Hong Kong ou le Tibet sont des « affaires intérieures », cela sonne comme une formule diplomatique. En réalité, c’est un réflexe forgé dans l’humiliation. Entre 1842 et 1943, la Chine n’a pas été pleinement souveraine chez elle.
Le libre-échange. La première fois que la Chine y a été confrontée, il est arrivé escorté par des canonnières. Il signifiait l’ouverture forcée de ports, la baisse imposée des droits de douane, la légalisation d’une drogue qu’elle tentait d’interdire. Le mot n’a pas la même mémoire à Pékin qu’à Londres.
La drogue. La tolérance zéro chinoise est née de l'opium. D'un siècle pendant lequel une puissance étrangère a sciemment drogué la population chinoise pour des raisons commerciales, puis a fait la guerre au pays quand celui-ci a tenté de s'en protéger. Quand Jackie Chan, ambassadeur antidrogue, s'effondre publiquement parce que son fils a été arrêté avec 100 grammes de marijuana, ce n'est pas une réaction disproportionnée.
Pendant des siècles, la menace venait des steppes du nord. Les guerres de l’opium ont révélé une vulnérabilité maritime. Deux fois, la Chine a été pénétrée par la côte. Deux fois, elle a été forcée d’ouvrir ses fleuves. Quand elle investit massivement dans sa marine, quand elle revendique ses eaux avec fermeté, c’est aussi le souvenir de ce qui arrive quand on ne contrôle pas son littoral.
Hong Kong a été prise en 1842, rendue seulement en 1997. Entre les deux : 155 ans. Quand les manifestations pro-démocratie de 2019 à Hong Kong suscitent une réaction ferme de Pékin, les commentateurs occidentaux y voient une atteinte aux libertés. Les Chinois, eux, voient d'abord un territoire arraché par la force, récupéré après un siècle et demi, et sur lequel des puissances étrangères tentent à nouveau d'exercer une influence.
On peut analyser séparément chacun de ces sujets. Mais ils ont une racine commune.
Et cette racine s’appelle 1842.

Il est confortable de regarder les guerres de l'opium comme un épisode ancien, malheureux, mais révolu. Une affaire classée du 19e siècle.
La Chine ne les voit pas ainsi. Pour elle, ces guerres ne sont pas anciennes ; elles sont fondatrices. Là où l'Occident voit une faute du passé, la Chine voit la preuve qu'un pays peut disparaître s'il relâche sa vigilance.
On peut contester les réponses de Pékin. On peut les juger excessives. Mais si l'on ignore d'où elles viennent, on ne comprend rien.
Les guerres de l'opium ne déterminent pas toute la politique chinoise contemporaine. Mais elles ont installé une matrice : ne plus jamais être faible, ne plus jamais être dépendant, ne plus jamais subir.
Sans cette clé, la Chine paraît agressive. Avec elle, elle apparaît surtout obsédée par l'idée de ne pas retomber.
Et tant que nous parlerons de la Chine sans parler de cette mémoire, le dialogue restera un malentendu. Nous commenterons ses gestes ; elle répondra avec son histoire.
Deux récits qui ne se croisent pas./p>
